"La beauté apparaît comme une évidence en Russie"

Frédérique Doillon est une voyageuse, une bourlingueuse plutôt, qui accueille les touristes en quête d’aventures. Portrait d’une Française qui veut faire aimer la Russie autant qu’elle l’aime.

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Photo F. Doillon

Frédérique Doillon est arrivée en Russie en février 1993. Par envie et par curiosité, sans imaginer une seconde que 20 ans après, elle serait toujours là. Cette même année, en plein putsch à Moscou et dans un climat de grande insécurité politique à cause de la mafia, la jeune femme crée Est’capade. Une agence de voyages qui accueille des touristes, surtout des Français, qui veulent visiter la Russie de façon audacieuse et aventureuse, en tout cas loin des sentiers battus.

Le "voyage à la demande", rendu possible par sa connaissance en profondeur du pays, ses contacts partout en Russie, et ses offres d’hébergement chez l’habitant, est sa marque de fabrique. En 1998, par exemple, elle organise pour le cinquantenaire de la 2CV un voyage de Paris à l’Anneau d’or (région de villes saintes et princières situées au nord-est de Moscou). Il faut dire que son premier voyage en Russie date de 1984, quand elle était partie avec ses parents, de France en Russie, en camping car.

En 2CV jusqu’à Vladivostok

A force de sillonner la Russie en voiture – elle est allée en 2 CV jusqu’à Vladivostok ! - en train ou en camping-car, Frédérique Doillon connaît les recoins et les sites du pays qu’on ne peut découvrir autrement.

"La voiture apporte une grande liberté au voyage. On peut s’arrêter près d’un lac, aller dans les petits villages qui ne sont pas desservis par les transports en commun et découvrir une autre Russie. C’est la liberté d’aller où on veut et de prendre le temps de regarder."
La baroudeuse touche du bois, elle n’a jamais eu de gros pépins : des accrochages, des endormissements au volant, quelques petites alertes médicales mais rien de sérieux, dit-elle en souriant.

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Voyage en 2CV
F.Doillon

Créative, passionnée, éprise de grands espaces, elle transmet à ses clients toute la dimension du pays. Jusque dans les lectures qu’elle conseille avant les voyages, " pour que les gens se baignent dans l’atmosphère du pays. J’ai tellement envie qu’ils aiment ce pays comme je l’aime, et qu’ils puissent y puiser des images et les retrouver ensuite sur place."

De toutes les contrées visitées, ce sont les îles Solovki qui l’ont sans doute le plus bouleversée. Un vrai coup de foudre. "J’y ai découvert une lumière extraordinaire. C’est un endroit absolument incroyable avec ce monastère transformé en goulag. C’est à la fois un lieu épouvantable de par son histoire, et un lieu qui possède une aura, tel un endroit saint où se mélange un sentiment de quiétude et le souvenir d‘une tragédie. Il suffit de se laisser aller, de s’asseoir et de regarder la mer blanche, en réalité grise métallisée. Et malgré les usines délabrées dans le voisinage et les bateaux rouillés devant le monastère qui heurtent le regard, on voit apparaître la beauté comme une évidence. Comme souvent en Russie, le premier abord est brutal mais en faisant abstraction de ce qui est déglingué, la beauté est là, profonde, vivante."

La démesure géographique du pays

Mais ce sont davantage les endroits qui lui ont fait ressentir "physiquement" l’immensité du territoire qui ont le plus impressionné la voyageuse. Le pays est tellement grand, s’étonne t-elle toujours.

"Un souvenir : en 2009, j’étais sur une route droite non goudronnée, au début du grand Est, derrière le Baïkal. Pendant des centaines de kilomètres, il n’y avait pas un village, pas une ville, et seuls quelques camions croisaient parfois notre route, ainsi que des voitures japonaises qui revenaient de Vladivostok pour être vendues. Une route sans fin. D’où j’étais, j’avais 3.000 km devant moi avant d’arriver à destination. J’en avais déjà parcourus 4.000 km depuis Moscou. La nature était partout et là, physiquement, j’ai senti la démesure géographique du pays. C’est très impressionnant."

" J’ai eu ce même sentiment sur une petite distance en voiture, entre Perm à Ekaterinbourg. 500 km à traverser des forêts. J'ai alors pensé que finalement se sauver des goulags n’avait aucun sens, car l’individu était de toute façon prisonnier de la nature."

Des émotions retrouvées dans les livres de Vassili Golovanov dont L’éloge des voyages insensés et Espace et labyrinthes où l’auteur décrit parfaitement ce pays "sans frontières" qui fascine tant Frédérique Doillon. Etonnamment, elle dit être plutôt citadine et ne pourrait pas quitter Moscou pour la campagne. " Je n’ai même pas de datcha", plaisante t-elle. Et elle rappelle que la capitale russe est, elle aussi, un territoire immense et sans limite.

La rencontre humaine

"Avoir des horizons à l’infini » est une caractéristique du pays qui se ressent dans le tempérament du peuple russe, indique Frédérique Doillon. La rencontre humaine avec les Russes tient aussi une grande place dans la vie de cette voyageuse, et reste indissociable de ses escapades.

En 2007, lors d’un voyage, elle se rappelle qu’une moto, une Goldwing, s’était cassée en deux avant Tomsk. L’accompagnateur, un Bouriate, a trouvé un club de motards local dont certains, enthousiastes parce qu’ils n’avaient jamais vu de Goldwing, ont passé la nuit à réparer l'engin dans un hangar en dehors de la ville. Un souvenir émouvant, d’une complicité créée autour de la moto et de la gentillesse des gens. Elle se rappelle également un réveil dans l’Altaï, très tôt le matin : un monsieur lui joue de son instrument traditionnel, lui parle de sa région, ses traditions, ses animaux, et sa façon de vivre l’hiver. Un autre moment fort.

Mais sa plus belle rencontre est celle avec un Bouriate, il y a 20 ans, à Oulan-Oude. "Je cherchais un guide francophone et j’ai rencontré Aldar, un homme pétri de sa culture, avec qui je travaille toujours. C’est une amitié indéfectible, et je sais qu'il sera toujours dans ma vie. Chez les Russes, il y a une loyauté qui ne se dément jamais, même après des années de séparation. "

Depuis 20 ans, la société russe a beaucoup évolué constate cette grande voyageuse, mais à part, peut-être moins de disponibilité, le peuple, lui, n’a pas changé. Décidément, la Russie est belle dans les yeux de Frédérique Doillon.

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