La BD en Russie : des icônes aux comics

Pendant longtemps la bande-dessinée en Russie a été vue comme un genre peu sérieux, destiné aux enfants. Les éditeurs eux-mêmes partageaient cette opinion jusqu’à ce qu’un récent engouement du public change leur point de vue.

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La bande dessinée en Russie

"Il y a quelques années, lorsque je pensais bandes dessinée, je me figurais un garçon avec des livres sur les super héros", confie Marina Kozlova, directrice de l'entreprise Girafe rose qui publie des livres pour les enfants. "

L’apparition d’éditeurs spécialisés dans la BD m’a fait découvrir tout un monde", dit-elle, avant d'ajouter :

"J’ai admiré Little Nemo, pleuré sur Maus et mes enfants ont lu en boucle les aventures de Tintin. Maintenant je lis les romans graphiques et demande un nouveau volume du manga Gen d'Hiroshima pour cadeau."

Mais Marina Kozlova avoue ne jamais lire de bandes-dessinées russes. Pourtant elles existent et leur histoire n’a pas commencé hier.

Des histoires en images

Pour certains, les premières manifestations du genre en Russie remonteraient au XVème siècle avec les icônes hagiographiques et les oeuvres religieuses telles que la série d’estampes sur la Bible réalisées par Vassily Koren (Василий Корень) en 1692–1696. Puis au XVIIème siècle avec les loubok (estampes populaires russes)
qui ont une certaine parenté avec la BD car elles racontent les histoires en images et utilisent parfois des bulles pour les textes.

Pour d’autres, le début de l’histoire de la BD en Russie se situerait plutôt à la fin du XIXème. A l’époque, la presse russe commençait à publier des traductions d’œuvres occidentales, dont le premier exemple est le titre anglais Autour du monde sans un sou en poche, qui est apparue pendant 3 ans dans un magazine pétersbourgeois pour enfants. Presque simultanément, dès 1908, l’édition Satiricon à Saint-Pétersbourg a publié trois séries de caricatures réalisées par le peintre Alexei Radakov. Ces dessins satiriques seront nommés "des histoires en images" comme les nouvelles graphiques pour les enfants. Ce terme est resté en russe et on l’utilise toujours de nos jours pour la bande dessinée.

En 1914, les artistes d'avant-garde russes Kasimir Malevitch, Aristarkh Lentoulov et David Bourliouk réalisent une série de loubok. L’oeuvre est consacrée à la guerre et comprend 22 feuilles avec de courts textes de Vladimir Maïakovski. Après la révolution, ces auteurs ont participé à la création d’une série d’affiches propagandistes dont le style ressemblait beaucoup à celui de la BD. Ce projet intitulé Les fenêtres satiriques de ROSTA a été réalisé sur la commande de l'Agence télégraphique russe (la ROSTA, l’agence centrale des nouvelles en URSS).

Il est évident que le pouvoir bolchevique appréciait la capacité des "histoires en images" à expliquer les idées socialistes aux illettrés. Bien que les Fenêtres de ROSTA n’aient été publiées que de 1919 à 1921, ces affiches ont beaucoup influencé le caractère de la peinture soviétique et la formation de la mythologie soviétique. Les types schématiques et expressifs de l’Ouvrier, du Bourgeois, du Paysan, et leurs couleurs simples et contrastées sont devenus une référence dans la création, et jusqu'à nos jours, ils sont souvent associés à la notion de l’art soviétique.

1920-1937

Dans les années 1920, les histoires en image des affiches commencent à apparaître dans les magazines satiriques (Crokodile / Крокодил, L’écharade / Заноза, L’hippopotame / Бегемот) et dans les périodiques pour les enfants (Mourzilka / Мурзилка, L’Hérisson / Ёж, Le Tarin / Чиж). Dès ce moment, la BD en Russie va se lier avec ce type d’éditions, d’autant plus que ce sont, bien souvent, les mêmes auteurs qui y travaillent.

Boris Antonovsky réalise des histoires en image sur un farfelu Evlampy Nadkine pour les lecteurs adultes de L’hippopotame, et dessine en même temps pour les enfants dans L’hérisson.

Bronislav Malakhovsky, réputé pour ses caricatures dans Crokodile, invente dans les années 1930 une série sur La sage Marie (умная Маша) pour les petits lecteurs du Tarin. La fillette aux petites tresses de Malakhovsky, inspirée par sa fille Ekaterina, est devenue tellement populaire qu’une ligne téléphonique a été organisée pour que les enfants puissent parler avec leur personnage préféré. Ils ne savaient pas que c’était une employée de la rédaction qui faisait la voix de la petite fille. La sage Marie avait aussi sa rubrique dans le magazine où elle répondait aux lettres des lecteurs. Mais ses aventures ont cessé en 1937 quand beaucoup d’auteurs du Tarin ont été arrêtés, y compris Malakhovsky qui a été fusillé un mois après son arrestation.
Pourtant dans les années 1960, les histoires de La sage Marie ont continué à être publiées et traduites en anglais.

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La sage Marie. Première histoire en images de B. Malakhovsky
Magazine Tarin - 1934

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Histoires en images, de M. Khrapkovsky
Magazine Mourzilka № 12- 1938

Cette même année apparaissaient les Nouvelles en images de Nikolay Radlov, caricaturiste au Crokodile. Cet album s’adressait aux enfants et racontait la vie des animaux. L’oeuvre a été rééditée plusieurs fois à fort tirage et publiée en anglais sous le titre The cautious carp and other fables in pictures (New-York : Coward McCann, 1938).

Les histoires en images sont-elles toutes des BD ?

Pourtant, est-ce que les histoires en image de l’époque soviétique peuvent être vraiment considérées comme des bandes dessinées ? Victoria Lomasko, graphiste, auteure de dessins de reportage et de BD alternatives, ne le pense pas. Elle évoque le côté réaliste des histoires en images :

"Dans presque tous les cas, le plan des histoires en images est de taille moyenne et les personnages ont tous la même échelle. Le sujet évolue lentement et progressivement dans le temps et l’espace, sans rebondissement. Très souvent il y a une action par image. Le texte ne se mélange pas au graphisme : presque toujours le dessin est en haut et le texte est en bas."

Ces éléments ne coïncident pas avec l’organisation de la BD qui intègre le texte dans une partie de l'image et dont les dessins "ressemblent souvent à des flashs pour marquer les changements brusques dans le temps et le lieu".

Selon Victoria Lomasko, les vraies BD sont apparues en URSS dans les années 1960 dans le magazine Images joyeuses destiné aux enfants. La rédaction comprenait des artistes conceptuels comme Edouard Gorokhovsky et Ilya Kabakov qui ont changé le style des histoires en images. Les personnages de ces BD appartiennent aussi à une nouvelle génération, celle des super héros avec des super capacités, tel que le personnage du peintre Karandash (Crayon) dont les dessins devenaient réels au fur et à mesure qu’il les dessinait.

De nombreux périodiques pour enfants ont publié des BD dans les années 1960-1980, ainsi à cette époque en Russie, ce genre existait dans l'essentiel sur les pages des magazines.

Comics

C’est seulement vers la fin des années 1980, après l’invasion des cassettes vidéo avec les films hollywoodiens, qu’a commencé l’édition des BD en volume et en masse. Dans sa majorité il s’agissait de traductions d’adaptations américaines des films de science-fiction populaires en URSS : RoboCop, Flash Gordon, Batman.
Le terme comics apparaît en russe et remplace petit à petit celui d"’histoires en images". C’est aussi, sans doute, à cette période que l’idée de l’absence de la bande dessinée en Russie apparait.

Les auteurs russes de BD prennent le style américain, et des ateliers de comics apparaissent dans les villes russes en 1988 et 1989. A Moscou, le club КОМ et l’atelier de comics Тема, en 1990 à Ekaterinbourg le magazine Велес, en 1991 à Oufa l’atelier Муха, en 1994 à Oulianovsk l’équipe des magazines Серёжа et Арбуз. Et bien d’autres.

Presque tous ces projets ont été fermés à cause de la crise économique de 1998. Toutefois l’histoire russe de la bande dessinée s'est prolongée, et elle est même entrée dans la nouvelle époque numérique. Le site web Comicsoliot (Комиксолёт) avec sa vaste bibliothèque de bandes dessinées russes réunit les amateurs du genre depuis 1999. C’est toujours une source pour les auteurs qui communiquent entre eux, et avec leurs lecteurs qui peuvent leur commander des BD.

Festivals de la BD

Depuis 2002, il existe à Moscou le festival de la BD Kommissia qui présente l’œuvre des auteurs russes et organise des concours et des ateliers. Cette année l’événement s’ouvrira pour la 15e fois en mai au VDNKh (pavillon № 15, du 16 au 22 mai 2016).

Un autre festival thématique a été organisé en 2007 à Saint-Petersbourg sous le nom Boomfest. Dmitry Yakovlev, son directeur et dirigeant de la maison d’édition de BD Boomkniga ( Бумкнига ) explique en quoi il diffère de celui de Moscou:

"Le festival Kommissia est organisé autour de la communauté des auteurs moscovites et s’appuie sur leurs oeuvres. Nous nous focalisons sur la BD classique et surtout sur la BD alternative et urbaine. De plus, notre festival s'installe dans des espaces publics différents : les musées, les bibliothèques, les restaurants, les rues… Ainsi nous parvenons à attirer l’attention du public non spécialisé."

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Festival Boomfest
St Pétersbourg. Dmitry Yakovlev

Les festivals invitent toujours des auteurs étrangers pour les conférences et les ateliers, et outre l’organisation des expositions et des ateliers thématiques, ce club possède une vaste collection de BD disponible gratuitement sur place.

Il faut noter qu'il n'y a pas longtemps, les librairies moscovites ne vendaient pas de bandes dessinées. C’est en 2010 que le premier magasin spécialisé s’est ouvert. Les points de vente sont néanmoins en nombre très restreints dans la capitale russe puisqu’il y en a seulement trois à ce jour. Mais ils ne manquent pas de clients.

Alors c’est quoi la BD russe ?

Daniel Stornello, journaliste et employé au magasin de BD Bizarre book, constate une véritable influence de l’étranger dans le contenu de la BD russe :

"Les BD russes s'appuient sur les modèles étrangers dans le sens de la disposition des images et des grandes thématiques des sujets. La BD russe a aussi été très influencée par les mangas de 2005 à 2008. Ainsi dans une série russe, nous pouvons trouver des éléments de divers courants issus des traditions orientales et occidentales."

Pour Victoria Lomasko : "Il me semble que la BD prend de l’ampleur en Russie car il y a une nouvelle génération de lecteurs, ceux qui n’ont pas été élevés sur les principes du réalisme. Ils comprennent bien la forme de la BD occidentale et les jeunes dessinateurs de BD s’orientent vers les modèles occidentaux."

La dessinatrice, quant à elle, préfère de ne pas quitter les traditions réalistes et se focalise sur un genre qu’elle nomme le dessin de reportage. Parmi ses œuvres, il y a les séries faites au coeur des manifestations d'opposition et dans les salles d'audience. Son projet d'actualité, "Les leçons de la peinture", a lieu dans les colonies pénitentiaires où elle apprend aux enfants le dessin et la BD.

Le peintre Alexey Yorsh développe aussi le côté social de la BD. En 2014, il a présenté son ouvrage sur le travail des Volontaires avec les orphelins, un récit en images, sans super héros mais avec des faits réels.

"La BD en Russie rivalise maintenant avec le livre, l’ordinateur et le cinéma, dit Alexey. La BD est un produit complexe : pour la développer, nous avons besoin de temps, de bons peintres, des scénaristes professionnels, d’une industrie d'édition. Pour le moment tout ça s’organise presque sans investissement. De plus, nous avons besoin d’une mythologie commune, d’un discours national, nous devons trouver notre propre forme et notre propre contenu de bande dessinée."

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