La bataille du français en Russie

En Russie, l'apprentissage du français est en nette perte de vitesse. Pourtant, la langue de Molière compte de fervents supporters qui espèrent raviver son rayonnement dans le pays.

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"Le français en Russie est enseigné comme une langue morte, à l’instar du latin, avec des manuels obsolètes"

Il n’y a qu’en Russie que l’on trouve des professeurs qui clament leur amour pour la langue et la civilisation françaises avec autant de véhémence.

Pourtant, la situation du français en tant que langue étrangère n’est pas brillante. Son enseignement a considérablement baissé. A tous les niveaux, du primaire au supérieur, l’anglais est étudié de façon majoritaire comme première langue, le français n’occupe le premier rang qu’en tant que troisième langue.
Le pronostic sur l’évolution de l’enseignement du français est sévère : le français s’efface devant la suprématie de l’anglais, mais aussi devant l’apparition d’autres langues étrangères sur le marché russe, à savoir l’allemand et le chinois.

Le recul du français en Russie est survenu très rapidement. 15 ans auront suffi après la chute de l’Union soviétique pour que son apprentissage perde de la vitesse.

"Le français pour les sentiments, le vin et le fromage"

"Le monde devient de plus de plus pragmatique, c’est dommage de croire que le français sert seulement pour les sentiments, le vin et le fromage et que ce n’est pas pour le travail", regrette Greta Chesnovitzkaia.

Cette professeur russe de français à la retraite et rédactrice en chef de La Langue Française (un magazine pédagogique distribué à 9.500 exemplaires à travers toute la Russie) a tenté d’améliorer la situation "catastrophique" du français dans son pays en lançant un appel : "défendons la langue française".
"En retour, j’ai reçu des milliers de témoignages, venant aussi des régions les plus éloignées de Russie. Des poèmes, des lettres d’élèves, de parents d’élèves, de professeurs ou d’amoureux du français, qui m’expliquaient avec passion l’importance de cette langue pour eux."

Dans ce contexte, le rapport de 
février 2014 de la Commission pour l’Europe Centrale et Orientale (CECO), qui œuvre pour une diversité de l'offre éducative dans le domaine de l’apprentissage des langues vivantes, explique que de nombreux professeurs de français sont "en souffrance" car l’enseignement est souvent abandonné à la politique des directeurs d’établissements "asservis aux lois du marché". Par ailleurs, le rapport indique que l’intérêt des institutions et des politiques sur cette question est considéré comme "insuffisant et inconstant".

Un département de français au bord de l’Amour

Le document de la CECO met aussi en avant l’action de nombreux professeurs "combattifs" et très motivés, préoccupés par la qualité de leur enseignement en dépit d’une certaine précarité matérielle.

C’est le cas d’Olga Kukharenko qui préside l’Association des Enseignants de Français de la région Amourskaya. Un îlot de francophones au bord de l’Amour, à la frontière de la Chine.
L’association a beau recevoir un soutien financier de l’Ambassade de France à Moscou pour l’organisation de ses activités traditionnelles annuelles et pour la publication de son journal associatif, la tache reste ardue. La plupart des professeurs de français de la région Amourskaya ont suivi une formation supérieure à l’université pédagogique de Blagovechtchensk et reçoivent un salaire moyen de 20.000 à 25.000 roubles (400 à 503 euros) par mois, pour un salaire médian (en 2013) dans la région Amourskaya de 28.000 roubles (560 euros).

Dans cet environnement tourné vers la Chine, les étudiants expriment pourtant leur envie de faire leurs études supérieures en France, mieux connaître la culture et la civilisation de la France et d’autres pays francophones, mais aussi de faire connaissance avec des jeunes francophones et avoir des correspondances par internet.

Enseigner le français avec Stromae

A Moscou, Fabrice Disdier, directeur général de l’école de langue Le Cref, plaide pour un enseignement différent, plus moderne. Pour lui, l’idée de la concurrence entre l’anglais et le français n’a pas de sens. La vraie question étant : quelle est la langue que je vais apprendre après l’anglais ?

"La bataille du français en tant que première langue étudiée est perdue déjà depuis la chute de l’URSS. Par contre, les Russes sont parfaitement conscients qu’ils doivent apprendre une seconde langue étrangère. Aujourd’hui, le français est donc en concurrence avec l’allemand, l’espagnol et le chinois", souligne Fabrice Disdier.

Le directeur du Cref relève deux problèmes. Le système scolaire russe n’est, selon lui, pas adapté à l’enseignement d’une seconde langue de manière correcte : "le français en Russie est enseigné comme une langue morte, à l’instar du latin, avec des manuels obsolètes."

Le second handicap à l’apprentissage du français est que l’offre ne correspond pas à la demande. "Les professeurs sont généralement mal formés et s’ils parlent bien le français, ils ne sont pas toujours de bons enseignants. On ne parle pas de Mireille Mathieu et de Joe Dassin à des enfants qui écoutent du rap et Stromae", s’agace t-il.

"Il y a 10 ans, les professeurs d’allemand en France ont surfé sur la vague Tokio Hotel, pourquoi ne pas procéder à l’identique ? C’est certain, cela demande une vraie remise en question, ce qui n’est pas facile surtout quand la plupart des enseignants sont mal payés, souvent âgés et démotivés."

Mais pour Fabrice Disdier une chose est sûre : "Il n’y a pas de désamour des Russes pour la langue française."

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