"L’Ukraine a permis au pouvoir russe de retrouver une légitimité avec son peuple"

Entretien avec Jean-Pierre Arrignon, historien bizantiniste et spécialiste de la Russie contemporaine, sur l’impact que les évènements ukrainiens ont en Russie.

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A Moscou, des partisans du Kremlin fêtent le rattachement de la Crimée à la Russie, le 18 mars 2014. (Photo Dmitry Serebryakov. AFP)

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Jean-Pierre
Arrignon

Jean-Pierre Arrignon est agrégé d’histoire et Docteur d’État. Ses recherches portent sur le monde slave médiéval, et s’étendent à l’orthodoxie et à l’histoire de la Russie contemporaine, en particulier autour de Vladimir Poutine. Elu Docteur Honoris Causa de l’université de Iaroslavl (Russie) en 1994, il partage sa vie entre la France et la Russie.

Russie Info : Les évènements en Ukraine ont eu des conséquences très favorables sur la perception du pouvoir russe par les Russes eux-mêmes. Comment l’expliquez-vous ?

Jean-Pierre Arrignon : Quand vous regardez l’histoire russe depuis la chute de l’URSS, vous constatez que la Russie a fait de nombreuses propositions d’ouverture à l’Europe qui se sont soldées, presque à chaque fois, par un rejet de la part de l’Europe. Que ce soit à l’époque de Boris Eltsine jusqu’à récemment, quand la Russie a demandé la suppression des visas.
Il existe donc chez les Russes un sentiment profond d’humiliation. Or avec les récents évènements en Ukraine, ils retrouvent un gouvernement qui adopte une attitude forte, qui refuse le mépris des Européens, et n’hésite pas à se positionner comme un partenaire fermement décidé à faire valoir les droits des peuples russes.

Cette affaire ukrainienne a de façon incontestable permis au pouvoir russe de retrouver une légitimité et une identité avec son peuple. Il est vrai que le Kremlin a très bien manœuvré pour sortir de l’humiliation que le pays subissait depuis plusieurs décennies. Cela a été d’autant plus facile que la chef de la diplomatie européenne, Madame Ashton (qui pilote les travaux de la Commission européenne pour apporter une assistance notamment financière à l'Ukraine, ndlr) est allée parader sur les barricades à Kiev. En s’engageant délibérément avec les groupes qui manifestaient pour renverser le pouvoir de Ianoukovitch, elle a donné à la Russie des éléments majeurs pour que le peuple se rassemble contre ce qu’ils ont considéré comme une agression.
Cela a été parfaitement utilisé par le président Poutine dont la côte de popularité a grimpé en flèche.

Russie Info : Ces évènements marquent-ils un tournant dans les relations diplomatiques entre la Russie et l’Europe?

Jean-Pierre Arrignon : La déclaration du président Poutine à propos de l’entrée de la Crimée dans la Fédération de Russie a marqué une véritable rupture. Désormais la Russie est fermement décidée à affirmer ses droits, ses valeurs et il est important qu’en France, les partis politiques, de gauche ou de droite, prennent cela en compte. Jacques Attali a écrit un article intitulé « Sont-ils devenus fous ? », le « ils » étant les Européens. Il est temps qu’ils comprennent que la Russie de Poutine n’a rien à voir avec l’Union soviétique de jadis. C’est un pays qui a son propre système politique et ses propres valeurs, et l’Occident doit la respecter dans un dialogue constructif, sans vouloir imposer son système de valeurs et en honorant les accords et les traités passés avec elle.
Quant aux sanctions, elles sont assez dérisoires. D’ailleurs, ni l’Angleterre ni l’Allemagne ni l’Italie ne veulent en entendre parler. Il faut donc décoder les mots et la réalité, parce qu’aujourd’hui nous sommes davantage dans le médiatique et l’habillage.

Il me semble que désormais la Russie et l’Europe sont dans une nouvelle phase de relations. Quoiqu’il en soit, la Russie n’a pas envie de se priver de l’Europe en lui tournant le dos. L’Europe est un élément clé de son héritage historique et culturel, mais aussi un élément majeur de ses relations économiques notamment avec l’Allemagne.

En revanche, si l’Europe s’entête à avoir cette attitude de blocage vis-à-vis de la Russie, cette dernière pourrait très bien renforcer son partenariat avec la Chine à travers l’organisation de Shanghaï (la Russie est membre fondateur de l’organisation de coopération de Shanghai qui regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Elle a été créée à Shanghai les 14 et 15 juin 2001 par les présidents de ces six pays, ndlr) qui est une alternative à l’Union européenne. Elle pourrait aussi renforcer son partenariat avec l’Asie centrale et ouvrir davantage de discussions avec les pays observateurs comme l’Inde.

Russie Info : Le Premier ministre ukrainien accuse la Russie de vouloir "démembrer" l’Ukraine. La proposition de fédéraliser l’Ukraine est-elle stratégique pour la Russie ?

Jean-Pierre Arrignon : Je ne crois pas que le fédéralisme proposé par la Russie sous-entend une volonté de s’emparer de territoires. Le président Poutine, comme le président de la Douma, ont bien précisé que l’affaire de Crimée était réglée et que la Russie n’avait pas l’intention d’occuper la partie est de l’Ukraine.

Le Premier ministre ukrainien, qui s’appuie totalement sur l’Occident, s’efforce de créer un état de tension maximum pour obtenir la protection de l’OTAN et l’intervention du fond monétaire international. Il me semble que c’est un dialogue politique qui se fait à des fins intérieures à l’Ukraine.
Il faut que le gouvernement Ukrainien calme le jeu, arrête de provoquer la Russie parce qu’il va finir par perdre sur les deux tableaux : la Russie et l’Europe qui commence à être un peu fatiguée de ce type de stratégie.

Russie Info : Comment la situation pourra-t-elle se stabiliser?

Jean-Pierre Arrignon: Il faut d’abord que la Russie accepte le prochain gouvernement ukrainien, que celui-ci soit élu démocratiquement et émane d’un vote populaire. Ensuite, il faudra que la Russie puisse aider le nouveau gouvernement en partenariat avec l’Europe.

Face à l’Ukraine qui s’effondre politiquement et économiquement, l’Europe avait la possibilité d’assurer une tutelle et une aide, à condition que celle-ci soit conduite à la fois par l’Union européenne et la Russie, en s’engageant délibérément au côté d’un parti.
Aujourd’hui, Madame Ashton a mis l’Europe hors jeu. C’est la raison pour laquelle le président russe de discute plus qu’avec le président américain. Il faut que l’Europe retourne dans le jeu pour prendre en charge, avec la Russie, l’assistance dont l’Ukraine a besoin. Ce n’est qu’ainsi, il me semble, que l’on pourra stabiliser la situation.

Russie Info : Le 25 mai auront lieu les élections en Ukraine. A ce jour, quel candidat permettrait de retrouver des relations normales avec la Russie ?

Jean-Pierre Arrignon : A mon avis, Madame Timochenko n’a aucune chance d’être élue. Les sondages la mettent à seulement 10% des voix, et elle reste sérieusement discréditée par son passé et sa gestion.

En revanche, le milliardaire ukrainien Petro Porochenko, l'un des deux principaux candidats à l'élection présidentielle du 25 mai, est intéressant. Il serait, semble t-il, l’homme de la situation car il a réussi à rallier le boxeur Vitali Klitschko et a le soutien de l’Occident et des Etats-Unis. Je pense qu’il a de grandes chances d’être le futur président de l’Ukraine, et c’est le mieux qui puisse arriver. D’abord parce que cet homme est un industriel, il est pondéré, et a participé à la révolution.

Il faut en Ukraine un homme qui soit à la fois une émanation de la révolution et qui ne soit pas de façon rédhibitoire hostile à la Russie. C’est lui que les sondages donnent vainqueur de cette élection, et si c’est le cas il y aura alors des éléments politiques qui permettront de renouer le dialogue.

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