L’Orgère ou la mémoire des exilés russes en France

Le château de L’Orgère témoigne d’une page très peu connue de l’histoire russe : celle de l’exil de ses militaires en province française. De 1924 à 1970, une communauté de patriotes russes fait de la résistance à Rives, une petite ville près de Grenoble…

Photo : exposition à l'Orgère
Photo : exposition à l'Orgère

En novembre dernier, à Moscou, une exposition à la mémoire des exilés russes est organisée à la Maison des Russes à l’étranger. Cette exposition s'est ensuite tenue en France, à Rives, dans le château qui a abrité ces émigrés pendant deux générations.

Elle dévoile des photos en noir et blanc de visages d’hommes et de femmes russes oubliés de tous. L’intégralité des documents appartient à André Moussine-Pouchkine, initiateur de cette exposition. Emigré et exilé à Rives avec ses parents, il fut un témoin privilégié de cette époque. Aujourd’hui, âgé de plus de 70 ans, il raconte.

ALR : Qui étaient ces hommes et ces femmes qui ont vécu au château de L’Orgère de 1924 à 1970 ?

André Moussine-Pouchkine : Il s’agissait principalement de militaires qui appartenaient à la ROVS, l’Union des combattants russes, c’est-à-dire à la résistance pour la Russie impériale. Tous étaient prêts à partir au premier signe de leur hiérarchie pour se battre contre les communistes.

Mais en attendant ce jour, ils travaillaient pour l’usine de papier de Rives. Constantin Melnick, officier de l’Armée impériale, et sa femme Tatiana Botkine ont réussi à convaincre le propriétaire de l’usine de les embaucher. Les premiers jours, les militaires russes venaient travailler en uniforme au grand étonnement des ouvriers français. Tatiana Botkine dut leur expliquer que ces militaires étaient arrivés démunis au château, sans même un sou pour acheter un vêtement.

Cette colonie russe a ensuite été rejointe par des étudiants venus d’un lycée russe de Choumen puis par d’autres militaires appartenant à l’Ecole d’Officiers d’Artillerie. Au total, près de 400 Russes ont vécu à Rives.
Il y avait aussi des femmes parmi les exilés. D’ailleurs, des idylles sont nées dans cette petite communauté. Les amoureux avaient l’habitude de se retrouver dans le parc du château, sur une petite île au milieu d’un étang.

ALR : Comment cette colonie russe cohabitait-elle avec les habitants de Rives ?

André Moussine-Pouchkine : Il n’y avait pas de relations avec les habitants de Rives car après la journée à l’usine, les hommes retournaient au château. Ils quittaient leur vêtement de travail et redevenaient des Russes dans « leur pays ».

Le château et son parc étaient suffisamment grands pour ne pas avoir besoin d’en sortir. Et surtout, ces hommes ont su recréer une Russie miniature en France, pourvue d’une vie culturelle riche, avec une bibliothèque, un théâtre, une salle de conférence, mais aussi une église orthodoxe. Aux beaux jours, des camps d’été étaient organisés dans le parc du château pour la jeunesse russe.

Le site accueillait également en visite d’autres familles russes exilées en France ou à l’étranger. Beaucoup d’archives ont disparu, mais nous avons par exemple la preuve écrite que le compositeur Igor Stravinsky venait se recueillir dans la paroisse du château.

A l’Orgère, la vie était joyeuse. Au moins jusqu’à 1931. Cette année-là, la crise économique de 1929 a touché brutalement la province française. Les Russes ont perdu leur travail et ont pris conscience que le régime soviétique avait gagné la Russie. Beaucoup d’hommes ont quitté la région. Seules quelques familles sont restées jusqu’aux années 1970, soudées autour de l’église. Mais après le décès des deux hommes forts de la colonie, le colonel Boris Gonorsky et Constantin Melnick en 1977, la colonie s’est s’éteinte.

ALR : Pourquoi la communauté de Rives se différenciait-elle des autres communautés russes en France ?

André Moussine-Pouchkine : A Rives, la vie culturelle était vraiment riche. Des acteurs, des écrivains, des artistes sont venus, et des leaders politiques et militaires y tenaient même des conférences. Ce fut la seule colonie militaire russe armée en France. De même, Rives fut la capitale de la défense des Travailleurs Chrétiens Russes, association affiliée au syndicat de la CFTC et créée en réaction à la crise économique.

Mais le plus singulier dans cette colonie était l’atmosphère qui y régnait : il y avait un authentique amour de la Russie, les Russes étaient prêts à donner leur vie pour leur patrie. Beaucoup disaient que l’esprit des armées blanches y était présent.

ALR : Pourquoi avoir réalisé une exposition sur les exilés de Rives ?

André Moussine-Pouchkine : La première raison, qui me tient vraiment à cœur, est de donner une deuxième vie à ces hommes et à ces femmes russes que l’histoire a complétement oubliés, en Russie comme en France. Organiser cette exposition est comme réparer une injustice.

La seconde raison est que le château, qui appartient aujourd’hui à la commune de Rives, tombe en ruine. Il est muré, mais aucune opération de conservation n’est envisageable car elle serait trop coûteuse pour la petite commune. Le site a donc besoin d’être connu. L’idée est certes utopique mais la seule solution pour le sauver serait l’engagement d’un mécène privé ou de l’Etat russe.

ALR : La majorité des photos exposées provient de vos archives familiales ou de celles de Rives. Pourquoi n’y a t-il pas plus de témoignages des autres descendants ?

André Moussine-Pouchkine : Les descendants de cette colonie sont éparpillés un peu partout dans le monde. Tous n’ont pas désiré exposer leurs photographies, sans doute pour préserver leur vie privée. Mais beaucoup étaient intéressés par mon idée. Nous avons d’ailleurs prévu de réaliser sur les marches du château, comme c’était la tradition à l’époque de la colonie, une photographie historique des descendants.

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Portrait de tuaillon

Je travaiile aujourd'hui a Rosa Khutor (Sochi). J'ai grandis a cote de Rives et je suis alle au lycee a Voiron avec un Moussine Pouckine en 1963/64. Ma femme est allee une fois au chateau de l'Orgere avec une "copine d'ecole" et maintenant, c'est moi qui suis en Russie. Le monde est petit!

jeanlouistuaillon



Portrait de Anna

Quelle coïncidence ! En effet le monde est petit. Cette colonie russe me paraît très romantique mais j'imagine qu'à l'époque ce devait être très dur pour tous ces hommes et femmes loin de leur pays.



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