L’histoire mouvementée de la communauté française de Moscou

Lors d’une conférence organisée au sein du lycée Alexandre Dumas de Moscou, Sophie Hasquenoph, maître de Conférences et spécialiste d’histoire russe, a rappelé l’histoire de la communauté ou “colonie” française dans la capitale russe, secouée par les nombreux soubresauts politiques du pays.

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Famille Germinet en Russie avant la Révolution

Deux bâtiments symbolisent toujours dans Moscou l’histoire de la colonie française: l’église Saint-Louis accordée en 1786 avec l’accord de la Grande Catherine et le lycée français créé en 1889.

Ils se réfèrent à deux périodes historiques bien distinctes qui se sont, à chaque fois, terminées tragiquement par un départ massif des Français: 1812 avec l’arrivée de Napoléon et 1917, la révolution bolchevique dont on célèbre le centenaire cette année.

Des archives récemment découvertes

L’étude de cette colonie française est relativement récente, grâce notamment à la découverte souvent inattendue de documents anciens inexploités. C’est ainsi que Sophie Hasquenoph, maître de conférences en Histoire est tombée en 2009 sur les archives méconnues de la paroisse française de Moscou. Stockées depuis des années dans les sous-sols de l’église Saint-Louis-des-Français, elles ont survécu à toute la période stalinienne sans que personne n’y touche vraiment.

Par ailleurs, dans un couvent de Chambéry dont certaines religieuses françaises envoyées en Russie sont issues, subsiste une correspondance importante, offrant des témoignages vivants de la vie des Français à Moscou.

L’origine de la première colonie française

Ces documents sont le reflet de la vie de la colonie française de Moscou. Par "colonie", on entend un ensemble structuré d’expatriés suffisamment nombreux. Après les quelques rares aventuriers qui se risquaient en Russie, la première arrivée importante de Français remonte à la seconde moitié du XVIIIème siècle. C’est alors le siècle des Lumières avec la grande Catherine, qui devient impératrice de Russie à partir de 1762. Si elle correspond avec beaucoup d’intellectuels français comme Diderot ou d’Alembert, c’est surtout son souhait de coloniser le territoire russe qui y attire des Français. Elle envoie des recruteurs pour rechercher des personnes, des agriculteurs surtout, qui pourront s’installer dans des régions russes alors peu peuplées.

Les premiers à répondre à l’appel s’installent sur les bords de la Volga près de Saratov mais cela se passe mal et le désenchantement arrive vite. Le retour en France s’annonçant long et difficile, ils dirigent alors leur route alors vers Moscou et constituent ainsi le premier noyau de la communauté française moscovite. Cette dernière s’est vite agrandie.

En 1776, c’est le mariage de la princesse Sophie-Dorothée de Würtemberg avec le fils de Catherine, le futur Paul 1er, qui accélère la tendance. Lorsque la princesse part de Montbéliard pour la Russie, elle embarque avec elle une petite cour qui constituera un socle important de Français en Russie.

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Enclos français en
1903

Le rôle de la Révolution française

Il faut relativiser la tradition affirmant que certains Français, fuyant la Révolution, auraient créé une forte communauté à l’étranger. En Russie, les exilés sont seulement venus accélérer un développement déjà en marche. Le grand-père du musicien P. Tchaïkovsky, Michel Assier, est l’un d’eux. Un autre mouvement parallèle est lancé par de nombreux artistes, hommes et femmes de théâtre qui viennent tenter leur chance en Russie. Tout cela créé une communauté aux origines sociales diversifiées, à majorité commerçante. Beaucoup se consacrent en effet au commerce de luxe, de chapeaux, de gants et de vins.

La paroisse Saint-Louis-des-Français

Les Français disposent alors à Moscou d’un lieu de culte catholique, la Paroisse Saint-Pierre-et-Saint-Paul, partagé avec les autres communautés catholiques européennes. Mais rapidement ils insistent pour bénéficier de leur propre église, signe de leur identité nationale et pôle de rassemblement. Les premières démarches sont initiées dans les années 1780. Catherine II se montre au début plutôt réticente mais après plusieurs années de négociations, elle accède à leur demande en 1789. En 1790 la première pierre de l’église est posée dans le centre de Moscou.

Cela constitue une étape majeure de l’intégration des Français à Moscou. L’un des premiers curés est l’abbé Surrugue, prêtre réfractaire ayant fui la Révolution française et qui a laissé une correspondance intéressante.

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L’église Saint Louis des Français
1884

Le traumatisme de 1812

Cette colonie s’intègre parfaitement bien jusqu’en 1812, date de la campagne de Napoléon en Russie. Celle-ci a des conséquences dramatiques, car la colonie française est quasiment éradiquée.

Les témoignages racontent que l’ambiance commence déjà à se gâter à partir de 1810 : les Russes deviennent de plus en plus distants avec les Français qui se font siffler dans la rue et se font traiter d’ennemis. Avant même que Napoléon soit dans Moscou, le gouverneur Rostopchine prend 40 Français en otage, direction la Sibérie. C’est un choc pour la communauté française. Ces otages ne retrouveront leur famille que 2 ou 3 ans après.

Les Français de Moscou, à l’arrivée de Napoléon, sont alors obligés de collaborer avec le nouveau venu et quand Napoléon se résout à quitter Moscou, ils doivent repartir avec la Grande Armée dans cette longue fuite. Beaucoup y laissent leur vie. La comédienne Madame Fusil raconte ce retour tragique dans un livre de mémoires célèbre.

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Livre de mémoires de Mme Fusil
1817

La seconde colonie d’industriels

Malgré ce traumatisme de 1812, des Français retentent l’aventure à partir de 1870-1880, soit 60 ans plus tard. Le développement économique de la Russie et l’industrialisation en sont les principaux moteurs. Ce sont donc plutôt des familles d’industriels de la sidérurgie ou du textile. C’est le cas de Monsieur Goujon dont l’usine de métallurgie est un modèle de modernité dans la banlieue de Moscou. Il deviendra plus tard le symbole du grand patronat français. Ou encore la famille Siou qui investit notamment dans la pâtisserie et les salons de thé.

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Usine Siou de
Moscou

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Publicité pour des commerces français à
Moscou

La construction du lycée français

Toutes ces familles ont une église mais il leur manque une éducation à la française digne de ce nom. Dès 1872, on fait appel à des religieuses de Chambéry qui vont débarquer en Russie sans rien connaître du pays. L’une d’entre elles, encore ignorante, raconte dans sa correspondance : "Je ne vais pas en Russie, je vais a Moscou".

L’école de Garçons Saint-Philippe de Néri est ouverte en 1869, suivie par l’école de filles Sainte-Catherine en 1889, toutes deux situées dans le même bâtiment qu’aujourd’hui. Les religieuses vont alors moderniser leur enseignement afin de proposer une instruction de haut niveau. L’école de filles surtout prend de l’ampleur, accueillant même des enfants russes attirés par la qualité de l’établissement. Preuve du niveau de standing : il y a en 1900 un cabinet de dentiste interne à l’école et un cinéma. A la veille de la Révolution russe, il est comparable à un lycée international.

Le 19 mai 1891, un journaliste français du Figaro Emile Berr s’exclame : "c’est un délicieux coin de terre français que ce domaine".

Mais à cause de l’encadrement religieux de l’école, le pouvoir russe a peur qu’on y fasse de la propagande. Dès 1904 -1905, les tensions montent ainsi que des critiques de plus en plus fortes envers la paroisse et les religieuses.

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rue Milioutinsky, actuelle façade du lycée français de Moscou
Moscou

La révolution de 1917

Les évènements de 1917 sont dramatiques pour les écoliers et les industriels. Des patrons français sont emprisonnés au moment des grèves comme Emile Germinet, directeur de l’usine Gnome et Rhône de Moscou. De plus, la Première Guerre mondiale a entrainé le départ de certains Français pour aller combattre sur le front.

Le quartier français autour de la paroisse est en octobre-novembre 1917 le théâtre d’un affrontement terrible avec les bolcheviques, désireux de s’emparer du Télégraphe situé non loin de là.

Ce sont plusieurs jours de bataille pendant lesquels 80 filles restent bloquées dans l’école. Elles se cachent dans un souterrain situé entre l’école et l’église. L’épisode est raconté dans les lettres des religieuses à leur supérieure de Chambéry. Le curé continue à célébrer la messe et à chanter "le plus fort possible au milieu des balles", écrivent-elles.

Lorsque les Soviets gagnent la bataille, quelques contre-révolutionnaires se réfugient dans la maison de retraite adjacente à l’église et repartent, cachés sous des déguisements prêtés par les religieuses. Après ces évènements, les religieuses sont de plus en plus suspectées.

En septembre 1918, la "terreur rouge" commence avec une série d’arrestations chez les étrangers. C’est le cas de Pierre Darcy, directeur de la Chambre de Commerce franco–russe, qui meurt en décembre 1918 dans les prisons de la Tcheka. L’enterrement a lieu à Saint-Louis-des-Français avec les rares Français encore présents à Moscou. Le convoi funéraire, constitué d’une poignée de compatriotes à pied, les derniers représentants des Français de Moscou, emmène le cercueil à travers la ville jusqu’au cimetière des Etrangers.

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In Memoriam de Pierre Darcy
.

En mars 1919, ce sont les religieuses de l’école qui quittent définitivement la terre russe, via la Finlande, dans un convoi à bestiaux. Quelques familles restent encore comme la famille Ott d’origine alsacienne. Leur destin est tragique : le mari sera déporté en Sibérie, sa femme restée seule avec sa fille Alice fera tout pour entretenir l’église et la garder ouverte. Lorsqu’elles commencent les démarches pour revenir toutes deux en France, on leur rétorque qu’il est trop tard ; elles sont Russes désormais.

Finalement elles parviennent à retourner en France à l’époque de Brejnev, grâce à l’intervention en leur faveur du général De Gaulle. Alice Ott morte en 1991 et enterrée – ironie de l’histoire – au Kremlin-Bicêtre dans la banlieue parisienne, est la dernière représentante de la colonie française de Moscou d’avant la Révolution.

Sophie Hasquenoph est maître de Conférences en Histoire à l’Université de Lille 3, spécialiste d’histoire religieuse et d’histoire russe. Elle a écrit "Les Français de Moscou en 1812". Un second ouvrage sur la colonie française en 1917 paraitra en septembre 2017.

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Portrait de maroussia
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Article très intéressant !
Comment peut-on avoir accès aux témoignages des religieuses ?
Merci



Portrait de Anna

Bonjour Maroussia, merci pour votre message. Nous prenons contact avec l'auteur pour vous apporter une réponse.



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