L’énigme Poutine décryptée

"Quand la haine ou la ferveur de la multitude s’attache à un homme, il faut examiner pourquoi", a dit Confucius. C’est la démarche de Frédéric Pons avec son livre Poutine, sorti en octobre chez Calmann-Lévy.

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"Poutine" de Frédéric Pons chez Calmann-Lévy.

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Frédéric
Pons

Frédéric Pons est journaliste spécialiste de géopolitique, grand reporter, rédacteur en chef à Valeurs Actuelles, et professeur à Saint Cyr. Membre de l’Académie des sciences d’outre-mer, il est également président d’honneur de l’Association des Journalistes de Défense.

Avec son Poutine, l’auteur brosse un portrait saisissant du maître du Kremlin : de son enfance dans un milieu modeste de Leningrad, ses rêves de jeune soviétique, jusqu’à son ascension au pouvoir.

Après une enquête minutieuse, nourrie de témoignages inédits recueillis en Russie, Frédéric Pons explique à quel point le président russe incarne les aspirations et les craintes de la Russie depuis la chute de l’URSS.

Russie Info : Pourquoi avoir écrit un livre sur Vladimir Poutine ?

Frédéric Pons : En tant que journaliste, j’ai souhaité en savoir davantage sur Poutine et la Russie, notamment à travers les évènements d’Ukraine. Lorsque j’ai commencé à chercher, et à approfondir au-delà de l’écume de l’actualité, je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup d’approximations et de caricatures concernant Poutine et la Russie. Cela m’a semblé dommageable compte tenu de l’importance de ce pays et de ce chef d’Etat au pouvoir depuis 2000, et qui pourrait le rester jusqu’en 2024 s’il est réélu en 2018. La Russie est un partenaire qu'il faut comprendre, ainsi que son dirigeant, pour travailler efficacement avec elle.

J’ai donc eu envie de rentrer dans la complexité du personnage pour mieux comprendre ses buts dans l’actualité internationale, et cela m’a fait découvrir une complexité bien éloignée de ce que l’on peut lire dans la presse occidentale.

Russie Info : Vous avez réalisé une enquête minutieuse pour écrire ce livre. Comment avez-vous travaillé, et à partir de quelles sources ?

Frédéric Pons : J’ai multiplié les voyages en Russie, essentiellement à Moscou et Saint-Pétersbourg où j’ai rencontré plusieurs personnes. J’ai également approché des personnalités à Paris qui connaissent bien Poutine. J’ai lu et redécouvert des textes fondateurs concernant le président russe, notamment sur sa jeunesse, son arrivée au pouvoir en 2000, sur l’importance du judo pour lui, ou encore sur sa période au KGB. Beaucoup de ces documents ne sont pas, à mon avis, assez exploités pour comprendre et décrypter ce qu’est exactement Poutine.

Donc ce livre est le mélange d’un certain nombre de voyages, de rencontres, de lectures, de discussions et d’interviews de personnalités russes et françaises.

Russie Info : Qu’est-ce qui vous a intéressé chez Vladimir Poutine?

Frédéric Pons : J’ai été intéressé par sa personnalité particulièrement secrète et timide. Le personnage est très célèbre et paradoxalement très mal connu. J’ai découvert l’importance du judo pour ce fils unique, issu d’une famille modeste de Saint-Pétersbourg. Un sport très important pour lui sur le plan physique, car il se sentait très petit et pas assez musclé, mais aussi sur le plan mental parce qu’avec le judo, il s’est forgé un comportement et une façon de faire qui lui servent encore aujourd’hui dans les négociations politiques.

J’ai été également particulièrement étonné par la réduction occidentale de sa carrière au KGB. Nous avons l’impression qu’il a été un super espion alors qu’en réalité il a mené une carrière plutôt subalterne et médiocre.

Au-delà de ça, c’est intéressant de constater que Poutine est un réformateur que l’on peut comparer à Napoléon. Après la Révolution française, ce dernier a amené une période de stabilité et de réorganisation. En ce sens, je considère que depuis 2000, Poutine réalise le même travail de stabilisation, de réorganisation et de réaffirmation de la puissance russe à l’étranger. En cela, il a été intéressant à décrypter.

Russie Info : Ce n’est pas un livre à charge sur Poutine, il est plutôt empathique. Comment a t-il été accueilli en France ?

Frédéric Pons : Ce n’est pas un livre à charge sans être pour autant un livre louangeur et dithyrambique sur le président russe. Il s’agit réellement d’un décryptage, le plus réaliste possible, pour comprendre qui est cet homme, d’où il vient et où il va. C’est une façon de trouver des clés qui ne soient pas des clés de confrontation absolue.

Mais comme le courant dominant dans les médias occidentaux est très anti-Poutine, alors de fait, mon livre peut paraître favorable. Mais il a reçu un bon accueil. On se rend compte qu’en France, une partie de l’opinion publique garde une certaine fascination pour ce chef d’Etat qui fait preuve d’autorité et de souveraineté. Que ce soit dans la classe politique, industrielle ou économique, de plus en plus de gens pensent qu’il faut arrêter avec ces condamnations caricaturales, et qu’il faut comprendre qui est Poutine et surtout quelles sont ses limites.

Russie Info : Qu’avez-vous découvert de nouveau sur ce personnage ?

Frédéric Pons : J’ai découvert un texte intitulé "la Russie au tournant du millénaire" qui date de décembre 1999. Ecrit par Poutine, ce texte, que j’ai placé en annexe de mon livre, n’avait jamais été traduit en français. Il révèle à quel point le président russe est incroyable de lucidité sur l’état de la Russie en 1999, et ce qu’il veut faire dans les années à venir.

Ce texte, totalement inconnu en Occident, est une sorte de programme de ce qu’il va vouloir réaliser. Ce document est étonnant car il contient le constat des échecs de l’Union soviétique, mais aussi les moyens d’en sortir autant sur le plan économique, social que diplomatique. C’est le road-book de Poutine, de 2000 à nos jours.

Russie Info : Quelles sont la vision et l’ambition de Poutine pour son pays ?

Frédéric Pons : Poutine a forcément de l’ambition personnelle, c’est un homme de pouvoir. Mais on ne peut pas le réduire à cela, car il a aussi une vision stratégique de son pays sur le long terme. Il ne raisonne pas d’élection en élection, car d’emblée il s’inscrit dans une longue durée qui lui permet la restauration globale de la Russie autant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Réformer l’économie de son pays, rétablir la grandeur, et rendre la fierté à son peuple… C’est ce qu’il est en train de faire depuis la chute de l’URSS. Sur le plan extérieur, il réaffirme la présence et la puissance de la Russie à travers des crises, comme celles de la Tchétchénie, la Géorgie, l’Ukraine, ou bien la Syrie et l’Iran, tout en ayant l’ambition de recréer une armée russe. C’est un chantier colossal, très coûteux, et qui n’est pas encore gagné.

Russie Info : Est-il prêt à tout pour cela ?

Frédéric Pons : On pourrait croire que oui, mais je ne le crois pas. Je pense que Poutine est un réaliste, un pragmatique. Il est fort quand l’adversaire est faible, il avance quand l’autre recule. On le voit bien en Ukraine où il a perdu pied à certains moments, mais il a su ensuite réagir très vite, notamment en saisissant la Crimée ou en allumant les conflits dans l’est de l’Ukraine.

Vladimir Poutine est un homme de circonstances, cela signifie qu’il s’adapte toujours de façon assez foudroyante à des situations dans lesquelles il est contraint. En cela, il est un véritable judoka politique.

Donc, il n’est pas prêt à tout et il sait quand il ne faut pas aller trop loin. Concernant les sanctions qui frappent son pays et qui font mal à l’économie russe, Vladimir Poutine va très certainement transiger sur certains points en Ukraine. Sans doute calmera-t-il les séparatistes. Mais en retour, il faudra que l’Europe et l’Ukraine fassent un geste. Je pense que Poutine est prêt à faire des compromis parce qu’il n’a pas envie d’une guerre totale.

Russie Info : Vous écrivez : "Poutine, surtout si on l’ostracise, peut être un danger. Il faut l’amener à nous". Peut-il être une menace pour l’Europe ?

Frédéric Pons : Dans toute l’histoire de la Russie, on retrouve ce complexe de vouloir échapper à l’isolement, à l’encerclement, et de ne jamais être humilié. Donc cette volonté de vouloir couper les ponts avec la Russie est dangereuse à terme, car le pays va finir par se détourner de l’Europe pour se tourner vers l’Asie, ce qui n’est pas bon pour l’économie européenne.
Sur le plan de la culture et de la civilisation, la Russie fait partie de l’Europe de façon évidente, donc il faut garder la Russie sans l’ostraciser, en définissant des rapports de force et des intérêts réciproques.

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Frédéric Pons

Russie Info : Lors de son intervention annuelle à l’Assemblée fédérale, le 4 décembre dernier, Poutine a fait des déclarations plutôt hostiles envers l’Occident qu’il accuse de "toujours chercher à rabaisser la Russie". Comment réagissez-vous à ces propos ?

Frédéric Pons : C’est avant tout un discours dirigé vers l’opinion russe, donc Poutine poursuit sur sa ligne de politique russe en Ukraine. Mais je note aussi dans son discours qu’il fait la distinction entre l’Europe et l’Amérique : il y a les Etats-Unis qui poussent au conflit, et des pays qui doivent rester indépendants, vigilants et partenaires, qui représentent plutôt l’Europe. Donc on peut autant interpréter ces propos comme une illustration de la détermination de la Russie sur l’Ukraine, que comme la volonté de sortir de cette crise quand le bras de fer sera apaisé.

Aujourd’hui, sous le coup des sanctions, il est logique que Poutine reste sur cette position. Mais dans quelques semaines, on pourra sans doute voir apparaître des nuances dans son discours concernant la France et l’Allemagne. Par exemple, sa réaction au sujet de la non livraison des Mistral a été extrêmement mesurée et modérée. Il sait qu’il ne peut pas faire de déclarations incendiaires à ce jour, mais il prépare déjà le coup suivant.

Russie Info : Poutine a également déclaré : "Notre peuple a manifesté éveil national et patriotisme. Nous sommes prêts à accepter n'importe quel défi et à triompher". L’arme de Poutine n’est-elle pas d’endormir son peuple avec des discours patriotiques et nationalistes ? Pour certains par exemple, la Crimée est une façon de se faire pardonner une politique régressive.

Frédéric Pons : Tous les chefs d’Etats dans une situation difficile font appel à ce sentiment patriotique. Il est vrai que c’est aussi le fond de commerce de Poutine. C’est sa ligne politique. Il a toujours dit qu’il voulait restaurer la fierté des Russes et laver toutes les humiliations subies. La récupération de la Crimée, terre russe, va dans ce sens-là, tout comme l’affirmation martiale de la puissance russe et de son armée.

Mais si Poutine conforte son peuple avec ces mots, il sait aussi qu’aujourd’hui, on n’endort plus les peuples comme du temps de l’Union soviétique. Il sait que les gens sont connectés au monde, donc qu’il y a des limites à ce discours populiste.

Dans le jeu politique russe, il ne faut pas oublier que Poutine est une sorte de centriste conservateur qui a autour de lui des modérés, partisans de l’ouverture, et d’autres hommes politiques plus durs, partisans d’une confrontation plus sévère. C’est toute l’habilité de Poutine de se situer au centre du jeu, même si en Occident on ne le voit pas.

Russie Info : Alors, Poutine en politique est-il plutôt judoka ou joueur d’échec ?

Frédéric Pons : Les échecs sont dans la tradition russe, mais j’ai découvert, à travers ses écrits, que Poutine a été véritablement marqué par le judo. Il a été un vrai champion, notamment à Leningrad. Il s’est forgé un mental de judoka : ne jamais montrer qu’on a peur, ne jamais montrer son jeu, utiliser la force de l’adversaire pour le renverser, effectuer des ripostes foudroyantes sans l’annoncer… C’est aussi sa façon de faire dans le jeu des relations internationales.

D’ailleurs, quand j’en parle avec des diplomates, ils disent qu’en effet il y a quelque chose en lui qui rappelle le judoka : son aspect ramassé, compact et secret, qui de temps en temps réalise des percés foudroyantes de type Crimée ou Géorgie en 2008.
En politique, Poutine surprend ses adversaires par sa force et sa vitesse. En cela, il est davantage judoka que joueur d’échec.

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