L’avenir des Tatars de Crimée incertain en Russie

La répression subie par les autochtones de Crimée constitue le plus grave conflit actuel en Russie selon l’historien et politicien de l’opposition Vladimir Ryzhkov.

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Un Tatar de Crimée priant dans une mosquée en Ukraine. L’annexion de la Crimée par la Russie a ouvert des vieilles blessures parmi les Tatars. Photographe: Vadim Ghirda/AP

Le conflit politique et ethnique le plus grave en Russie ne se situe ni en Tchétchénie, ni dans les capitales xénophobes de Moscou ou Saint-Pétersbourg, selon Vladimir Ryzhkov. Mais se situe plutôt dans la péninsule de Crimée récemment acquise, et concerne le sort des Tatars de Crimée.

Pour l’historien, après la soudaine annexion de la péninsule en mars dernier, il est rapidement devenu évident que la Russie moderne ne possède ni les institutions ni les outils pour intégrer un groupe ethnique caractérisé par un fort sentiment d’appartenance et une histoire traumatisante. Les méthodes traditionnellement employées par le Kremlin - corruption, intimidation et déplacement- ne feront qu’aggraver le conflit.

300 000 Tatars en Crimée

Les Tatars de Crimée sont les autochtones, les anciens habitants de la Crimée. Ils ont intégré une grande partie des différents peuples de la péninsule et ont eu leur propre Etat, le khanat de Crimée, pendant plus de 300 ans, du milieu du 15ème siècle à la fin du 18ème siècle. Catherine II a par la suite annexé la Crimée à l’Empire russe mais les Tatars se sont accrochés à leur culture, leur langue et leur religion, l’islam sunnite.

En 1994, Staline ordonna que tous les Tatars - soit 191 000 habitants, 47 000 familles - soient exilés en Asie centrale. En 1954, Khrouchtchev transféra la Crimée de la Russie vers la République Socialiste Soviétique Ukrainienne, mais en mars dernier Poutine réintégra la Crimée à la Russie - ce malgré les nombreux engagements pris pour garantir l’intégrité territoriale de l’Ukraine présents dans les traités et accords internationaux de la Russie.

En intégrant la Crimée, il intègre également les Tatars qui se sont retrouvés surpris de faire - à nouveau- partie de la Russie.
Ils avaient commencé à retourner en masse sur leur terre natale sous Gorbatchev, à la fin des années 1980, et en 2001 le recensement ukrainien enregistrait 245 000 Tatars vivant sur la péninsule. Ils sont maintenant au nombre de 300 000 et représentent 13% de la population de Crimée.

Les leaders tatars écartés

Avant le référendum sur l’adhésion à la Russie en mars, le bras exécutif du Qurultay (Congrès) du peuple Tatar de Crimée, le Mejlis, a décidé de boycotter le vote. Mustafa Dzhemilev, légendaire leader des Tatars de Crimée et dissident soviétique, confirme que 99% des Tatars ont appliqué le boycott, diminuant le taux officiel de participation au vote en Crimée de 83% à seulement 30-50%. Par conséquent, la communauté tatare de Crimée n’a pas soutenu l’union avec la Russie. De même, elle n’a pas participé aux élections régionales et locales du 14 septembre.

L’hostilité de la plupart des Tatars de Crimée à l’idée d’une union avec la Russie a provoqué un sérieux conflit avec les autorités pro-Moscou. Les leaders Tatars, Mustafa Dzhemilev et Refat Chubarov, actuels dirigeants du Mejlis, ne sont pas autorisés à entrer sur le territoire russe pour une période de 5 ans et vivent actuellement à Kiev contre leur volonté.

Chubarov ne peut pas voir ses proches et convoque les réunions du Mejlis via Skype. Le procureur justifie cette décision par le fait qu’ils sont tous deux présumés engagés dans des activités terroristes. Chubarov a actuellement l’intention de contester cette décision devant la Cour européenne des droits de l’Homme à Strasbourg.

En Crimée, même les livres de Dzhemilev ont été censurés. Dzhemilev a passé de nombreuses années dans les camps de travail et les prisons soviétiques pour avoir défendu les droits de son peuple.

Parmi ceux qui ont manifesté leur appui à Dzhemilev, on peut compter Andrei Sakharov, physicien nucléaire, dissident soviétique et prix Nobel de la paix en 1975.

Violations des droits de l’Homme

Le 18 mai dernier, 70ème anniversaire de la déportation des Tatars de Crimée, le traditionnel rassemblement commémoratif de milliers de personnes au centre de Simferopol a été interdit par les autorités de Crimée, celles-ci estimant que l’événement pouvait être dangereux.
Pour les Tatars, qui considèrent la déportation comme la plus grande tragédie de leur histoire, cette interdiction constitue une véritable insulte.

Les mosquées, les écoles (madrasas), les centres communautaires, ainsi que les entreprises et les résidences privées appartenant à des Tatars ont été fouillés et perquisitionnés par le Ministère des Affaires Internes (la section spéciale anti-extrémiste), les procureurs, ainsi que par la section spéciale de la police autrement appelée « forces d’auto-défense ». L’unique chaîne de télévision indépendante tatare, ATR, a subi une forte pression et de nombreux militants, journalistes et bloggeurs ont été contraints de quitter la Crimée.

Un nouveau "scénario tchétchène"

Toutes ces violations ont été dénoncées dans un rapport de la Commission des droits de l’Homme du Conseil européen, rédigé par Nils Muiznieks après sa visite en Crimée.

Il accorde une attention particulière aux assassinats, enlèvements et disparitions ayant eu lieu en Crimée. Reshat Ametov a été capturé par trois hommes en treillis militaires le 3 mars dernier ; son corps a été retrouvé mutilé deux semaines plus tard dans le village de Zemlyanichnoe.

Fin mai, 3 militants - Leonid Korzh, Seiran Zinedinov and Timur Shaimardanov - ont également été portés disparus. Le 27 septembre, Islyam Dzheparov et Dzhebdet Islyamov ont été arrêtés sur l’autoroute entre Simferopol et Feodosia par des individus en uniforme militaire et emmenés vers une destination inconnue. Des enquêtes criminelles ont été ouvertes sur ces derniers meurtres et enlèvements mais ni les victimes ni les auteurs du crime n’ont été retrouvés à ce jour.

Selon Chubarov, Moscou est actuellement en train d’envisager un nouveau "scénario tchétchène" qui consisterait à trouver un deuxième Ramzan Kadyrov parmi les Tatars de Crimée qui pourrait soumettre son peuple turbulent par la force ou l’argent.

L’empire russe et l’union soviétique se sont effondrés dans une certaine mesure à cause de leur incapacité à résoudre la question de la nationalité, explique l’historien Vladimir Ryzhkov. Ils ont tenté de réprimer les minorités et d’acheter les élites nationales sans se soucier de la défense des droits de l’homme, encore moins de la participation ou du dialogue démocratique.

L’avenir des Tatars de Crimée pourrait ainsi définir l’avenir de la Russie elle-même, comme le sort des Polonais, Juifs et Géorgiens l’avait fait une centaine d’années plus tôt pour l’empire russe.

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Vladimir
Ryzhkov

Vladimir Ryzhkov est historien et politicien de l’opposition, député de la Douma de 1993 à 2007.
Cet article a été publié en russe initialement sur le site de la radio Echo de Moscou.

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