L’art soviétique, au-delà de la propagande

L’art soviétique n’est-il qu’une image exaltée de l’idéal communiste, mettant en scène des kolkhoziennes et des travailleurs souriants ? Pas seulement, explique Maria Rapoport, fondatrice de la galerie internet Quarta Gallery.

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Femme couchée dans un hamac (1934), par Iouri Pimenov (1903-1977). Musée russe de Saint-Pétersbourg.

RUSSIE INFO : Comment êtes-vous entrée dans le marché de l’art russe ?

Maria Rapoport: L’art était présent durant toute mon enfance. Mon père était un artiste, ses amis étaient également des artistes et nous fréquentions beaucoup les musées.
Pour autant, rien ne me disposait à entrer dans le marché de l’art et encore moins le marché de l’art russe. En 1998, j’ai été diplômée de l’Université d’Etat de Lomonosov (MGU), au sein de la faculté de philologie. Alors que je cherchais du travail, la Russie a été placée en défaut de paiement, ce qui compliquait mes recherches. Il s’est trouvé que la femme d’un ami artiste de mon père possédait une galerie et recherchait des collaborateurs. Cette galerie, créée en 1992, était spécialisée dans l’art soviétique. Pour beaucoup de personnes de ma génération, nées en URSS mais qui ont fait leurs études en Russie, l’art soviétique était quelque chose de négatif, à rejeter en raison de son caractère idéologique très strict. A l’école, nous avons grandi avec des livres dont les illustrations provenaient de ces peintures représentant des travailleurs, des paysans ou encore des pionniers (organisation de jeunesse communiste, ndlr). Jeunes, nous rejetions tout cela, mais comme il me fallait un travail à tout prix, je suis entrée dans cette galerie.

RUSSIE INFO : Qu’avez-vous découvert ?

Maria Rapoport: J’ai re-découvert un sujet totalement nouveau. Il s’avère que j’avais complètement tort et que cet art est beaucoup plus hétérogène et intéressant que mes préjugés ne laissaient penser. Tout d’abord, les peintres avaient une excellente formation. A l'époque soviétique, il n'y avait pas de marché de l’art. L’organisation de l’art était très structurée au sein d’une seule instance, l’Union des Artistes de l’URSS, créée dans les années 1930. Devenir membre de cette Union était le seul moyen pour les artistes d’exposer et de vendre leur travail mais également de se procurer les matériaux nécessaires comme les toiles, le papier ou la peinture.

L’état soviétique était le seul client des artistes. Accéder à cette Union des Artistes n’était pas chose facile, il fallait tout d’abord avoir une très bonne éducation artistique et passer de nombreux comités.

Seul le style réalisme socialiste était accepté par l’instance. Il existait un style réalisme socialiste dans les pays de l’Ouest mais la spécificité de l’URSS, au début des années 1930, était le sujet des peintures et son traitement. L’art ne devait refléter que la vie réelle des gens et devait être accessible au peuple soviétique. Comme le peuple était constitué de paysans et de travailleurs, il devait donc les représenter en train de travailler, de faucher, d’étudier, voire de se divertir. Dans le traitement des sujets, l’art soviétique devait représenter une vie heureuse, la vie telle qu’elle aurait dû être une fois le communisme mis en place. C’était bien-sûr la part de la propagande.

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Jeune femme à la pelle (collection "Les ouvrières constructrices du métro", 1934) Musée russe de Saint-Pétersbourg
Alexandre Samokhvalov (1894-1971)

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Jeune femme au marteau-piqueur (collection "Les ouvrières constructrices du métro", 1934) Musée russe de Saint-Pétersbourg
Alexandre Samokhvalov (1894-1971)

RUSSIE INFO : Comment a évolué le style réaliste en URSS ?

Maria Rapoport: La technique de la peinture était basée sur celle de la vieille école du réalisme russe. Les premiers professeurs, issus de la fin du XIX et début du XXème siècle, provenaient des très célèbres écoles de peinture telles que l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, l’Institut d’Etat de Moscou (devenu par la suite Institut Sourikov) et bien d’autres. Ces maîtres ont été, avant et pendant la Révolution, fortement influencés par les nombreux courants bouillonnants de l’époque qui composaient l’Avant-Garde.

Le style réaliste socialiste a toutefois évolué au fil du temps. Avec l’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir, un relatif et bref vent de liberté, jusqu’au début des années 1960, a permis aux artistes d’être plus libres dans le traitement de leurs œuvres. Juste après la Seconde guerre mondiale, les peintres montraient le peuple soviétique espérant un monde et une réalité meilleurs, en faisant beaucoup de place à la lumière et aux émotions ; sous Khrouchtchev, le style a évolué vers une représentation moins idéalisée, plus brute, et a abouti à ce qui a été appelé le style sévère.

Durant les années 1970, sous Brejnev, les peintures ont reflété les années de récession et de stagnation avec la création d’un courant non officiel ou underground. Les artistes ont été, pour beaucoup, contraints d’émigrer. Leurs peintures sont devenues depuis très cotées en Occident.

RUSSIE INFO : La propagande n'en diminue t-il pas l’intérêt ?

Maria Rapoport: Il faut dénoncer un mythe. Le réalisme socialiste n’était pas uniquement un véhicule de la propagande soviétique. C’était aussi des paysages, des natures mortes, des gens : des enfants et des jolies femmes.
Pour peindre certaines toiles immenses, l’artiste était libre de faire au préalable des études, et il s’avère que, parfois, ces études sont meilleures que le travail final. De plus, pendant leur temps libres, beaucoup d’artistes peignaient pour eux-mêmes et leurs toiles peuvent être très intéressantes, ce sont celles que l’on recherche en tant que galeriste.

RUSSIE INFO : Comment les étrangers ont-ils réagi en découvrant ces peintures de la période soviétique ?

Maria Rapoport: Il y a eu des expositions internationales pendant la période soviétique et quelques artistes ont pu exposer au Japon, aux Etats-Unis et en France, par exemple, mais le public demeurait très restreint. Mais lorsque les frontières se sont ouvertes en 1990, et qu’un marché de l’art a émergé en Russie, les Occidentaux ont découvert ce réalisme et ont été très étonnés car il avait été oublié et n’existait quasiment plus sur le marché de l’art occidental. Des marchands d’arts sont venus en Russie pour découvrir et étudier l’art soviétique. Ainsi, Matthew Bown, un galeriste et collectionneur britannique, a écrit le premier livre en anglais sur l’art soviétique, qu’il a surnommé impressionnisme soviétique ainsi qu’un dictionnaire des peintres russes et soviétique du 20ème siècle.

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Lotus, 1956
Konstantin Maksimov

RUSSIE INFO : Y a t-il des expositions d'art soviétique dans les musées aujourd'hui ?

Maria Rapoport: Fin 2015, le Manège a organisé une exposition intitulée Romantisme et Réalisme, sur les débuts du réalisme socialiste. Cette exposition a fait couler beaucoup d’encre, encensée par les uns, décriée par les autres. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle a eu un immense succès auprès de la population russe. Autre signe et non des moindres, la Galerie Tretyakov organise actuellement une grande exposition consacrée à Geliy Korzhev, un des chefs de file du style sévère.

En 2011, l’Institut de l’Art Réaliste Russe a ouvert et présente, entre autres, une importante collection permanente de toiles de la période soviétique, et depuis 2 ans, ce musée privé est devenu très populaire.

Sur les vingt dernières années, un grand nombre d’œuvres de qualité a été acquis par des musées occidentaux. A Minneapolis, en 2002, un marchand d’art et collectionneur américain, Ray Johnson, a créée le musée TMORA grâce à sa collection personnelle. Il était venu au début des années 1990 et avait acquis de très nombreuses toiles de l’art russe y compris de la période du réalisme socialiste.

A cette époque, tout était possible, il n’y avait pas encore de règlementations, et personne ne pouvait vraiment estimer la valeur des œuvres car les marchands d’art n’existaient pas encore. Ray Johnson a ainsi créée un très beau musée et offre une belle représentation du réalisme socialiste de toutes les périodes.

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Musée TMORA
Minneapolis

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Aidan, 1967, Galerie Tretyakov
Tair Salakhov

RUSSIE INFO : Qui sont les acheteurs de l’art soviétique ?

Maria Rapoport: Quand j’ai commencé à travailler dans cette galerie, la plupart de nos clients et visiteurs de nos expositions étaient des étrangers et principalement des expatriés. Ils étaient très intéressés par les racines de la culture russe, quel que soit le domaine. Nous allions dans les différentes villes de Russie chercher les plus belles toiles de cette période et elles étaient nombreuses car, pendant la période soviétique, l’art était très important dans la vie des gens. Dans les usines, les écoles, les bureaux, les murs étaient décorés par de vraies toiles et non par des reproductions comme aujourd’hui.

Il y a 20 ans, l’art soviétique n’était pas la priorité des collectionneurs russes parce qu’il n’y avait pas d’historique en terme de vente. Vingt ans plus tard, nous savons qui sont les artistes les plus cotés et les sujets les plus demandés. Aujourd’hui, de nombreux Russes collectionnent l’art soviétique et de nombreuses galeries spécialisées sont apparues. Sur les cinq dernières années, beaucoup de galeries d’art contemporain ont fermé alors que les galeries spécialisées en Art Soviétique sont toujours là.

L’art soviétique reste bien moins coté que les peintres de l’Avant-Garde ou du mouvement underground, devenus presque inaccessibles pour un particulier, et c’est justement ce qui peut en faire un investissement intéressant.

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