L’Art abstrait en Russie sort de l’anonymat

Le Fonds russe d’Art abstrait rend hommage à Véra Preobrazhenskaya, et à travers elle, au travail du Studio de la Nouvelle Réalité créé par Ely Bielutin. Critiqués parce qu’en dehors de la doxa soviétique, ces artistes sont restés inconnus du public russe. Cette exposition a été une véritable découverte émotionnelle pour les visiteurs.

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Le Studio de la Nouvelle Réalité à Ambramtsevo en 1990. Ely Bielutin au centre de ses élèves.

A Moscou, à l’Institut de l’Histoire de l’Art, a eu lieu début avril la première exposition en hommage à l’artiste Véra Preobrazhenskaya depuis son décès à l’âge de 98 ans, en 2017.

Evoquer le travail de Véra Preobrazhenskaya, c’est inévitablement mettre en lumière le Studio de la Nouvelle Réalité, créé en 1958 par son professeur Ely Bielutin, et auquel elle participait activement.

Le génial pédagogue a mis en place un projet expérimental d’expression artistique, qu’il intitule la Nouvelle Réalité, dans une période de dégel qui a permis une histoire non officielle de l’art soviétique. Quatre ans après la mort de Staline, le Studio est un îlot d’émancipation et une fuite de la réalité où les artistes créent leurs propres constructions mentales en essayant de convertir leurs sensations et leurs émotions en significations abstraites.

La méthode Bielutin

Bielutin peut être décrit comme le gourou d’une communauté d’artistes, comme un tyran, ou comme un homme au caractère impossible. Mais tout le monde s’accorde à dire qu’il fait partie de l’histoire nationale, et qu’il a créé un phénomène unique dans l'histoire de la culture mondiale. Il avait du talent pour transmettre son enthousiasme créatif en confrontant ses élèves à des objectifs inhabituels.

Sa méthode : La Théorie du Contact, dont il a fait un manuel de 700 pages, était basée sur la puissance créative innée des gens dans tous les domaines d'activité. Et Bielutin pensait que "l’art était la manifestation la plus vive de cette puissance créative".

Cette méthode se devait de transformer les consciences humaines, et d’émanciper les artistes des formes artistiques traditionnelles. Sa théorie relevait en quelque sorte d’une formation pour la réalisation de soi.

Pendant cette courte mais intense période de libéralisation sociale, le charismatique Ely Bielutin a encouragé ses élèves à créer un travail intime, totalement hostile aux principes du réalisme soviétique.

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Véra Preobrazhenskaya et Ely Bielutin
1961

Lorsque Véra Preobrazhenskaya le rencontre en 1958, elle est enthousiasmée par cette approche révolutionnaire et absolument unique au monde. Elle abandonne ses études de chercheur en biologie et intègre le Studio, à l’instar de plus de deux cents élèves.

Le parcours créatif de Vera Preobrazhenskaya se développera dans un environnement social et culturel complexe lorsque la société a été enfermée dans un vide idéologique qui avait grandement besoin de transformation.

La censure soviétique

Lors d’une exposition organisée au Manège à Moscou en 1962, les œuvres créées par le Studio font scandale. Nikita Khrouchtchev, alors premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique, désapprouve cette nouvelle démarche artistique qu’il estime incompréhensible pour le Peuple, et à partir de cette date, le travail des artistes fut inaccessible au public.

Ely Bielutin et ses élèves n’étaient ni des dissidents, ni des partisans. Leur travail allait bien au-delà de ça : ils voulaient créer un art nouveau pour une nouvelle société et de nouveaux individus. Ils ne voulaient pas d’affrontements avec le pouvoir, mais au contraire, rester dans le cadre du système et proposer une nouvelle méthode pour une Académie d'Art Moderne.

Le professeur se voyait comme un réformateur. Or, à l’époque, le style soviétique était la seule norme créatrice : "la seule possible ici, maintenant et pour toujours". La définition du réalisme soviétique proclamée dans la charte de l’Union des écrivains de l’URSS en 1934 faisait loi.

Après l’éclat de l’exposition de 1962, Bielutin quitte Moscou, craignant sans doute pour sa sécurité, et emménage à Abramtsevo, au nord de la capitale. Dans sa grande datcha, il reçoit de mai à octobre ses élèves.

A la fin de la saison, avant les premières neiges, chacun repart avec une liste de devoirs et de travaux à réaliser pour le reste de l’année. Mais pendant les mois d’activité, dans cette maison en pleine campagne, la vie des artistes est dense et s’organise autour de leur maître et de son apprentissage. Ils forment une communauté d’artistes désargentée qui n’a de cesse de travailler, perpétuellement en recherche créative. Tous y exposent leurs propres œuvres.

A Abramtsevo, le Studio de la Nouvelle Réalité perdure jusqu’en 2005.

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Le Studio de la Nouvelle Réalité au Krasnyi Stan
1960

Comme l’idéologie en URSS n’était pas prête à intégrer de nouvelles conceptions artistiques, les expériences de Bielutin sont restées au niveau du groupe, tel un état dans l’état qui a sa propre tête et son propre chef. Aucun artiste ne put vivre de son art, tous furent ignorés, inconnus.

Mais leur expérience artistique est devenue un phénomène exemplaire de cette époque qui n’est pas seulement artistique mais également historique, politique, sociologique et psychologique.

Véra Preobrazhenskaya, une artiste affranchie

"Cette période fut la plus intense et la plus importante de ma vie" dira Véra Preobrazhenskaya en évoquant le Studio.

L’artiste finira par surpasser le maître dans le langage graphique, tout en respectant les consignes d’expérimentation des limites de la perception, de l’utilisation des couleurs de façons différentes, ou encore dans sa façon de rendre palpable l’espace, de déformer les objets, ou d’utiliser le noir pour des pensées positives.

Le travail de Véra propose un art très énergétique, révolutionnaire dans sa façon de casser l’espace, avec une réflexion sur le religieux (elle qui était totalement athée) dans une version moderne. Elle crée des métaphores entre le monde spirituel et la création des mythes, et manipule la religion de façon philosophique.
En ce sens, Véra Preobrazhenskaya transgresse les limites de ce que peuvent faire les hommes à cette époque.
De ses peintures, elle dira : "j’y ai laissé mon âme". "La peinture me rend vivante".

Véra n’a rien d’une romantique, c’est une femme profondément ancrée dans la réalité. Mère de deux enfants, divorcée, elle assumait le quotidien en travaillant comme illustratrice pour un éditeur de manuels scolaires.

Son travail présente ainsi la société soviétique, sans filtre ni sexisme, avec comme particularité l’idée de n’avoir qu’un chemin à suivre : celui de sa propre création, un travail pur sans influence, sans impact de la société extérieure.

Des œuvres énergétiques

Véra Preobrazhenskaya est une artiste indépendante, ce qui est extrêmement rare pour une femme en URSS qui ne compte pas de grands artistes féminins. Dans les années 1960, elle brise les stéréotypes de genres, et abolit les différences en refusant les classifications d’art masculin ou féminin, qui ne sont pour elle que des points de vue artificiels.

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Resistance 1978
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Sourire 1978
Gouache sur papier

Les Russes ont découvert pour la première fois le travail de l’artiste lors de cette exposition moscovite. Les réactions ont été unanimes: Véra Preobrazhenskaya transmet aux spectateurs une énergie dynamique et une émotion forte. Cela, bien que la plupart n’ait pas les clés pour comprendre et interpréter les œuvres de l’artiste. Mais l’essentiel réside justement dans le ressenti.

Ce nouveau dialogue qui s’installe entre l’artiste et le spectateur réjouirait Véra Preobrazhenskaya.

Olga Uskova, une collectionneuse atypique

Les œuvres exposées feront partie de la collection qui entrera dans le futur Musée Russe de l’Art Abstrait qui ouvrira à Moscou au début de l’automne 2018. Ce musée est la volonté d’Olga Uskova, entrepreneuse moscovite à la tête de la société Cognitive Technologies spécialisée dans l’intelligence artificielle. Olga Uskova est la fondatrice du Fonds russe d’Art Abstrait, et également la propriétaire d’une collection avant-gardiste de plus de mille œuvres.

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Olga Uskova
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Olga Uskova s’est retrouvée à la tête de cette collection un peu par hasard en 2012. Alors qu’elle cherchait une toile à offrir à l’un de ses amis pour son anniversaire, elle est conduite à Abramtsevo où elle découvre les œuvres de Zubarev, Gribkov et Preobrazhenskaya. Le déclic est immédiat. Elle veut acheter pour elle-même des toiles de ces artistes.

Elle se rapproche alors du collectionneur, Samuel Oganesian, grand ami de Bielutin, qui possède une grande partie de la collection du Studio. Elle se passionne en même temps pour la méthode de travail du professeur qu’elle connectera aux techniques de son travail dans l’intelligence artificielle.

"Bielutin était un peintre médiocre mais un pédagogue brillant qui a mis en place une méthode géniale", souligne Olga Uskova.

Après une année d’amitié, le collectionneur, malade et mourant, souhaite lui vendre la totalité de sa collection - sa famille ne veut pas la conserver. Il lui fait promettre de ne pas disperser les œuvres de ces artistes oubliés, et de s’engager personnellement dans cette affaire.

Pour l’entrepreneuse, la question n'est pas dans le prix de départ, mais dans le volume. Elle n’est pas experte en art, ce n’est pas son business, et d’ailleurs elle confie avoir évalué la situation avec l’œil d’un investisseur dans un premier temps.

Mais après trois jours de réflexion, soutenue par son mari qui lui fait entendre que ces circonstances sont des obligations sociales que le destin lui tend, elle achète la totalité de la collection.

Moscou aura son musée d’Art Abstrait

Le Musée sera situé près du parc de Sokolniki, dans le nord de Moscou, dans un monument du constructivisme russe construit entre 1928 et 1930 par Constantine Melnikov. Il accueillera, en plus de la collection privée d’Olga Uskova, des expositions temporaires d’autres collectionneurs.

Dans une précédente interview, Olga Uskova expliquait que présenter cette forme de création artistique aux Russes "était une expérience". "Nous avons mal imaginé l'état de la société et son empressement à percevoir ce phénomène, cet art. (…) C'était un choc et une joie pour nous !"

Une conclusion positive pour le Fonds russe d’Art Abstrait qui espère changer l’art en Russie. Olga Uskova rappelle qu’il n’y a pas que Kandinsky dans l’histoire de l’art moderne russe : "Dans les années 1960, nous avons été présentés comme des ours, et ce n'est pas le cas. Et une de mes tâches est de restaurer la juste place de la Russie dans l'histoire moderne".

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Exposition de Véra Preobrazhenskaya au Manège en 2012, 50 après l'exposition de 1962
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