Kirill et François, l’accolade historique

Pourquoi l’Eglise russe orthodoxe a t-elle si longtemps refusé de rencontrer le Pape et pourquoi le patriarche Kirill s’est-il enfin décidé ? s’est interrogé le journal russe Novaya Gazeta.

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Photo montage Russie Info

Aucune rencontre n’avait eu lieu depuis le schisme entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe en 1054. Pourtant, dans la période post-soviétique, les dirigeants de l'Eglise orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou ont eu de nombreuses occasions et opportunités de rencontrer les papes, en particulier le charismatique Jean-Paul II. Mikhaïl Gorbatchev l’a invité une première fois en 1989, alors sous Union Soviétique.

En 1998, une invitation officielle a été également faite par Boris Eltsine. Mais la résistance du Patriarcat de Moscou était si forte que le pape a jugé préférable de ne pas accepter l'invitation.

De la même façon, si Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev se sont rendus en visite au Vatican, le pape, lui, n’a jamais été invité en Russie.

Selon Novaya Gazeta, le catholicisme est un rival historique et très puissant de l'orthodoxie, et il est tout à fait naturel pour les dirigeants orthodoxes de protéger leur espace "d’empiètements dangereux". Petit rappel des quatre diocèses catholiques, de France, de Belgique, d'Autriche ou de Hongrie, créés en Russie.

Par ailleurs, les problèmes qui séparent l'Eglise orthodoxe ukrainienne et l’Église grecque-catholique ukrainienne rattachée à Rome (uniate), martyrisée sous Staline en 1946 et accusée de nuire au rapprochement entre Rome et Moscou (appelés dans le langage diplomatique de l’Eglise orthodoxe russe "la défaite des trois diocèses de l'Ouest"), n’ont jusqu’ici pas œuvré pour le rapprochement.

La crainte d’une scission au sein du patriarcat

Mais pour le journal russe, la vraie raison du refus de rencontrer le pape dans les années 1990 et 2000 était la crainte de manifestations de masse du clergé conservateur et de laïcs, contre tout rapprochement avec les catholiques. La méfiance de la hiérarchie de l’Eglise vis-à-vis de la population, et vice versa, ainsi que l'état d'esprit conservateur de l’ancien Patriarche Alexis II, étaient si forts, que cela pouvait effectivement conduire à une scission au sein du patriarcat.

Même la visite du pape Jean-Paul II en Ukraine en 2001 a créé des manifestations en Russie, dont l'une a eu lieu dans le centre de Moscou, sur Tverskaya, rappelle Novaya Gazeta.

Aujourd’hui encore, l’obstacle majeur à la rencontre reste du côté des orthodoxes russes eux-mêmes : Kirill et le Métropolite Hilarion redoutent qu’elle ne provoque un schisme en leur sein. Cette crainte ne sera d’ailleurs pas complètement levée après la signature de la déclaration commune à La Havane.

Toutefois, l’activisme de la communauté orthodoxe est aujourd’hui réduit à néant, le patriarcat de Moscou étant pleinement intégré à la verticale du pouvoir de Poutine. Et maintenant que Moscou est à la recherche d'alliés parmi les conservateurs occidentaux, l'idée d'une alliance avec le pape, qui prêche pour la protection des valeurs traditionnelles, devient plutôt attrayante.

Fait intéressant, note le journal, les premiers essais de rapprochement pour établir des relations diplomatiques avec l'URSS ont été faits par Nikita Khrouchtchev avec le Pape Jean XXIII. Ce même Khrouchtchev considéré aujourd’hui comme un persécuteur de l'Eglise orthodoxe russe pour avoir envoyé certains de ses représentants au Concile Vatican II (1962-1965).

Ce qui a décidé Kirill

Les relations entre le Vatican et la Patriarcat de Moscou sont restées au point mort, mais en revanche celles entre Constantinople et le Vatican sont plus régulières : des délégations officielles du Vatican et de Constantinople se visitent deux fois par an et prient ensemble.

Et à l'approche du Concile panorthodoxe qui se déroulera du 16 au 27 juin 2016, en Crète (la réflexion de ce Concile portera sur la mission de l’Église orthodoxe dans le monde contemporain, la question de la diaspora, l’autonomie et la façon de la proclamer, ainsi que le rapport avec les autres confessions chrétiennes, ndlr), et qui rassemblera tous les patriarches des Eglises orthodoxes, le patriarche de Moscou ne veut pas apparaître isolé, alors que les autres patriarches ont déjà rencontré le pape, et entretiennent des relations avec lui.

Il a donc décidé de "prendre les devants" en rencontrant le pape François à La Havane, assure le quotidien russe.

Le but de cette rencontre est de lutter ensemble contre la persécution des chrétiens, en particulier au Moyen-Orient. Or, en Russie, ironise le journal Novaïa Gazeta, la persécution des autres religions chrétiennes est souvent initiée par le Patriarcat de Moscou lui-même.
Il cite comme exemple, Souzdal où l'Eglise russe a saisi onze temples et des reliques de saints. Et le cas des prêtres du Patriarcat de Moscou qui se sont réunis en conseils et commissions pour décider comment limiter davantage les activités des protestants.

La rivalité avec Constantinople

Pour Alexandre Soldatov, journaliste russe, il est clair que l’Eglise orthodoxe russe, avec l'aide de Kirill, cherche à travers le pape François un soutien puissant pour affronter plus efficacement les revendications de Constantinople.

Ce Patriarcat, situé à Istanbul, mais dont la principale congrégation est aux États-Unis, est le principal concurrent de l'Eglise orthodoxe russe dans la lutte pour le leadership dans le monde orthodoxe.

Au cours de ces dernières années, le Patriarche œcuménique de Constantinople a, à plusieurs reprises, indiqué clairement qu'il était prêt à accepter sous son égide l’église grecque ukrainienne, si elle décide de rompre avec Rome. Si ces aspirations sont prises en charge par le Vatican (le président Porochenko a invité le pape à se rendre en Ukraine prochainement, ndlr), l’église orthodoxe aura encore plus de difficulté à tenir les paroisses orthodoxes ukrainiennes représentant presque la moitié du Patriarcat de Moscou.

Stratégie politique

Enfin, le journal Novaya Gazeta rappelle qu’en Occident, le patriarche Kirill n’est perçu comme rien de plus qu'un "ambassadeur de Poutine". Le Kremlin intensifie ce sentiment notamment en laissant entrevoir que les détails de la rencontre entre François et Kirill ont apparemment été discutés entre le patriarche et le président russe.

L’intérêt principal du Kremlin est que le pape François devienne le médiateur dans la normalisation de ses relations avec l'Occident, notamment sur la levée des sanctions qui devient une "idée fixe" pour 2016. Le Kremlin reconnaît toute la force de l’influence internationale du pape.

De la même façon, après cette première rencontre historique à Cuba, le pape François pourrait se rendre en Russie, selon l’auteure Constance Colonna-Cesari, (Dans les secrets de la diplomatie vaticane, Ed. du Seuil, 2016), pour travailler sur la lutte contre la persécution des chrétiens d'Orient : le pape François ayant vu en Vladimir Poutine, le seul homme politique capable de s'associer à leur protection.

Avec Novaya gazeta

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