Kaliningrad, l’enclave russe en Europe

Avec ses 15 000 km2, Kaliningrad est une petite région de la Russie nichée depuis 1945 entre la Pologne et la Lituanie.

Kaliningrad est une petite région de la Russie en Europe, car depuis l'adhésion à l’Union européenne des dix pays de l'Est alentours, la ville est désormais une enclave russe au milieu de l'UE. La grande statue de la mère patrie de Kaliningrad — au centre de l’ancienne place Staline — regarde d’ailleurs vers l’Est en direction de Moscou, à quelques 1250 km.

Des Teutons aux Prussiens, des Allemands aux Russes

Fondée en 1255 par les Chevaliers teutoniques, la ville alors appelée Königsberg se bâtit autour du château les protégeant des Prussiens et des Polonais. Mais dès le XVème siècle, elle devint la capitale de la Prusse puis en 1701 vice-capitale royale avec Berlin, à 650 km. Il faut dire que la ville garnison n’eut de cesse de construire forteresses, portes et remparts. Tous les 4 km sur double ceinture dissuasive, on voit encore aujourd’hui ces massives constructions de briques rouges dont certaines se visitent, à l’instar des kilomètres de souterrains du fortin n°5 ou de la porte Friedman.

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Forteresses, portes et remparts en briques rouges
Emmanuelle Sacchet

Dans ces conditions, il fut inimaginable que l’armée allemande puisse perdre face aux Russes lors de la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, le 9 avril 1945 l’Armée rouge entre à Berlin, et dans le bunker central de Königsberg, le général allemand Otto Von Lasch préfère capituler après trois jours de combats acharnés, préservant ainsi la vie de ses soldats face aux troupes soviétiques du maréchal Vassilievski.

D’un coup d’un seul, le territoire de la Prusse orientale fut alors divisé entre la Pologne (2/3) et l’URSS (1/3) par le traité de Potsdam en compensation des destructions et des pertes subies. Les Russes renommèrent la ville Kaliningrad en 1946 du nom d’un dignitaire soviétique aujourd’hui presque oublié.

La population allemande subsistante reçut l'ordre de partir en quelques jours et les Russes affluèrent des quinze républiques de l’URSS. Aujourd’hui, sur les 440 000 habitants (324 000 juste avant la guerre) 90 % sont des Russes.

De fait, les habitants de Kaliningrad sont tous originaires d’un ailleurs, aux quatre coins de l’ex-URSS. Bien que le niveau de vie au sein de l'enclave soit supérieur à la moyenne russe, il reste nettement inférieur à celui de ses voisins polonais et lituaniens; la tentation de filer “à l’ouest” est aussi grande que proche.

Tout ce qui est de briques rouges est allemand

Kaliningrad fut quasiment rasée sous les bombes alliées et un premier regard trop hâtif sur la capitale fait regretter de venir découvrir une énième ville soviétique. Et pourtant, la politique de reconstruction des années 2000 met en avant ce passé prussien et les architectures reprennent les modénatures à encorbellements et autres façades crantées qui finissent par s’adapter avec les quelques vieux bâtiments d’origine. Tout ce qui est fait de vieilles briques rouges ici est allemand.

On parle de reconstruire le château central à l’identique, sans doute pour faire oublier les traditionnelles constructions aussi soviétiques que monumentales, voire obsolètes. D’ailleurs, comparée au reste de la Russie, Kaliningrad n’est pas une terre d’églises et de monastères. De fait, ces terres n’étant orthodoxes que depuis 70 ans, la cathédrale du Christ Sauveur de la place de la Victoire ne fut achevée qu’en 2006.

Quant aux églises luthériennes, elles ont disparu sous les bombes sauf une. Miraculeusement, l’immense cathédrale de Königsberg se dresse depuis le XIVème siècle sur l'île de Kneiphof. Son style gothique de briques rouges rappelle sans conteste le glorieux passé prussien de la ville. Transformée en musée et salle de concert, c’est surtout le lieu où est enterrée une figure capitale de la ville : Emmanuel Kant.

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Cathédrale de Königsberg
Emmanuelle Sacchet

"Deux choses remplissent mon âme avec émerveillement et une admiration nouvelle et croissante ; surtout penser à elles : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi". Le grand philosophe allemand originaire de Königsberg jamais ne voulut s’en éloigner et consacra sa vie à étudier toutes les formes de la critique phénoménologique.

En route vers des ailleurs merveilleux : Svetlogorsk et Zelenogradsk

"Si le temps de Königsberg ne vous plait pas, patientez trente minutes, il changera.” Cette sage citation est aussi de Kant car il n’est pas moins vrai qu’il pleut 232 jours par an à Kaliningrad, le reste c’est humide. Quitte à être dans l’eau, trente minutes d’elektrichka (train de banlieue, ndlr) suffisent à quitter la morne capitale vers le sublime front de mer de la Baltique. Mer fermée peu salée et peu profonde (le lac Baïkal a le même contenu d’eau), elle est reliée à l’Atlantique par la mer du Nord.

La presqu'île de Sambie se transforme l'été en stations balnéaires dont les plus fameuses Svetlogorsk et Zelenogradsk sont d’un art de vivre confondant. La beauté sauvage des dunes et du littoral est atemporelle, la centaine de kilomètres de plage impressionnante où sable, neige et glace s’entrelacent magnifiquement.

Svetlogorsk, ex Rauschen, est un tranquille lieu de villégiature de 11 000 habitants. Au bord des plages et des demeures allemandes du plus bel effet, on se croirait à la Baule-les-Pins, le long des dunes de sable. Reconnue ville thermale en 1821, Thomas Mann y séjourna.

Plus prosaïquement, le politique Anatoli Sobtchak, premier maire démocratiquement élu de Saint-Pétersbourg, y passa la fin de sa vie. Aujourd’hui, le bord de mer attend un lifting intelligent pour faire face à un tourisme grandissant.

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Svetlogorsk
Emmanuelle Sacchet

De même, à 30 km de la capitale commence l’Isthme de Courlande ou Zelenogradsk, curiosité de la nature qui abrite certaines des plus hautes dunes d’Europe, dépassant parfois les 60 m. Le tout sur un cordon littoral sablonneux de 100 km de long (50 km en Russie, 50 en Lituanie). Imaginez : une lagune large de 3 km environ, juste séparée en son milieu par 300 mètres de mer que franchissent les ferrys reliant les deux pays.

Hélas, ni l’inscription sur la précieuse liste de l’Unesco en 2000, ni la création de deux parcs nationaux, ne peuvent empêcher les effets de l’érosion sur l'isthme de Courlande.

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Isthme de Courlande
Emmanuelle Sacchet

Un port peut en cacher un autre

Mais revenons à la capitale, loin des pins merveilleux du littoral. La ville, naturellement séparée de la mer Baltique par une presqu'île (la Sambie), ferme la lagune de la Vistule. Un canal maritime de 43 km la relie à la mer. Kaliningrad fut la base de départ des expéditions soviétiques sur l’Antarctique qui fut découvert par une expédition russe en 1820.

Mais le continent austral est toujours d’actualité car on parle beaucoup aujourd’hui du désir de la Russie d’y renforcer ses positions. La principale mission des expéditions gouvernementales est bien de confirmer les intérêts géopolitiques russes.

Il existe trois ports à Kaliningrad : fluvial, de marchandises et de pêche. Et bien-sûr le port militaire, l'un des plus importants de l'Union soviétique en mer Baltique qui jouait un rôle de premier ordre dans le Pacte de Varsovie. Ce qui fit de Kaliningrad une ville fermée jusqu’en 1991. Depuis toujours, la Russie reconnait en ces lieux une place hautement stratégique.

Aujourd’hui, face au déploiement des chars de l’Otan en Pologne et en Estonie, la Russie répond par des installations militaires du dernier cri installées à Kaliningrad. Au rayon tee-shirts souvenirs de l’aéroport, on déchiffre en plusieurs tailles et couleurs que “La Russie n’a pas à avoir honte de ses complexes”. A savoir, des complexes de missiles! Comme ces fameux “Iskander” ou des bases de brouilleurs destinés à troubler la possible installation du bouclier anti-missile américain.

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Sur le tee-shirt :"La Russie n’a pas à avoir honte de ses complexes"
Emmanuelle Sacchet

Pour beaucoup, cette nouvelle frontière est perçue comme un nouveau rideau de fer, “le Rideau Schengen”. Si Kaliningrad entretient toutefois de bonnes relations et coopérations transfrontalières avec la Pologne et la Lituanie, par ces temps de guerre froide et psychologique, l’enclave se doit être hautement diplomatique.

A l’instar de cette photo fièrement accrochée dans un restaurant qui accueillit les présidents Poutine, Chirac et le chancelier allemand Schröder le 2 juillet 2005. Une grande fête les avait rassemblés pour les 750 ans du pays: 700 d'histoire allemande et 50 d'histoire russe.

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Photo souvenir dans un restaurant de Kaliningrad
Reuters

Depuis des siècles, les régions transfrontalières entre la Baltique et la mer Noire jouent un rôle géopolitique de taille où les alliances et mésalliances vont bon train.

Le vieux projet Intermarium a repris des forces en 2000 avec la création de “l’Union Baltique-mer Noire”. Sensée représenter le bouclier de l’Europe, cette union de certains pays de l’Est se veut un projet alternatif se substituant à l’Union européenne défaillante et l’OTAN jugée un peu dépassée.

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Portrait de Artig

Il reste pas grand chose du vieux Kenigsberg, l'ancien nom de Kaliningrad



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