Jours de France en Russie

Chaque premier samedi du mois de juin, l'Hippodrome central de Moscou présente les Jours de la France. Cette année les courses célèbrent deux dates anniversaires importantes : les 25 ans de la collaboration franco-russe pour le trotteur Orlov, et les 240 ans de cette race.

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A l'hippodrome Central de Moscou, chaque samedi du mois de juin

Le trotteur orlov est la race la plus ancienne de chevaux parmi celles qui ont été élevées par l’homme. Sélectionnée à la fin du XVIIIe siècle par le comte Orlov, elle se caractérise par un extérieur gracieux et un trot si harmonieux, qu’au XIXème siècle on disait : "mettez un verre d’eau sur la croupe de ce trotteur, il marchera sans renverser une goutte".

Le cheval Orlov n’a pas été élevé pour les courses mais pour les besoins pratiques de l’homme comme le transport des voyageurs, du courrier etc… Pourtant, c’est grâce à cette race que les compétitions d’attelages sont apparues. Elle a également rendu célèbre la troïka russe – le seul attelage dont les chevaux ont des allures différentes, avec le cheval central qui marche au trot tandis que ceux des côtés galopent. Cela permet à la voiture d’avancer entre 45 et 50 km heure, une vitesse élevée au XIXème siècle, surtout pour les grandes distances en Russie.

La compétition des troïkas fait partie des Jours de la France à l'Hippodrome central de Moscou, ainsi que les courses de trotteurs Orlov et le match entre l’équipe française et russe.

RENCONTRE avec Alla Polsounova, vice-présidente de l’Association pour l’élevage des chevaux trotteurs Sodroujestvo (L’entente) et l’une des inspiratrices de l’évènement.
Docteur en sciences, professeur, driver émérite, auteure du livre Training et épreuve des trotteurs, Alla Polsounova est aussi connue pour son énergie. A presque 80 ans, elle est une personne irremplaçable à l'Hippodrome central de Moscou où tout le monde la connaît, l’aime et lui obéit.

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Lors de Jours de la France, chacun aime s'habiller en costume d'époque
E.Chagaeva

Russie Info : Expliquez-nous pourquoi le Orlov et la France sont au centre de cet évènement moscovite ?

Alla Polsounova : Tout le monde se connaît dans le milieu hippique, et tout le monde sait qu’au XIXème la race Orlov a joué un grand rôle dans l’élevage des chevaux en Europe. En France, les propriétaires des haras qui ont débuté la formation du trotteur français, ont pris les Orlov pour des étalons.

En 1867, à l’Exposition universelle à Paris, le trotteur a été reconnu comme le meilleur cheval pour sa fougue et son apparence. Pourtant au cours du XXe siècle, le trotteur Orlov a été plusieurs fois menacé, notamment à l’époque de la guerre civile, de la Deuxième Guerre mondiale, puis dans les années 1960 et 1990.

Russie Info : Pourquoi dans les années 1960 et 1990 ?

Alla Polsounova : Khrouchtchev a déclaré en 1957 que nous n’avions plus besoin de chevaux, après cela des troupeaux entiers ont été envoyés à l’abattoir. En ce qui concerne les années 1990, c’est lié à nos années de transitions lorsque toute l’économique de la Russie s’est écroulée. Nous avons perdu nos hippodromes, c'est-à-dire que nous avons perdu non seulement l'aide financière que les parieurs donnaient, mais aussi les endroits pour éprouver les chevaux ce qui est important pour l’amélioration des races. Imaginez qu’en Finlande, avec 5,5 millions d’habitants, il y a 40 hippodromes et le sport hippique est à la deuxième place après le hockey. On peut dire que les courses en Finlande sont apparues grâce à Khrouchtchev qui a offert trois trotteurs Orlov au président finnois !

En Russie, ce n’est que depuis ces dernières années que nous commençons à renouveler les vieux hippodromes étatiques, à en créer des privés en s’inspirant du meilleur de ce qui existait autrefois. Après les années 1990, les haras étatiques ont disparu, même le plus ancien – celui de Khrenovoy – qui, lui, était privé.

Ceux qui existent aujourd’hui ont survécu grâce à l’enthousiasme et au miracle. Quand nous avons créé notre Association pour le trotteur, la race Orlov était sur le point de disparaître. Au XIXe et au début du XXe, on comptait des dizaines de milliers de ces chevaux, et vers les années 1990, seulement 700 à 800 juments dans tout le pays !

Russie Info : C’est alors que vous avez fondé votre association ?

Alla Polsounova : En 1991, nous avons fait une conférence dans l’hippodrome de Moscou avec des participants russes, mais aussi venant d’Ukraine, d’Estonie, de Lituanie, du Kazakhstan, etc. Nous l’avons nommée Soudroujestvo - L’entente - car quelle que soit la situation, dans le monde hippique tous les gens sont frères. Il y avait aussi une délégation française dirigée par le comte Pierre de Montesson, qui était à l’époque le président de la Société du Cheval Français.

Son président actuel, le comte Dominique de Bellaigue, y était aussi. Ils se sont assis à mon côté et m’ont dit leur envie de voir les trotteurs Orlov.
Que faire ? Je les ai emmenés à Voronej [à 467 km de Moscou]. J’ai appelé la municipalité et elle nous a organisé les visites aux haras de Khrenovskoi et de Tchesmen, les plus anciens en Russie. Mes visiteurs ont examiné environ 500 têtes de chevaux pendant 4 jours, puis ils m’ont dit qu’il ne fallait pas laisser disparaître la race et les haras. Nous avons inventé un programme russo-français : deux compétitions annuelles de chevaux Orlov, l'une à Moscou, l'autre à Paris, à l’hippodrome de Vincennes.

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Pendant les courses
E.Chagaeva

Voilà comment les Jours de la France sont nés chez nous et les Jours de la Russie à l’hippodrome de Vincennes.

Nous voulions attirer l’attention sur la race Orlov et nous avons réussi car les matchs entre l’équipe russe et l’équipe française éveillent toujours l'intérêt du public. De plus, nous avons les compétitions des troïkas qui représentent un spectacle passionnant ! Mais c’est le ring des trotteurs Orlov qui est le plus important dans le programme. Si les courses montrent la capacité de travail du trotteur, le ring, ce concours de beauté pour les chevaux, permet d’apprécier les standards de race.

Russie Info : Cette année vous avez organisé les 18ème Jours de la France sur l’hippodrome Central de Moscou. Est-ce difficile de mettre en place un tel évènement?

Alla Polsounova : La première fois fut la plus difficile. Selon les règles, chaque équipe a 6 drivers et juste avant le départ, ils tirent au sort les numéros des trotteurs. Ainsi, nous avions à transporter à Paris 12 chevaux Orlov, plus ceux des troikas. Les formalités de douane sont compliquées, et en dehors de ça, il peut se passer n’importe quoi.

Une fois, à 100 kilomètres de Paris, nos chevaux ont eu un test vétérinaire rapide et un animal a montré une maladie que l’on croyait disparue depuis longtemps. Cette maladie est tellement grave que le cheval infecté doit être abattu. On nous a dit de retourner rapidement en Russie "sinon vos chevaux ne pourront pas traverser la frontière dès que quelqu’un connaîtra le résultat du test". Que faire ? Nous avons tourné bride et la compétition s’est faîte sans les trotteurs Orlov.

L’année suivante il n’y eut pas de Jours de la Russie, nous avons pensé que c’était fini. Pourtant nos collègues français nous ont proposé de revenir mais cette fois, un vétérinaire français est venu à Moscou pour faire les tests préalables. Tous nos chevaux étaient sains et sont donc allés en France sans problème. Il y a eu beaucoup d’autres aventures mais à chaque fois nos collègues français nous ont aidés.

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A l'hippodrome central de Moscou
E.Chagaeva

Russie Info : Quelle est la place de la France dans ce milieu ?

Alla Polsounovz : D’actualité, la France a le rôle principal dans le monde hippique. Je vous ai dit qu’il y avait 40 hippodromes en Finlande, mais en France, il y en a plus de 200 et chaque année on y éprouve environ 14 000 chevaux.

Le pays a une magnifique formation de jockeys et de drivers, les programmes de course y sont très intéressants mais la France comprend aussi que rien n'est possible si on agit seul. En finançant les compétitions dans les autres pays, la France développe ainsi le domaine hippique dans le monde entier et réunit les pays dans ce but.

Russie Info : Comment avez-vous commencé à travailler avec la race Orlov ?

Alla Polsounova : Je suis de la ville d’Abacan [à 3 380 km à l'est de Moscou], dans la république de Khakassie qui est connue par son domaine d’élevage de chevaux. J’ai fait mes études à Moscou, à l’Académie d'Agriculture Timiriazev, puis on m’a envoyée travailler avec les bovins. Cela n’était pas du tout mon rêve, c’est pourquoi en 1958 j'ai trouvé un emploi de deuxième adjoint de driver à l’hippodrome de Moscou. J’ai même obtenu une permission officielle car à l’époque un spécialiste diplômé ne pouvait pas travailler en tant que main-d'œuvre non spécialisée.

Mon premier lieu de travail fut l’écurie du haras de Moscou, une des entreprises principales de l’élevage de trotteur Orlov. Et quand vous commencez à travailler avec ce cheval, vous comprenez tout de suite ses qualités. C’est vraiment un partenaire qui exige le respect.

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