Joukov, un héros soviétique et européen

Avec Joukov, L’homme qui a vaincu Hitler, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri livrent la biographie d’un homme hors du commun, un héros soviétique aussi brutal que fin stratège, dont l’action pendant la Seconde Guerre mondiale a permis de sauver l’Europe du joug nazi.

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Joukov, L’homme qui a vaincu Hitler

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Jean Lopez
Joukov

Jean Lopez est journaliste et rédacteur en chef du magazine Science et Vie Junior. Passionné par l’histoire militaire, il lance Guerres & Histoire en 2011, une nouvelle revue d’histoire militaire généraliste. Lors de ses nombreuses recherches, il croise à plusieurs reprises le chemin de Gueorgui Konstantinovitch Joukov (1896-1974), un personnage qui a pesé très lourdement sur le destin de l’Europe et qui a bénéficié des égards les plus réduits de la part des historiens européens.

Le paradoxe intrigue l'auteur. Avec son complice Lasha Otkhmezuri, Jean Lopez part donc en Russie éplucher les archives de l’Armée rouge, l’agenda de Staline et les carnets de notes de Joukov. De leurs investigations résultera cette biographie très complète sur ce chef militaire soviétique et russe, considéré comme l'un des plus "grands chefs militaires de tous les temps."

Aujourd'hui la Russie: Vous désignez Joukov comme celui qui a vaincu Hitler. Pourtant, il est méconnu des Français. Comment l’expliquez-vous ?

Jean Lopez : On dit souvent que ce sont les vainqueurs qui font l’Histoire. Dans le cas du conflit germano-soviétique, ce sont les Allemands qui l’ont fait. Ces derniers ont transmis l’idée que l’Armée rouge avait gagné grâce à son nombre et aux livraisons du matériel de guerre américain. Cela a effectivement été un atout important. Mais les Allemands oublient l’essentiel : ils ont été battus par des généraux qui étaient intellectuellement meilleurs qu’eux. Des hommes qui avaient compris la nature de la guerre moderne. Cette victoire est donc due à l’intelligence stratégique et à une nouvelle façon moderne de faire la guerre, à laquelle Joukov a été initié dans les années 1930.

Ce que les Français doivent comprendre à travers cette biographie, c’est que pendant la Seconde Guerre mondiale, Joukov n’a pas seulement sauvé l’Union Soviétique, il a aussi rendu un immense service à tous les peuples d’Europe. En gérant de façon magistrale la grande crise de l’automne 1941, à un moment où même Staline doute de l’issu du conflit, il a empêché les Allemands d’arriver à Moscou et a définitivement privé Hitler de toutes ses chances de gagner la guerre.

ALR : Justement, quelles furent les grandes décisions de Joukov ?

Jean Lopez : En juillet 1941, l’Union Soviétique est en pleine débâcle. Les Allemands rentrent sur le territoire soviétique. Joukov envoie alors à Staline un très long rapport dans lequel il analyse de façon remarquable la situation. Il est stupéfiant de sang-froid et de lucidité. Il explique pourquoi l’Armée rouge est inférieure et comment il faut réagir. Il lance alors un processus de déconstruction de l’Armée rouge, qui était finalement un monstre inefficace, pour créer des unités plus petites, moins modernes, mais contrôlables. Cette décision exceptionnelle suffirait à faire de lui un génie militaire.

Ensuite en avril 1943, alors que Staline veut lancer une offensive en Ukraine, Joukov s’oppose à cette décision pour imaginer une position défensive à Koursk. C’est la première fois que Staline accepte la mise en défense de l’Armée, qui s’opposait à l’idéal combatif soviétique. Joukov lui a fait prendre la décision la plus importante puisqu’après la bataille de Koursk, l’armée allemande est battue définitivement.

Image of Joukov : L'homme qui a vaincu Hitler
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ALR : Quelle est la place de Staline, Père de la victoire, dans votre ouvrage ?

Jean Lopez : On ne peut séparer Staline de Joukov. Ce dernier n’a pas gagné la guerre contre Staline, mais avec lui, et grâce à lui. Bien entendu, les méthodes de Staline étaient d’une dureté abominable mais il est l’homme qui a permis, par ses décisions et par sa volonté extraordinaire, à l’Union Soviétique de l’emporter. Il est aussi l’homme à cause de qui l’Union soviétique a perdu 25 à 27 millions de ses citoyens. Les erreurs de Staline ont eu un prix exorbitant en vies humaines.

En revanche, Staline est un stratège dans le sens où il a su trouver à l’Union soviétique des alliés (les anglo-saxons) qui étaient ses anciens ennemis. Ensuite, il a pris la décision de faire évacuer toutes les usines de guerre les plus menacées vers l’Oural, la Sibérie et le Kazakhstan. Enfin, il a su se doter des instruments politiques et techniques les plus modernes pour gérer cette guerre.
Il y a également un point surprenant dans la personnalité de Staline qui commence la guerre en étant un bolchevik impitoyable, faisant fusiller les généraux battus, et qui, de façon inattendue comprend que ses officiers ont besoin d’apprendre et finit par leur laisser le droit à l’erreur. C’est, selon moi, une preuve d’intelligence stratégique.
Par ailleurs, Joukov a toujours répété que si Staline était responsable des plus grandes défaites de l’Armée rouge, notamment celle de 1941, il est aussi le Père de la victoire de 1945.

ALR : Votre livre est-il un hommage rendu à Joukov ?

Jean Lopez : Un hommage extrêmement critique car Joukov était loin d’être un toutou de salon. Il était d’une dureté terrible, mais il fallait cet homme-là pour battre Hitler. Donc c’est un hommage à un des plus grands chefs militaires de tous les temps.
Avec cette biographie, il était aussi intéressant d’expliquer au public français comment ce petit paysan russe, petit-fils de moujik, qui n’a suivi que trois années d’école villageoise, qui fera toute sa vie des fautes d’orthographe et qui n’a aucune culture, a réussi intellectuellement à vaincre l’aristocratie militaire allemande qui se prétendait la légataire de la haute culture européenne.

ALR : Quel type d’homme était-il ?

Jean Lopez : L’homme était petit, râblé, d’une très grande force physique. Il ne buvait pas une goutte d’alcool, ne fumait pas. Il ne supportait ni le travail mal fait, ni les retards et recherchait la perfection en toute chose. Comme son maître Staline, Joukov gouvernait par la peur et possédait une volonté de fer. Il était dur, insultant, piquait des colères effroyables, se faisait des ennemis en les humiliant. Paradoxalement, il était le père tendre et attentif de trois filles issues de trois lits différents.
J’ai trouvé que ce personnage atypique et très consistant méritait de figurer dans les 10 ou 20 personnages importants de l’histoire du XXème siècle européen.

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