Jean Michel, le Français qui règne sur les nuits chaudes de Moscou

Le jour, il est orthodoxe et philanthrope ; la nuit, patron de strip-clubs. Frédéric Brillet livre à notre partenaire Rue 89 le portrait d'un Français expatrié à Moscou qui a inspiré Carrère et Beigbeder.

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Un client devant le Club "19" Photo: F.Brillet

Une adresse discrète au fond d'une cour dans le quartier chic de la Loubianka, en plein centre de Moscou. Derrière la porte nimbée d'une lumière bleue, un escalier tapissé de velours rouge et de photos suggestives d'Helmut Newton, photographe de nus féminins.

A la réception, un videur palpe le visiteur aussi consciencieusement qu'un employé d'El Al à l'aéroport de Tel-Aviv : les caméras, appareils photos et autres armes doivent être laissés au vestiaire. Bienvenue au «19», l'un des établissements qui assure la réputation des nuits chaudes moscovites.

Depuis son ouverture en 2009, une clientèle hétéroclite d'hommes d'affaires de passage, d'expatriés, de russes flambeurs et de mastards, dont on devine qu'ils n'ont pas fait fortune dans le commerce des matriochkas, viennent s'y encanailler au prix fort.

«A Moscou, ces clubs font partie du paysage»

Ils y disposent, dans le restaurant, d'un menu appétissant qui sert d'alibi, d'un décor qui évoque les «maisons» parisiennes de la Belle Epoque et d'une vue imprenable sur de superbes créatures. Aussi légèrement vêtues que peu farouches, elles exécutent des démonstrations de «lap dance» comme au Hustler à Paris moyennant quelques billets. La différence, c'est que la plupart sont disposées à conclure si affinités tarifaires dans les chambres attenantes.

Les filles ? Des provinciales comme des Moscovites, secrétaires, vendeuses ou femmes au foyer qui bouclent leurs fins de mois difficiles, dans une ville où les loyers sont exorbitants. Le patron des lieux, Jean Michel (il n'a pas souhaité que nous donnions son vrai nom), explique :

«Je sais qu'en France cela choque mais à Moscou, ces clubs ne font pas plus scandale que le Moulin-Rouge ou le Crazy Horse à Paris. C'est socialement accepté, ils font partie du paysage. Les fréquenter ne veut pas forcément dire coucher, même si c'est toujours une possibilité.»

Etabli à Moscou depuis seize ans, cet ancien publicitaire français est devenu une figure incontournable de la nuit moscovite. Une figure qui défend sa réputation. Dans la première version de son roman «Au secours pardon» Frédéric Beigbeder, grand night-clubber devant l'Eternel, assurait qu'il était « le patron de tous les bordels de Moscou ». Jean Michel n'a pas aimé.

«J'ai obtenu le retrait de la phrase avec des excuses de l'éditeur et un rectificatif publié dans Le Monde, Le Figaro et Libération. Plus 5 000 euros de dommages et intérêts que j'ai reversés à l'association caritative Sabornost.»

Jean Michel a pardonné à Beigbeder «qui demeure un copain et qui a voulu faire un clin d'œil». L'écrivain ne lui en tient pas davantage rigueur: dans la version rééditée de son roman, Beigbeder, dont le héros court la Russie en quête de la beauté parfaite, vante encore les strip-clubs que Jean Michel a marqués de son empreinte.

Des «clubs libertins», pas des maisons de passe

On l'aura compris, Jean Michel, qui assume de gérer des clubs libertins, refuse d'être taxé de proxénète. Ce que confirment les habitués du 19 et les filles qui fréquentent son établissement: elles viennent quand elles veulent et Jean Michel ne touche pas un kopeck sur ce qu'elles gagnent avec leurs clients. Ni ne se mêle de ce qu'elles font avec ces derniers.

Les gains indirects (entrée, boissons, location des chambres ou cabines de « relaxation », restauration…) lui suffisent apparemment. «C'est l'une des raisons pour lesquelles les filles russes préfèrent fréquenter le 19», souligne un connaisseur des mœurs moscovites.

Il n'empêche, cette activité en France suffirait à lui attirer des ennuis avec la justice. Dans l'Hexagone, il suffit de louer une chambre d'hôtel à une prostituée pour tomber sous le coup de «proxénétisme hôtelier». Jean Michel plaide :

«A Moscou, les boîtes échangistes n'existent même pas tant elles choquent l'opinion alors qu'à Paris elles sont acceptées. La France est un curieux mélange d'économie socialisée et de politiquement correct. Pour ma part, je me borne à respecter la liberté des autres : ça se passe entre adultes consentants

Les «nerfs d'acier» de Jean Michel

Le 19 est loin d'être le seul établissement que Jean Michel a marqué de sa « French touch ». Depuis 1996, il a lancé, décoré ou géré une bonne dizaine d'établissements célèbres dans la capitale russe.

Outre le 19 dont il est le concepteur, directeur artistique et manager, il détient aujourd'hui des parts dans L'Opium et L'Avenue, deux restaurants du «luxury village» de Barvhika, à la périphérie de Moscou où les oligarques et dirigeants du Kremlin se font construire de somptueuses villas.

Sautant d'une affaire à l'autre, Jean Michel s'est taillé un nom et un carnet d'adresses respectable dans le tout-Moscou. Et constitué un magot qui lui permet de mener une vie des plus agréables entre Moscou, Paris et Marrakech.

Un personnage plein de contradictions

(…) Côté vie privée, on est également loin de la mythologie du patron de cabaret qui épouse une danseuse, à l'instar du couple Alain Bernardin-Lova Moor, à la tête du Crazy Horse de la grande époque.
Jean Michel a longtemps vécu en couple avec une jeune femme très pieuse, qui l'a converti à l'orthodoxie mais n'a pas réussi à le convaincre d'abandonner le business de la nuit. Elle passe désormais l'essentiel de son temps dans un monastère des environs de Moscou et s'apprête à emménager dans une maison que Jean Michel lui fait construire à proximité. «On ne vit plus ensemble mais on reste très proches», commente ce dernier.

Converti à l'orthodoxie et manager de strip-clubs, marxiste et entrepreneur «capitaliste » dans le monde de la nuit, Jean Michel est un personnage à tiroirs pétri de contradictions qu'il se plaît à balayer d'une pirouette :

«Ce qui me plaît dans l'orthodoxie, c'est que les fidèles demandent l'aide de Dieu pour supporter de continuer d'être des pécheurs, contrairement au catholicisme romain qui écrase le croyant sous le poids de la culpabilité

Faut-il en déduire que le dépassement de ces contradictions aide Jean Michel à avancer dans la vie ? Lui qui s'est beaucoup amusé dans les années 90 se définit, l'âge venant, non plus comme un libertin mais comme un ascète. Un ascète esthète et un brin intello : collectionneur d'art russe des icônes à la photo contemporaine, ce diplômé en sociologie a monté la maison d'édition Vent des Steppes qui a traduit des ouvrages de Marek Halter en russe.

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Au chapitre de la philanthropie, il a créé avec sa fortune Sabornost, une association inspirée des Restos du cœur qui, à son apogée, versait cinq tonnes de nourriture par mois aux retraités plongés dans la mouise à cause de l'inflation.
Quoiqu'il en soit, le personnage n'a rien à voir avec les nouveaux riches russes qui blanchissent ou claquent des capitaux aux origines incertaines dans ses établissements. Qu'importe, les affaires sont les affaires et il les côtoie sans état d'âme :
«Je suis là chez eux, pour avancer avec eux, les divertir, pas pour leur donner des leçons de morale je m'adapte.»

Pragmatique et intuitif, Jean Michel doit aussi son succès à la prudence. Dès qu'il pressent un conflit ou un retournement de tendance, il part remonter une autre affaire ailleurs. "A Moscou, le business de la nuit est très éphémère. Et je suis plus un créateur, un lanceur de projets plus qu'un gestionnaire", reconnaît-il.

Lire l’intégralité de l’article sur le site de Rue 89

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