"J’ai pris la voiture et je suis venue vivre en Russie"

Arrière petite-fille de Russes blancs émigrés en France, Marie Gestkoff a fait le choix de venir s’installer définitivement à Moscou. Dans sa cuisine, lieu de toutes les confidences en Russie, elle raconte.

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Marie Gestkoff dans sa cuisine à Moscou

Marie Gestkoff est une descendante de la première vague de "Russes blancs" émigrée en France. Née en 1941, très bien intégrée dans la société française, elle explique pourtant qu’il lui a toujours manqué quelque chose. Lors de son premier voyage en URSS en 1985, elle comprend, bien que profondément antisoviétique, qu’elle est plus russe que française. Dès qu’elle a pu le faire, elle a donc quitté la France pour la Russie où elle habite maintenant depuis plus de 10 ans.

Marie vient d’emménager dans un nouvel appartement au sud de Moscou, et vit encore entourée des cartons qu’elle n’a pas défaits. Autour d’elle, des objets que les anciens locataires ont laissé et qu’elle mélange aux siens en attendant qu’ils les déménagent. Cela ne la dérange pas. C’est aussi ça la Russie, "l’entraide et la solidarité". Sur le mur, des images d’icônes s’accumulent. Elle ajoutera les siennes quand elle aura fini de déballer ses affaires. Assise dans la cuisine, elle fume cigarette sur cigarette et boit du café au lait.

Marie Gestkoff n’a pas regretté un seul instant sa décision de venir en Russie. Ici, elle est chez elle. "En France, j’étais russe dans une société française, orthodoxe parmi les catholiques. Ici je suis russe parmi les Russes", dit-elle.

Une enfance russe

Mes parents ne se seraient jamais rencontrés en Russie, commence Marie. Tous les deux étaient moscovites, mais nés dans deux quartiers différents et de milieux opposés. Son père est issu d’une famille de négociants industriels, sa mère appartient à une famille noble. "La maison de mon grand-père maternelle à Moscou abrite actuellement l’ambassade d’Indonésie", précise Marie.
Lorsque la guerre civile a commencé, son arrière grand-père fuit la Russie aidé par ses "gens". Avec son argent, il loue un navire et emmène avec lui, à Nice, toute sa famille et des serviteurs qui voulaient rester près de lui. Son grand-père paternel, quant à lui, "était plutôt pour la Révolution", mais il a vite déchanté et a quitté la Russie pour la France, Nice, en 1926. De Nice, ce fut ensuite Paris.

Marie Gestkoff explique avoir grandi dans un univers totalement russe. "La Russie, c’était la religion, les traditions, et la langue russe qui était parlée à la maison. La Russie était notre pays. C’est pourquoi quand je suis allée à l’école, je ne savais dire que mon nom et mon adresse. Trois mois après, je parlais évidemment parfaitement le français."

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Des images d'icônes dans la cuisine de Marie
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Nous savions ce qu’était l’URSS

Mes parents, nostalgiques de l’ancienne Russie, avaient néanmoins les pieds sur terre, précise t-elle en allumant une énième cigarette.

"Ils étaient très informés de l’actualité de l’URSS et lorsqu’un soviétique venait à Paris, ils faisaient en sorte de le rencontrer. Mes parents lisaient des journaux et des revues édités en émigration et étaient aussi abonnés à des revues éditées en URSS, qu’ils récupéraient à la librairie du Globe. Les journaux soviétiques se lisaient entre les lignes et nous savions que le discours officiel ne reflétait pas la réalité. Par ailleurs, après la guerre, des anciens prisonniers russes s’étaient installés en France et nous racontaient les années 1930, les purges, les camps. Nous savions."

C’est pourquoi en 1946, quand Staline décrète une amnistie pour les Russes émigrés à l’Ouest, ses parents n’y croient pas. Une partie des émigrés, par contre, ira demander au consulat d’URSS la nationalité soviétique. "Deux bateaux partaient de Marseille : le Gogol et le Dostoïevski, se rappelle Marie. En émigration, la plaisanterie était de dire que c’était Les Idiots et Les Ames mortes. La majorité d’entre eux s’est retrouvée au Kazakhstan, en Ouzbékistan ou dans des camps."

"Qu’il crève"

"Ma famille avait une vision réaliste de l’Union soviétique, elle était politisée", insiste Marie. Ses parents appartenaient à une association antisoviétique dont le but était d’informer les gens en URSS "des réalités de l’Occident et des mensonges perpétués par le Parti."

Marie se souvient que dans la nuit du Nouvel An, ses parents et leurs amis levaient jusqu'en 1953 leur verre avec un voeu iconoclaste : "Qu"il crève" (Kaby zdokh) à l’attention de Staline. Elle sourit à ce souvenir. Elle se rappelle aussi que ce n’était pas une vue partagée par tous en France.
Pourtant petite à l’époque, elle fait référence à l’affaire Kravtchenko en 1947, et son ouvrage : "J’ai choisi la liberté. La vie publique et privée d'un haut fonctionnaire soviétique". "A l’époque personne ne l’a cru et il fut même accusé de désinformation par les communistes français." (Ses révélations sur la collectivisation de l'agriculture, la famine de 1932-33, les camps de prisonniers soviétiques et autres faits sur l'envers du décor du "paradis des travailleurs" ont été combattues par les milieux communistes français qui lu ont fait un procès, que Kravtchenko gagna en 1949, ndlr).

Malgré ce contexte, et bien qu’elle soit toujours de nationalité française, Marie explique pourquoi être Russe a toujours été son identité : "C’est ma culture, mon éducation, mes traditions et ma façon de vivre. Mes amies étaient russes, nous ne parlions que le russe à la maison, ma famille -nous étions onze à table tous les jours – vivait "à la russe" en permanence. Nos façons de faire étaient celles des Russes".

Le premier voyage

Tardivement, en 1985, âgée de 44 ans, Marie fait son premier voyage en URSS. Elle part en mission avec une délégation du Ministère de l'Environnement, travaillant à l'époque chez OTV, une filiale de la Compagnie Générale des Eaux. En arrivant, elle a l’impression d’être à la maison. "Je me suis tellement sentie chez moi. Je connaissais déjà Moscou par ce que j’avais lu et vu dans les livres donc rien ne me surprenait", se souvient-elle.

A l’époque, la capitale russe lui semble grise. Il y a une pénurie générale dans les magasins et la propagande du Parti est la seule publicité affichée dans la ville. Elle se rappelle d’une ancienne église reconvertie en atelier de fabrication de parapluies, et de la grande piscine extérieure à la place de l’actuel Christ-Sauveur. En 1992, lors de son second voyage, la cathédrale est quasiment terminée. La ville a déjà beaucoup changé.

"Papa ! Maman ! Je suis en Russie"

Ce n’est qu’en 2003, à l’âge de 62 ans, après la mort de ses parents qu’elle se décide. Elle prend sa voiture et part de Paris jusqu’à Moscou, en passant par l’Allemagne, la Finlande. A la frontière, elle a la plus grosse émotion de sa vie. "Quand j’ai vu le panneau Россия, j’ai hurlé dans ma voiture : Papa ! Maman ! Je suis en Russie."

Dans sa petite cuisine surchargée et enfumée, Marie se rappelle ce moment en frissonnant. Elle affirme qu’elle n’a jamais eu de regret, pas une seconde. "J’ai choisi la Russie parce que ma moelle osseuse est russe".

Elle garde précieusement la cuillère en bois de son grand-père paternel, objet qu’il avait emporté dans l’émigration, et la petite théière de Toula de sa grand-mère maternelle, la comtesse Tatischev. Elle a tenu à ramener ces objets, symboles de toute une histoire familiale, en Russie.

100% russe et française à mi-temps

Son regard sur la nouvelle Russie de Poutine est bienveillant. Elle est fière du travail accompli et estime que la Russie est sur la bonne voie. Quant à ce qu’elle pense de l’attitude des Occidentaux envers la Russie, elle lâche sans détour : "des cons !". Après Poutine, elle imagine bien Lavrov, "un grand bonhomme", à la tête de l’Etat. Mais celui qui ferait l’unanimité auprès des Russes, selon elle, c’est le discret et irréprochable Secrétaire à la défense russe, Serguei Choïgou.

Enfin, quand on lui demande si elle se sent toujours plus russe que française, elle répond malicieusement : "Hélène Carrère d'Encausse a répondu à cette question en disant : je suis française à plein temps et russe à 100%. Moi, je suis russe à 100% et française à mi-temps."

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