Itinéraire d’un Algérien en Russie

Areski a quitté l'Algérie pour l'URSS en 1985. Aujourd'hui, il tient un restaurant dans la ville de Tver à 300 km de Moscou.

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Areski devant son restaurant le Magreb. Photo : Joséphine Comte

L'année prochaine Areski fêtera ses 50 ans, dont 30 passés en Russie. Né en 1965, dans un village proche de Tizi-Ouzou, il grandit aux côtés de sa mère et de ses cinq frères et sœurs au rythme des récoltes d'olives et de figues. A l'âge de 19 ans, il tombe par hasard sur une petite annonce qui lui propose de partir étudier le génie civil en Union soviétique. Ça tombe bien, ses études en Algérie l'ennuient, il veut voyager pour découvrir le monde. En 1985, le concours d'admission fraîchement décroché Areski débarque pour la première fois en Union soviétique dans la ville de Tver.

« Je gagnais autant que Gorbatchev ! »

La première année, Areski consacre son temps à étudier la langue russe et les mathématiques dans une classe d’accueil pour étrangers. Il étudiera pendant 6 ans à l'université soviétique polytechnique dans des circonstances bien particulières. « J'étais étudiant boursier dans un pays ravagé par la misère. Avec 300 dollars par mois, je gagnais autant que Gorbatchev !», plaisante t-il.

Dès la fin des années 1980, la perestroïka mise en place par le pays pour sortir de son retard économique est un échec, mais apporte à la population un avant goût du capitalisme. En janvier 1990, l'ouverture du premier McDonald’s à Moscou crée l’événement. Pour 6 roubles, la population endimanchée pour l'occasion s'empresse devant l'enseigne américaine. Dans la foule, Areski et ses camarades. « A Tver, on dînait tous les soirs au restaurant alors quand on a appris l'ouverture du fastfood, on a fait l'aller-retour en taxi pour ramener un plein carton de Big Mac ! »

De la période soviétique, il garde un bon souvenir et se rappelle les privilèges dont il a bénéficié : « On vivait comme des princes, on avait beaucoup de chance car les Russes étaient aussi très accueillants et respectaient les étrangers. Lorsque l'on arrivait chez l'un d'eux, même s'il était le plus pauvre, il nous ouvrait toujours son frigo. »

Quant aux étudiantes russes, elles étaient « fascinées » car il leur semblait qu’Areski et ses amis avaient bien plus à offrir que les hommes de leur pays. « On représentait le monde extérieur, inconnu et nouveau», explique t-il. C'est avec l'une d'entre elle qu'il se mariera en 1990 et aura un fils.

Un retour en pleine guerre civile

Alors que l'URSS disparaît, l'année 1991 marque aussi le début de la "décennie noire" en Algérie. Son retour à Tizi-Ouzou le confronte à son peuple qui se déchire dans une guerre civile particulièrement violente. Bien que le contrat d'échange universitaire d'Areski stipulait qu’il devait travailler 8 ans pour son pays à la fin de ses études, l'Algérie débordée par les événements, n'a rien à lui offrir.

Commence alors ce qu'il appelle le "Kaba". « Pour gagner ma vie, j'achetais des marchandises dans un pays pour les revendre dans l'autre ». Étrange fortune que celle d'Areski, transportant des pièces détachées d'instruments de musique russes vers une Algérie en guerre civile, ou des blue jeans d'Alger pour un ex-pays soviétique en pleine reconstruction. L’obtention en 1993 de son passeport russe facilite ses déplacements, mais ne lui assure qu'un maigre revenu.

Un nouveau départ "à la russe"

Un an plus tard, on lui propose le poste d'interprète et chef d'équipe sur le chantier d'un centre commercial au cœur de Tver. Depuis l'explosion du bloc communiste, des entreprises étrangères viennent investir dans ce nouvel eldorado économique. Furtif acteur mais témoin privilégié de l'évolution russe, Areski dirige un chantier américain, entouré de collègues français, belges et russes. Ce sera la seule et unique fois où Areski aura un travail en correspondance avec ses études.
« J'ai eu de la chance car ceux qui sortaient de l'Institut polytechnique ne trouvaient pas de travail en Russie. Les années 1990 étaient celles du business, il fallait souvent travailler dans une autre catégorie que celle que l’on avait étudiée. Quand le chantier s'est terminé, mes camarades algériens et moi avons décidé d'acheter un restaurant.» Un business comme un autre.

Ce restaurant, c'est Magreb. Toujours ouvert avec sa devanture rouge bien connue des Tveriakis (habitants de Tver, ndlr). Le menu n'est pas sans rappeler son ancienne équipe de chantier : cosmopolite. Comme beaucoup d'établissements russes, la carte ne fait pas dans la demi-mesure et propose un aperçu culinaire international où les pizzas côtoient sushis, borshs et bien sûr shawarmas.

Depuis 17 ans maintenant, Areski dirige le comptoir et les cuisines. "Pendant toutes ces années au restaurant, j'ai du faire face à beaucoup d'ennuis, des années de guerre avec l'administration russe mais ces nombreux obstacles ne m'ont pourtant pas enlevé le goût de la Russie".
Au contraire, l’entrepreneur affiche vis-à-vis du pays une grande reconnaissance : « L'Algérie m’a donné une bourse mais aucun emploi. En revanche, la Russie m'a donné un diplôme, ce restaurant, ma femme et surtout mon fils. Je lui en suis vraiment reconnaissant.»
A bientôt 50 ans, Areski se tourne vers l'avenir : « Bientôt, j'aurai enfin fini de rembourser mon restaurant et je vais partir de nouveau en voyage. Mon fils grandit, c'est lui mon futur.»

La communauté algérienne en Russie

Comme Areski en son temps, une nouvelle génération d'étudiants algériens est actuellement attirée par la Russie, à la recherche d'un avenir plus sûr. Certains jeunes trop déçus par leur politique nationale choisissent de se réfugier vers des territoires qu'ils jugent plus libres et attractifs, même au prix d'une certaine hostilité envers les étrangers. L’assimilation est ainsi souvent associée à un changement de prénom, plus européen, pour une consonance moins étrangère. « La chaleur humaine qui existait durant l'URSS a disparue. Le pays s'est ouvert et les mentalités ont changé. Au fil des années, les Russes ont transformé cette fascination pour les étrangers en rejet», regrette t-il.

Selon les chiffres 2014 de l'Aida (Association internationale de la diaspora algérienne à l'étranger), 1.500 Algériens vivent sur le territoire russe, et la majorité est installée à Moscou. Et pour Areski, les récentes élections présidentielles algériennes, marquées par le quatrième mandat du président Abelaziz Bouteflika, ne freineront sûrement pas cette mouvance.

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