Islam en Russie: "la Russie est bien moins islamophobe que la France"

Xavier le Torrivellec, spécialiste du monde musulman en Russie, nous livre une vision optimiste de la situation de l’islam dans le pays, alors que la région du Tatarstan a subi des troubles confessionnels en juillet dernier.

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Le Temple de Toutes les Religions, Kazan (capitale du Tatarstan)

Xavier le Torrivellec est spécialiste du monde musulman en Russie et de la région Volga-Oural. Il est chargé de cours à l’Institut Français de Géopolitique et à l’Université Paris 8. Il est également l’ancien directeur adjoint du centre d’études franco-russe de Moscou.

Aujourd’hui la Russie : Quand commence l’histoire du peuplement musulman en Russie ?

Xavier le Torrivellec : On peut véritablement commencer à dater l’histoire de l’islam en Russie à partir de 1552, avec la prise du Khanat de Kazan (héritier de l'Etat des Bulghars de la Volga convertis à l'islam au IXe siècle) par Ivan le Terrible. Cette région couvrait les républiques actuelles du Tatarstan, de Mari El, de Tchouvachie, de Mordovie, et s’étendait sur une partie de la Bachkirie et de l’Oudmourtie.

Essentiellement musulmane, la population du Khanat va se retrouver annexée à l’Empire russe. Ailleurs, on trouve des populations musulmanes entre Nijni-Novgorod et Samara, dans le Caucase, dans l’Oural et en Sibérie. Il s’agit donc de populations autochtones, très anciennement implantées sur leur territoire, et dont les origines ethniques remontent pour certaines au XIIIe siècle. Aujourd’hui, on compte près de 20 millions de musulmans en Russie, il s’agit de la plus importante communauté musulmane en Europe.

ALR : Pourquoi vous attachez-vous à l’étude de la région Volga-Oural ?

X. le T : La région Volga-Oural représente un bel exemple d’harmonie réussie entre orthodoxes, musulmans et païens. Les religions sont des éléments culturels encore structurants dans les villages nationaux et sont aussi des facteurs d’identité parmi d’autres. Cela tient à l'histoire impériale d'un Etat multiethnique qui n'a jamais cherché à assimiler ses populations allogènes. Il n'a jamais été question de faire en sorte que les Tatars deviennent russes, car il n'y avait pas de distinction entre Russes et Tatars : le tsar Boris Godounov lui-même était tatar !

L’islam en Russie, bien au-delà de la seule région Volga-Oural, ce sont des relations pacifiques au quotidien et une diversité d’une richesse éblouissante.
Car l'islam de Russie ne se limite au Caucase. D'ailleurs il serait temps de prendre la juste mesure de la crise tchétchène. Cette guerre est terminée. Certes les boïeviki n’ont pas encore cessé de lutter, mais ils sont peu nombreux.

La participation d’islamistes radicaux au conflit ne doit pas être vue comme le signe d’un clivage religieux, car la plupart sont d’origine étrangère, les islamistes autochtones étant quant à eux très peu nombreux.
La cohabitation religieuse quant à elle ne pose pas de problème particulier en Russie.

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ALR : Comment alors interpréter les récentes manifestations de rejet de l’islam en Russie ?

X. le T : La société russe est bien moins islamophobe que la société française, car la cohabitation des religions y est bien plus ancienne. Le rejet et les marques d’islamophobie récemment apparues en Russie concernent un islam plus ostentatoire apporté par les immigrés du Caucase et d'Asie centrale.

A Moscou, beaucoup ont protesté en voyant des Azéris sacrifier des moutons dans la rue le jour de l’Aïd. Les Russes n'ont pas été les seuls à critiquer cette attitude, dénoncée également par les Tatars. Ces populations immigrées musulmanes sont très solidaires et ne sont pas, pour des raisons essentiellement économiques, aussi bien intégrées qu’elles l’étaient à l'époque de l’URSS.

A l'inimitié due au rejet des immigrés s’ajoute la vision très répandue du Caucase comme d'un fardeau économique, ainsi que les nombreuses activités mafieuses associées à cette région. Au-delà de l’islamophobie, c’est une haine contre les immigrés et en particulier contre les Caucasiens qui s'est répandue au sein de la population russe, qui touche particulièrement les jeunes, et qui atteint son paroxysme lors des confrontations de hooligans.

ALR: Comment se manifeste aujourd’hui cette harmonie religieuse que vous décriviez ?

X. le T : Les Tatars constituent le contre-exemple parfait. Ils manifestent leur volonté d’être un point de passage entre modernité et islam. En maniant le langage de la modernité, par leur intégration et leur tolérance, ils aspirent à jouer le même rôle que la Turquie : celui d’une rencontre réussie entre l’Europe et le monde musulman.

Espérons que les attaques de cet été à Kazan contre de hauts personnages de l'islam tatar (le mufti Ildus Faizov et son adjoint, Valiulla Yakupov) ne marquent pas le début d'une diffusion de l'islamisme dans la région Volga-Oural.

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