Humour soviétique ou comment le rire a sauvé la Russie

Georges Orwell a écrit un jour "chaque plaisanterie est une petite révolution". Sous l’URSS, cela était plus vrai que jamais car l’humour était un élément essentiel de survie pour les citoyens soviétiques.

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L'humour a sauvé la Russie

Seth Graham, expert de l’humour en Russie, confirme que "durant la période stalinienne (fin des années 1930 jusqu’au début des années 1950) des milliers de citoyens soviétiques furent arrêtés et envoyés au goulag, condamnés pour avoir fait des blagues politiques."

Après la mort de Staline, la plaisanterie "critique" (appelée anekdot) devint très populaire et fut même considérée par certains comme un des éléments ayant contribué à l’affaiblissement du système soviétique dans ses dernières années avant son effondrement en 1991.

Le marteau et le rire

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Hammer and Tickle
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C’est également la prémisse du documentaire et du livre de Ben Lewis, Hammer and Tickle, qui retrace l’histoire du communisme à travers ses blagues. Jennifer Eremeeva, qui considère Hammer and Ticker comme sa bible sur le sujet, vient juste de publier un roman sur la vie actuelle à Moscou, "Lenin Lives Next Door". "Je pense qu’il n’est pas exagéré de dire que sans leur humour si particulier développé à cette époque, la période soviétique aurait pu achever les Russes", dit-elle.

La traditionnelle blague à propos de "l’homme qui fait la queue pour une voiture à qui l’on dit qu’il peut revenir la récupérer dans 20 ans" est l’une des préférées de Eremeeva :
"Le matin ou l’après-midi ? demande l’homme.
- Quelle différence pour vous ? demande le bureaucrate.
Et bien, le réparateur de la machine à laver vient le matin".

Traduire les blagues

Rendre compte de l’humour soviétique dans une autre langue n’est cependant pas toujours chose aisée.

La traduction du roman comique des années 1980 "Pushkin Hills" de Sergei Dovlatov fut publiée par sa fille, Katherine Dovlatova, l’année dernière et accueilli avec beaucoup de succès. A propos des difficultés liées à la traduction du comique, Katherine Dovlatova explique : "dans l’oeuvre de mon père, l’essentiel de l’humour étant lié aux situations et aux dialogues, il n’était pas très difficile d’en rendre compte." Mais quand l’humour repose sur des concepts soviétiques, il est alors plus difficile de le transmettre aux non-initiés.
Elle donne l’exemple du personnage de Markov dans Pushkin Hills, qui, ivre, parle en déformant les slogans soviétiques.

"Je pense que le lecteur peut réagir et même rire (...), mais la connaissance des slogans et leur déformation renforce l’effet comique." Katherine Dovlatova fait également référence au travail de Ilf et Petrov dont les nouvelles satiriques sont récemment apparues dans de nouvelles traductions anglaises et dont "bon nombre de leurs lignes sont devenues des aphorismes" dit-elle.

L’humour soviétique contre le stéréotype du citoyen austère

Graham vante les histoires satiriques de Mikhail Zhvanetsky, souvent à la limite de l’admissible qui traitent de nombreux points sensibles de la société soviétique, comme les pénuries, l’écart entre l’idéologie officielle et la réalité vécue et les restrictions de déplacement. Graham considère l’anekdot comme "certainement la plus importante forme de culture populaire orale" mais malheureusement "presque aucune des riches traditions d’humour soviétique n’a été exportée à l’Ouest".

Le "stéréotype du citoyen soviétique austère" est si enraciné, que le comique n’est que très rarement considéré comme un héritage de cette époque. Indéniablement, les étrangers sont passés à côté de quelque chose.

Peut-on renverser l’Etat par le rire ?

A la fin de son livre, Lewis cite une blague dans laquelle un homme s’énerve tellement à propos de la file d’attente à faire pour acheter de la vodka qu’il dit "Je vais aller au Kremlin et je vais tuer Gorbatchev".
Lorsqu’il revient, les autres dans la file lui demandent :
"Alors, as-tu tué Gorbatchev ?", et il répond : "Non, la file d’attente est encore plus longue là-bas".

Le fait que Gorbatchev ait répété lui-même cette blague lors d’une interview en 1995 est un élément particulièrement révélateur. Lewis considère que dans la dernière phase du communisme soviétique "les blagues étaient reconnues comme étant dépositaires de la vérité".
En 1989, Gorbatchev a ainsi expliqué lors d’un rassemblement de travailleurs "(Les) Anekdoty étaient notre salut."

L’humour constituait à la fois un mécanisme politique et une échappatoire à la réalité. La culture humoristique communiste était particulière écrit Lewis, "les blagues communistes défiaient le système et l’idéologie de l’Etat. Elles n’étaient pas seulement une distraction ; elles pourraient avoir aidé à transformer le monde."

Quelques blagues clandestines pendant la période soviétique :

Trois travailleurs se retrouvent en prison et se demandent l’un l’autre pour quelle raison.
Le premier répond : "J’arrive toujours en retard de 10 minutes au boulot, c’est pourquoi on m’a accusé de sabotage."
Le second : "J’arrive toujours avec 10 minutes d’avance au boulot, c’est pourquoi on m’a accusé d’espionnage."
Le troisième : "J’arrive toujours à l’heure au boulot, on m’a donc accusé d’avoir une montre étrangère."

Pourquoi le KGB opère par groupe de trois ?
Un sait lire, un autre sait écrire et le troisième garde un œil sur les deux intellectuels.

Un officier du KGB marche dans un parc et rencontre un vieux Juif lisant.
- Que lis-tu vieil homme ?
- J’essaie d’apprendre l’hébreu
- Et pourquoi vous apprenez l’hébreu ? Il vous faudra des années pour obtenir un visa pour Israël. Vous serez mort avant d’avoir obtenu vos papiers.
- J’apprends l’hébreu car quand je mourrais et que j’irais au paradis que je serais capable de parler à Abraham et Moise. On parle l’hébreu au paradis.
- Mais que ferez-vous si vous allez en enfer ?
- Mais je connais déjà le russe.

Brejnev tombe éperdument amoureux d’une danseuse du Bolchoï. Après une cour pressante, il parvient enfin à la convaincre de venir dîner au Kremlin. Là, malgré tous ses efforts la ballerine résiste à ses avances. A bout d’arguments ainsi que de patience, Brejnev promet de lui accorder la première faveur qu’elle demandera.
- Je veux, dit la danseuse, je veux que tu ouvres les frontières.
- Ah, timide, tu veux donc que nous restions seuls…

Existe-t-il des droits d’auteur pour les blagues politiques?
- Oui, cela dépend de la qualité de l’histoire et ça peut aller de trois ans à la perpétuité…

Source: The Kompass, Phoebe Taplin
Article intégral en version originale (EN) ICI

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