Hommage à Boris Nemtsov, symbole vivant de l’opposition en Russie

La marche en mémoire de l’homme politique russe, assassiné en 2015, montre qu’il incarne toujours la figure emblématique du leader d’opposition en Russie capable de réunir différentes forces de l’opposition.

Moscou. 13h00, dimanche 25 février.

Rien ou presque à la sortie du métro Pushkinskaya n'indique qu'une manifestation est sur le point de commencer. Quelques policiers et jeunes membres de la Garde Nationale patrouillent, des groupes de personnes se retrouvent sous la statue de Pouchkine – qui a donné son nom à cette place du centre-ville, point de départ de la plupart des manifestations et haut lieu de la mémoire collective de la dissidence russe depuis les années 1960.

C'est ici que doit commencer la quatrième marche commémorative en l'honneur de l'homme politique Boris Nemtsov, assassiné par balles sous les murs du Kremlin, en plein centre de Moscou, le 27 février 2015.

Boris Nemtsov, physicien de formation, avait fait son entrée sur la scène politique russe dans les troubles années 1990 ; d’abord gouverneur de l'oblast de Nijni-Novgorod, puis nommé vice-premier ministre chargé de l'économie en 1997, son efficacité et sa popularité l'ont fait un temps pressentir comme successeur de Boris Eltsine après la démission de celui-ci en 1999. Par la suite, ses prises de positions contre la guerre en Ukraine, ses initiatives anti-corruption et en faveur d'une plus grande transparence des affaires publiques l'ont rangé dans le camp des opposants à Vladimir Poutine. Ses assassins, quatre anciens combattants tchétchènes, ont été jugés et condamnés, mais le commanditaire du meurtre demeure inconnu.

13h30

Une fois passés les portiques détecteurs de métaux, encastrés entre une rangée de camions-poubelle bloquant le trafic et l'imposant théâtre "Miouzikla", la foule se fait beaucoup plus dense. Les organisateurs de la marche parmi lesquels le mouvement Solidarnost', fondé par Nemtsov lui-même, de centre-droit, libéral et démocrate, les partis Parnas (Parti pour la Liberté du Peuple, proche de Solidarnost') et Iabloko (social-démocrate) et le Fond pour la lutte contre la corruption d'Aleksei Navalny, ont en effet obtenu à l'issue de longues négociations de la mairie de Moscou qu'elle autorise la manifestation, au prix de quelques concessions. Un parcours légèrement remanié, des heures de début et de fin très strictes, et surtout, un examen systématique de toutes les pancartes, drapeaux, et autres banderoles.

"C'est assez humiliant, et certains se sont vu refuser l'accès à la manifestation à cause de leurs pancartes, sans plus d'explications", remarque Mikhaïl, membre du comité d'organisation, chargé de la sécurité. "Mais il ne s'agit pas de refuser de collaborer avec les autorités, c'est déjà bien que cela ait été autorisé".

14h20

Selon les compteurs bénévoles, 10.600 manifestants ont passé les portiques. C'est 3.000 personnes de plus que l'année passée. Les derniers arrivés se sont vu refuser l'accès à la manifestation.

L'ambiance est plutôt joyeuse ; les drapeaux aux couleurs de la Russie font jeu égal avec les drapeaux oranges du mouvement Solidarnost'. Des pancartes représentant le drapeau russe - un symbole que l'opposition se refuse à abandonner aux partisans de Vladimir Poutine, qui les accusent souvent d'être "anti-Russie" - criblé de balles comme une allusion aux circonstances de la mort de Nemtsov.

Partout, sur les banderoles, sur les pancartes, s’affiche le visage ouvert et souriant, ainsi que des citations du politicien ; presque tous les manifestants arborent le badge "Nemtsov Most" (Pont Nemtsov) en référence au pont Moskovsretskyi, lieu de l'assassinat, que d'aucuns voudraient voir renommer en hommage au politicien, et déjà lieu de mémoire contesté.

"Nous voulons demander des comptes au pouvoir, nous demandons que justice soit faite, que le commanditaire de ce terrible meurtre soit retrouvé", explique Irina, membre du comité d'organisation.

Une exigence de justice qui revient souvent dans les discours des participants à la marche. Cependant, ce serait se tromper que de voir dans cette manifestation le seul hommage des partisans à leur chef tombé au combat. Parmi les manifestants, tous ne font pas partie d'une organisation politique, loin de là :

"Nous voulons juste montrer que nous existons, que nous sommes des gens normaux, "adéquats", qui voulons que la situation change, de manière pacifique" dit Svetlana, la cinquantaine.

Son compagnon ajoute : "Ceux qui sont venus sont des gens d'horizons variés qui ont des rapports très différents à la personne même de Nemtsov, pour qui il est important de continuer à défendre les valeurs, très simples, au nom desquelles il est mort."

Dans les slogans, dans les conversations, ce sont souvent les mêmes mots d'ordre qui reviennent : "état de droit", "liberté d'opinion", "démocratie".

Au-delà de Nemtsov, dont le souvenir est pour beaucoup de Russes entaché par les âpres conséquences des réformes économiques libérales menées du temps de son mandat de vice-premier ministre, se sont à toutes les victimes de la répression politique que les slogans et les pensées vont.

Comme l'indique Ilya Boudraitskis, historien de profession et commentateur assidu de la vie politique russe, "cette marche représente l'une des rares possibilités légales de témoigner publiquement de la hausse de la répression et de la destruction systématique des libertés civiques en Russie".

Nombreux sont celles et ceux qui se dissocient nettement des idées et des propositions avancées par les organisateurs de la marche. Ainsi Victoria, âgée d'une vingtaine d'années, est venue avec ses camarades du mouvement des Jeunes Conservateurs réclamer la "fin de l'appareil d'état Tchékiste" et appeler à "Une Russie sans bolchevisme".

"Nous sommes venus parce que nous pensons que l'état russe doit devenir un état de droit. Il faut que dans notre pays puissent s'exprimer des opinions politiques variées", dit-elle.

De fait, la variété des positions politiques prises par les manifestants est vaste, et reflète de façon plus polarisée encore la diversité d'opinion des organisateurs eux-mêmes ; les membres d'un groupe nationaliste russe côtoient les bannières d'un mouvement proche des idées anarchistes, tout cela parmi les drapeaux russes, soviétiques, et ukrainiens.

15h00

Des slogans appelant au retrait des troupes russes d'Ukraine résonnent ; une femme assise sur le bas-côté interpelle les passants, réclamant l'échange des prisonniers politiques entre les deux pays. C'est en effet principalement à l'occasion de l'annexion de la Crimée et de la guerre dans le Donbass que Boris Nemtsov a acquis la stature d'opposant en chef à Vladimir Poutine. Pour beaucoup, ce sont ses positions très claires contre la guerre en Ukraine qui l'ont précipité dans la tombe.

Individuellement, beaucoup de manifestants se prononcent contre la guerre contre l'Ukraine, à l'instar de Nadir, la soixantaine : "Je suis contre cette guerre, contre le fait que Poutine veuille ressusciter l'Union soviétique, s'emparer à nouveau de ce qui était avant les Républiques socialistes soviétiques, que l'Union européenne soit considérée comme un ennemi".

Irina, la quarantaine, se considère comme "pacifiste" ; c'est un qualificatif qui revient souvent dans les prises de paroles et dans les conversations.

15h30

Le cortège a atteint son point d'arrivée, sur l'avenue Sakharov. La voix d'un policier, amplifiée par un mégaphone, répète en boucle le message suivant : "Fin de l'événement. Nous vous demandons d'enlever tous les signes de participation à la manifestation et de ranger les banderoles. Le trafic routier sera bientôt rétabli."

Parmi les organisateurs, on se réjouit de la hausse du nombre de participants, ainsi que de la présence de différentes générations. Les manifestants se dispersent calmement ; les rires et les discussions fusent.

Pour Irina, professeure, la manifestation laisse toutefois un goût amer : "Ce sont les mêmes slogans que l'année dernière, les mêmes pancartes. C'est comme si rien n'avait changé en un an, ou bien en pire. Il n'y a vraiment pas beaucoup d'espoir".

17h00

D'après le compte Twitter des organisateurs de la marche et plusieurs média russes, une partie des manifestants s'est dirigée vers le Pont Moskovretskyi pour déposer des gerbes devant le mémorial improvisé que gardent jour et nuit des bénévoles, depuis trois ans déjà. Si la mairie de Moscou a fait poser une plaque commémorative sur la maison qu'occupait Boris Nemtsov, le mémorial installé sur le pont où il a été assassiné a été la cible de plusieurs tentatives de destruction par des groupes nationalistes proches du régime.

Un peu plus tard dans la soirée, la chaîne de télévision Premier Canal donne le chiffre de 6.000 manifestants, et diffuse un reportage qui s'attarde longuement sur "le dernier amour de Boris Nemtsov".

Mais le plus bel hommage reste celui des Moscovites et des personnes qui se sont réunies dans plus de dix autres villes russes, qui montre à quel point l'absence de Nemtsov se fait encore sentir, et que les valeurs qu'il défendait continuent de mobiliser.

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