Histoire : quand les intellectuels russes combattaient l’antisémitisme

Pendant la période tsariste, la lutte juive intellectuelle s’organise face à un antisémitisme d’état grandissant.

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"Synagogue" Marc Chagall (1917)

Pays multiethnique, la Russie a toujours été le foyer de la créativité littéraire, enrichie par les œuvres d’auteurs juifs écrivant en russe, en yiddish, en hébreu ou en anglais, notamment pendant la période impériale, c’est-à-dire depuis 1721, date à laquelle Pierre 1er fonde la Rossiskaïa imperia, jusqu’en 1917.

Sous le règne de l’impératrice Catherine II, la Russie impériale s’agrandit à partir de 1791 avec l’annexion de territoires tels que la Pologne, la Lituanie et la Principauté de Moldavie qui comptent alors "la plus grande concentration de Juifs du monde". On estime que 40% des communautés juives vivent sur ces territoires à cette époque.

Un malaise nommé Tcherta’

Afin de protéger le christianisme orthodoxe et de favoriser la croissance d'une classe moyenne purement chrétienne, l’impératrice instaure la Tcherta osedlosti (zone de résidence imposée aux juifs qui a existé jusqu'en février 1917) qui couvre un peu plus du quart de la superficie de la Russie européenne. De ce fait, les citoyens nés juifs sont systématiquement confinés au cœur de ce territoire où ils peuvent prospérer économiquement et culturellement.

Pourtant, même dans le ghetto polonais, les grands domaines agricoles de l'ancienne noblesse gérés par des Juifs polonais qui disposent ainsi d'une grande emprise économique, sont confisqués par le pouvoir impérial pour les attribuer aux nobles russes d’obédience chrétienne.
Enfin, en dehors de cette "zone", les juifs sont tolérés seulement comme marchands ambulants et voyageurs.

La lutte littéraire s'organise

Le règne de Catherine II touche à sa fin quand Lev Nevakhovitch élit domicile à Saint-Pétersbourg. Le fondateur de la littérature russo-juive est un écrivain enragé et engagé qui s’acharne aussitôt à dénoncer les injustices dont sont victimes les juifs. Fort d’un niveau de langue russe irréprochable, il crie son indignation concernant les pogroms et les zones de résidence dignes des oukases les plus avilissants de l’histoire du pays.

Dans cette lutte enthousiaste qu’il intitule Le cri de la fille des juifs, il démontre que les juifs sont des citoyens droits et intègres, las de remplir les pages des faits divers non-avérés, et qui revendiquent les mêmes droits et devoirs que leurs compatriotes. Le livre devient aussitôt l’écusson des juifs de Russie et de toute l’Europe et ce, pendant plusieurs générations.

"Les Juifs ont toujours été incriminés par le pouvoir impérial… accusés de diablerie, de matérialisme, de totémisme… Toutes leurs actions ont été interprétées à leur désavantage et à chaque fois, il s’est avéré qu’ils étaient innocents", peut-on lire dans ce précis historique qui évoque les Juifs qui ont fui la Moscovie et qui ne sont revenus en Russie qu'à la fin du XVIIIe siècle.

Lev Nevakhovitch a été, plusieurs décennies plus tard, déclaré par ses semblables comme étant l’initiateur de la littérature juive russe engagée ; celle qui dénonçait et qui dénoncera même au beau milieu du XXIe siècle, l’antisémitisme criard des états impériaux.

Une intelligentsia d’ici et d’ailleurs

Beaucoup d’intellectuels s’accordent pour condamner cette ségrégation, et parmi eux, Shimon Meïerovitch Doubnov, mieux connu sous le nom de Simon Doubnov (1860-1941). Militant juif né dans un milieu pauvre, il étudie dans une école juive d'État. Avec sa plume, il milite pour une meilleure vie sociale et politique pour les juifs.

Il réclame, entre autres, l’ajustement et la modernisation de l'éducation juive trop traditionnelle à son goût et anti-progressiste. Il est aussi connu pour avoir organisé des comités d'autodéfense juifs et pour avoir demandé l'égalité des droits, y compris le droit de vote des citoyens russes quelle que soit leur obédience religieuse.

Seul un nombre restreint de citoyens juifs non-enregistrés en tant que tel ne sont pas concernés par ces lois, car ceux qui étaient nés allemands, russes, moldaves ou polonais, étaient ipso facto autorisés à demeurer en dehors de la zone de résidence y compris dans les villes et les quartiers huppés de la Russie impériale.

Au début des années 1890, il publie ses premières chroniques littéraires, essais philosophiques et nouvelles en russe. Prolifique, il écrit un manuel d'histoire juive en 3 volumes, La nouvelle histoire du Peuple Juif 1789-1914 et des dizaines de livres publiés également en plusieurs volumes et dans plusieurs langues, dont deux édités à titre posthume.

A la même époque, Sholem Aleichem surnommé le "Mark Twain juif", né en Ukraine (1859-1916), écrit et parle couramment le yiddish sarcastique surtout lorsqu’il fait allusion à l’aristocratie russe qui s’est enrichie sous l’Empire au dépens des juifs. Son roman Tevye and His Daughters (Tevye et ses filles) est devenu un chef d’œuvre mondial et est traduit dans plusieurs langues dont le russe, l’anglais, et l’hébreu.
Ce même roman a donné lieu à la célèbre chanson "Ah si j’étais riche", reprise en français par un Ivan Rebroff tout aussi sardonique et espiègle. Il a aussi produit des centaines de nouvelles, pièces de théâtre et romans narrant l’antisémitisme russe.

Des récits plus contemporains

Au-delà de la tcherta et de propagande antisémite, l’écrivain Bernard Malamud (1914-1986), (de parents judéo-russes ayant fui une vie conditionnée par des lois discriminatoires pour élire domicile à New York) dénonce les injustices subies par les juifs.
En 1966, il écrit L’homme de Kiev (The Fixer en anglais). Dans ce roman, il s’inspire largement de l’affaire Beilis : un jeune juif accusé en 1911 d’avoir commis un crime rituel et injustement emprisonné. Ce roman décrit les pogroms, les privations et les vols de terres, mais surtout le silence complice de la classe moyenne, témoin de ces discriminations. Un chef d’œuvre qui a décroché l’année d’après le prix Pulitzer.

"Mais, jeune écolier, Yakov avait été témoin d'un vrai pogrom : un raid cosaque de trois jours pleins. Au matin du quatrième jour, les maisons fumant encore, on fit sortir Yakov de la cave où il s'était terré en compagnie d'une demi-douzaine d'autres mioches ; il vit alors un Juif à barbe noire, une saucisse blanche plantée dans la bouche, gisant en pleine rue sur un tas de plumes ensanglantées tandis que le porc d'un paysan lui dévorait le bras". (Extrait de L’homme de Kiev)

D’autres écrivains hébréophones rejoignent le mouvement. Parmi eux, Aaron Oksman, né en 1921 à Dunaevtzy (Ukraine), qui écrit l’Histoire des Juifs sous l’empire russe et l’union soviétique, History of the Jews of the Russian Empire and the Soviet Union (1996-1999), et qui se vend toujours aujourd’hui en Israël.

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