Handicapés: la Russie part de loin mais avance

Avec 13 millions d’handicapés sur son territoire, la Russie a pris conscience de la nécessité de s’occuper de ces personnes. Un travail de longue haleine qui commence, petit à petit, à porter ses fruits.

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Campagne de la fondation internationale "Les meilleurs amis » ayant pour but de lier d'amitié des enfants handicapés et non handicapés. En Russie, le Fond existe depuis 4 ans et ses programmes impliquent plus de 200 personnes. Photo E. Geoffroy

En 1980, l’URSS déclarait qu’elle n’avait pas organisé de Jeux paralympiques faute d’handicapés sur son territoire. Trente quatre ans plus tard, les Jeux de Sotchi ont définitivement aidé à briser le tabou du handicap en Russie.
La Russie compte 13 millions d’handicapés, sur environ 143 millions d’habitants. En 2012, le pays signait la Convention des Nations Unies sur les droits des personnes handicapées, mais avait déjà mis en œuvre un programme sur la période 2011-2015 pour leur faciliter l’accès à l’environnement, l’éducation, l’information, les soins, les transports et autres services publics.

Mieux accepter les handicapés en Russie

Selon Grégory Kryukov, président du fond caritatif, Absolut Pomoch, le pays est sur la bonne voie : "Pas à pas, et certainement plus vite à Moscou et à Saint-Pétersbourg qu’en province, l’insertion et l'éducation des personnes handicapées se développent."
Absolut Pomoch a été créé en 2002 par le fond d’investissement Absolut afin de venir en aide aux enfants orphelins, handicapés ou défavorisés. Aujourd’hui, le fond caritatif se concentre sur la formation et l'éducation de ces enfants.

Olga Ousipova confirme cette tendance. Après avoir été pendant 23 ans rectrice de l’Institut de pédagogie et de psychologie spécialisée à Moscou, elle forme aujourd’hui des psychologues et orthophonistes. Depuis peu, elle s’attelle à la formation de travailleurs sociaux afin de favoriser le retour à l’emploi des personnes handicapées : "Il y a 20 ans, on ne parlait même pas des enfants handicapés. Toutefois, même si les mentalités évoluent, et nous le voyons avec le nombre de plus en plus élevé de bénévoles qui souhaitent leur venir en aide, deux problématiques fondamentales restent présentes : la perception des enfants handicapés et l’accès à l’éducation inclusive." (l’éducation inclusive est un processus permettant de favoriser l’inclusion des enfants handicapés en milieu scolaire ordinaire, ndlr). De nombreux enfants handicapés sont en effet abandonnés à la naissance par manque d’accompagnement des familles, et bien souvent sur les conseils des médecins.

Beaucoup de travail reste donc à faire sur le terrain : le climat, les différents niveaux de développement du territoire et la perception du handicap héritée de l’époque soviétique freinent encore l’entière mise en œuvre des différentes lois et programmes.

L’accès difficile à l’éducation

En 2012, le Kremlin a lancé une grande réforme des institutions spécialisées pour les enfants handicapés. L’objectif est d’intégrer des dizaines de milliers d’enfants vivant dans des établissements "fermés" (créées du temps de l’URSS, ces institutions spécialisées, qui dépendent du système de la sécurité sociale, prennent en charge les enfants présentant un handicap grave et nécessitant de soins permanents, mais les isolent totalement de la société, ndlr) dans des familles d’accueil, ou des centres alternatifs.

Déjà en 2000, des efforts ont été faits pour accueillir des enfants handicapés dans des écoles classiques où les enseignants ont reçu un entraînement spécialisé et où des aménagements ont été faits. Mais il semblerait qu’environ 2% seulement de ces enfants puissent bénéficier d’une scolarité dans des établissements classiques.

Un des objectifs du fond caritatif Absolut Pomoch est de renforcer le système d’éducation et de formation professionnelle en créant un établissement modèle qui ouvrira ses portes début septembre 2014. Selon Grégory Kryukov : "L’architecture et l'espace seront adaptés aux handicapés, le personnel sera choisi parmi les meilleurs spécialistes et les programmes éducatifs seront appropriés. Tous les aspects du développement de l’enfant qu’il soit pédagogique, psychologique, médical et socio-culturel seront pris en compte." Les enfants orphelins pourront également bénéficier de la structure car ils seront placés dans des familles d’accueil vivant à proximité de l’établissement.

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Manifestation à Moscou en faveur des enfants autistes (mai 2014)
E. Geoffroy

Les handicapés trop peu employés en Russie

Après l’éducation, l’emploi des personnes handicapées reste une grande préoccupation pour les spécialistes et l’Etat. Dans son rapport du printemps 2009, le président russe de l’époque, Dimitri Medvedev, a mentionné que "si 6 millions d’handicapés russes sur les 13 millions sont capables de travailler, seulement 20% sont embauchés". A Moscou, sur les 150.000 personnes handicapées aptes au travail, seulement 86.000 ont un emploi.
Les entreprises reçoivent une subvention de l’Etat pour favoriser l’emploi des handicapés mais malheureusement beaucoup d’entre elles en embauchent de manière fictive pour toucher ces aides. Pour encourager ces embauches, Vladimir Poutine a récemment fixé un objectif d’emploi des handicapés avec des quotas.

"Apprendre aux enfants à survivre seul"

Faute de protection sociale suffisante, les personnes handicapées n’ont pas toujours accès au matériel et aux appareillages. Le problème est de taille lorsque ces personnes vivent dans des régions très isolées et sans infrastructures urbaines.

Pavel Kroupsky a travaillé en tant que chef du département de réadaptation physique pour les enfants et adolescents handicapés dans le centre régional d’Irkoutsk. "Dans notre région, nous avons des contraintes supplémentaires à prendre en compte dans la gestion du handicap. Notre région est très vaste et il y a de grandes disparités de développement entre les villes. Parmi les enfants et les familles que nous avons accueillis, certains d’entre eux vivaient dans des villages où il n’ y avait même pas l’eau courante."

La tâche du médecin consiste alors à enseigner aux familles comment rendre leur enfant autonome, afin qu’elles puissent aller travailler en le laissant seul. Pour ce faire, l’équipe de Pavel Kroupsky a utilisé des méthodes issues des pays de l'Est, adaptées aux enfants.

"Ces méthodes ont fait débat auprès des spécialistes français qui n’ont pas toujours bien compris nos défis. En général, les programmes de réadaptation en Occident ont une orientation sociale et cherchent à faire participer activement les personnes handicapées dans la société. Les conditions climatiques, géographiques et sociales en Russie, nous imposent une démarche totalement inverse car compte tenu de nos difficultés, nous devons apprendre aux enfants à survivre seuls."

Vivre en ville

Cependant, pas besoin de vivre à Irkoutsk pour souffrir de l’isolement lorsque l’on est une personne handicapée en Russie. Le rapport de Human Rights Watch sur l’accessibilité montre que de nombreuses personnes vivant dans des immeubles sans ascenseur, ou avec des ascenseurs non-conformes, ne peuvent pas sortir de chez elles souvent pendant plusieurs mois. Les personnes touchées sont celles qui vivent dans des immeubles construits avant 2001, date à laquelle des normes garantissant l’accessibilité des bâtiments ont vu le jour.

Des progrès ont cependant été réalisés par la ville de Moscou dont le budget du développement social est le plus gros de la ville. Depuis 2010, les trottoirs sont balisés au niveau des croisements et des passages piétons. Les ascenseurs dans les bâtiments sont plus larges et les rampes d’accès sont disponibles aux pieds des édifices plus récents. Par contre, le métro, comme dans toutes les grandes capitales du monde, reste inutilisable par cette population.

La Russie dans la bonne voie

La Russie est donc en marche pour améliorer le quotidien de ses personnes handicapées. Elle s’éloigne aussi peu à peu de la vieille vision soviétique qui considérait que la famille idéale reposait sur des individus sains, forts et courageux. Sous l’URSS, toute forme de faiblesse était perçue comme une menace à éliminer et les personnes jugées improductives devaient être exclues de la société. Marie Keirle, conseillère pour les Affaires sociales à l'ambassade de France en Russie précise toutefois qu'il existait déjà, à l'époque soviétique, des activités professionnelles accessibles aux personnes handicapées. Par exemple l'avoska, le fameux filet à provision que tout le monde avait dans une poche ou sous la main "au cas ou" était fabriqué par des non voyants. Le concept a d'ailleurs été repris par une entreprise du secteur de l’économie sociale et solidaire qui remet ces sacs au goût du jour, en redonnant des emplois aux aveugles.

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