Gérard Uféras : "Le Bolchoï, c’est d’abord un nom"

Rencontre avec le photographe français Gérard Uféras qui expose actuellement au Musée des Arts Multimédia de Moscou une série de photos sur le public dans les musées. Avec poésie, humour et tendresse, il tente de nous montrer quel type de visiteur nous sommes.

Passionné d’art et de musique, Gérard Uféras a déjà travaillé avec de nombreux théâtres d’opéra européens dont le théâtre du Bolchoï, pour lequel il ne cache pas son admiration.

Le photographe français capte sur le vif avec un émerveillement non dissimulé le monde des coulisses des ballets et des opéras.

Russie Info : Quelle est votre histoire avec la Russie ?

Gérard Uféras : De 1988 à 2001, j’ai réalisé un travail sur le monde de l’opéra à travers l’Europe. J’ai parcouru les grands théâtres, en commençant par le Palais Garnier. La première fois que j’ai poussé les portes du Palais Garnier, quelque chose de fort s’est produit : je suis émerveillé par les coulisses des théâtres, comme pris par un sortilège. C’est à la fois un monde de travail, un monde d’illusion, de fiction, une sorte d’entre-deux, un monde merveilleux.

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Gérard Uféras
Archives personnelles
Par la suite, j’ai exploré le milieu de la mode. Olga Sviblova, fondatrice du Multimedia Art Museum (MAMM) à Moscou, avait repéré mon travail sur la mode alors même qu’il n’était pas terminé, et j’ai exposé en 2000 en Russie avant même d’exposer au Musée des Arts Décoratifs à Paris !

De cette série de photographies, le livre L’Etoffe des Rêves a eu beaucoup de succès et l’éditeur m’a proposé d’en faire un nouveau très rapidement. J’ai alors pensé à poursuivre mon travail sur les coulisses des théâtres d’opéra et j’ai demandé à Olga de m’obtenir un accès au mythique théâtre du Bolchoï.

Russie Info : Qu’est-ce que vous y avez découvert ?

Gérard Uféras : Nous étions en 2000 mais j’avais l’impression d’être 20 ans en arrière : la bâtisse était très ancienne et la structure du théâtre était la même que celle de l’époque soviétique. A chaque étage, il y avait une dame portant un tablier, et sur sa table étaient déposés des verres et une jolie carafe ancienne remplie d’eau ; ces dames étaient là pour les artistes.
J’ai eu la chance de voir les ateliers de costumes, les décors, avec cette patine ancienne qui était absolument extraordinaire.

De façon générale, j’ai trouvé merveilleux et incroyable le rapport des Russes à la culture.

Par la suite, le Bolchoï, dont le bâtiment avait des gros problèmes de structure, a dû faire d’importants travaux de rénovation et le théâtre a été fermé. Pour sa réouverture en 2011, le théâtre a eu l’idée de sortir un livre pour les invités au gala. Ils ont consulté Olga Sviblova qui a leur a suggéré de faire travailler trois photographes, Peter Lindbergh, Sarah Moon et moi-même. Ils nous ont donné carte blanche.
J’ai vécu trois semaines enchantées et je suis revenu avec une densité de travail exceptionnel. Depuis ce moment, je vis avec l’obsession de revenir travailler au Bolchoï pour y passer plus de temps et préparer un livre.

Russie Info : Pourquoi précisément le théâtre du Bolchoï ?

Gérard Uféras : Le Bolchoï, c’est d’abord un nom. J’ai travaillé dans de nombreux théâtres, mais celui-ci, c’est le « grand ». Ce qui y est exceptionnel, et je l’ai aussi vu à la galerie Tretiakov et au musée Pouchkine, c’est l’importance de la culture et de la transmission.

Je pense que le Bolchoï est une des plus grandes compagnies au monde, pour deux raisons : l’intensité du travail et le soucis de la transmission. Tous les grands professeurs sont présents. Certains ont 85 ans et continuent d’y travailler tous les jours dès 10 heures le matin, suivent toutes les représentations, et sont de nouveau-là le lendemain matin. Je n’ai vu cela nulle part ailleurs.

Et puis, ce théâtre relève du mythe. Je suis né en 1954 et je me souviens de l’histoire de Noureev passant à l’ouest, et de tous les fastes du régime soviétique que l’on voyait au Bolchoï…

Russie Info : Qu’est ce qui vous touche particulièrement dans ce milieu ?

Gérard Uféras : Ce qui m’intéresse c’est l’être humain. L’opéra, la danse, ou même la mode, révèlent de positif la façon qu’ont les artistes de se projeter dans quelque chose qui les réunit et les transcende. Ils sont animés par la passion, et travaillent ensemble pour nous faire rêver et nous enrichir. Ils ne travaillent pas au jour le jour juste pour gagner de l’argent et survivre. Je suis émerveillé par leurs réalisations et au travers de la photographie, j’essaie de comprendre ce qu’ils font et comment les choses se tissent.

Russie Info : Vous exposez actuellement au MAMM votre travail sur les musées. Pourquoi les musées ?

Gérard Uféras : Je suis un amateur d’art et de musique, et les musées représentent un monde dans lequel je me sens bien. Il y a des photos formidables qui existent sur ce sujet-là, notamment de Cartier Bresson et de Willy Ronis, mais cela reste restreint.
Les musées sont devenus des lieux de vie extrêmement importants et le phénomène est mondial. Les budgets qui y sont dépensés sont phénoménaux.

Mon travail est une série d’observation sur le public, sur nous, sur moi. Je suis d’une certaine manière l’une des personnes de ces photos parce que je vais dans les musées depuis tout petit.

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Photo des deux jeunes filles au musée Pouchkine - février 2019
Gérard Uféras

Ces photos nous montrent que nous sommes dans une culture de loisir et que nous avons le désir de dépasser notre vie quotidienne et de nous poser des questions à l’instar des artistes.
Il y a donc des lectures multiples. Une des photos de l’exposition, prise au MoMA à New-York montre cette soif qu’ont les gens d’aller dans les musées.

Lorsque je suis arrivé à Moscou pour l’exposition, j’ai trouvé dommage de montrer mon travail effectué dans différents musées du monde sans qu’il y ait de photos prises dans ceux de Moscou, surtout en connaissant le rapport particulier qu’entretiennent les Russes à la culture.
Alors sans avertir les responsables, je suis allé au musée Pouchkine et à la galerie Tretiakov pour faire des photos. J’ai montré le résultat aux organisateurs qui les ont trouvées formidables et qui les ont intégrées à l’exposition alors même qu’elle était déjà conçue.

Il y a une photo prise au musée Pouchkine avec deux jeunes filles assises sur un banc. Il se trouve que ces deux jeunes femmes sont venues quelques jours après voir mon exposition et se sont découvertes dans ma photo ! (photo ci-dessus)

Russie Info : La photo de la dame au kimono est assez improbable !

Gérard Uféras : C’était au musée d’Orsay. Au moment de sortir, j’ai vu cette dame arriver. J’ai alors rebroussé chemin et je l’ai suivie. Malgré son kimono qui la faisait marcher à tous petits pas, elle avançait très vite, elle semblait très bien connaître le musée et est allée directement à l’étage des impressionnistes.

Elle allait d’un tableau à un autre en trottinant, et je me demandais : "quand va-t-elle arrêter de courir ?" Puis, elle s’est arrêtée devant les toiles de Monet. Cela a duré cinq secondes, pendant lesquelles j’ai fait deux photos. Elle s’est positionnée à droite des deux toiles avec cette attitude attentive et ce mouvement de la main sur la bouche. Il y a une correspondance folle avec les deux jeunes femmes des peintures. Au bout d’un moment, elle a sorti un petit appareil photo de son sac et elle m’a vu. Elle m’a alors demandé de la prendre en photo et a refait le même geste que précédemment, j’ai donc refait la même photo avec son appareil.

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Femme au kimono au musée d'Orsay
Gérard Uféras

Russie Info : Que pensez-vous de cette tendance actuelle qu’ont les gens de se prendre devant les œuvres d’artistes, dans les musées et plus généralement de s’improviser photographe grâce aux téléphones portables, est-ce que cela ne vient pas banaliser le métier de photographe ?

Gérard Uféras : C’est ce que je pense quand je suis déprimé. Mais tant qu’il y aura des musées et des gens passionnés comme Olga, nous montrerons des travaux intéressants et des choses à découvrir.

Nous avons tendance à penser qu’avec toutes les informations et les photos véhiculées par les réseaux sociaux et internet, les gens ne sont plus intéressés par la vie et que tout devient plus superficiel. Mais est-ce bien vrai ? Quand vous voyez ces personnes dans les musées, dans les expositions, vous voyez qu’ils sont passionnés, qu’ils sont sensibles et qu’ils comprennent tout.

Russie Info : Quels sont vos prochains projets ?

Gérard Uféras : Je viens de passer un an à la Scala de Milan et un livre devrait bientôt sortir. Depuis longtemps, j’avais le projet de revenir au Bolchoï car j’avais une impression d’incomplétude. Il se trouve que le directeur artistique du ballet du Bolchoï, Makhar Vaziev, était l’ancien directeur du ballet de la Scala de Milan.

J’ai eu l’occasion de le rencontrer et nous avons discuté de l’éventualité pour moi de revenir. Ce projet a mis du temps à se concrétiser parce qu’il est très occupé, mais avec l’exposition décidée par Olga, j’ai écrit au Bolchoï pour leur dire que je venais avec mes appareils photos et que je commençais mon travail chez eux. Ils ont dit ok! D’une certaine manière, c’est grâce à Olga que je suis de nouveau là, et j’espère que ce travail aboutira à un livre.

Exposition jusqu’au 31 mars
Multimedia Art Museum Moscou
Ostozhenka st., 16.
Site : http://mamm-mdf.ru/
www.gerarduferas.com

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