Français et Russes au travail: comment éviter les malentendus ?

Mieux se comprendre entre Russes et Français, tel est le leitmotiv de Denys Pluvinage. Pour lui, de nombreuses incompréhensions et difficultés en entreprise seraient levées, en comprenant le mode de pensée de chacun.

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Travailler en Russie : "la culture française et la culture russe sont assez différentes même si cela ne se voit pas au début."

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Denys Pluvinage
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Entre Paris et Moscou, Denys Pluvinage forme depuis de nombreuses années les cadres expatriés à mieux appréhender les pratiques culturelles étrangères dans leur milieu professionnel. Il s'adresse à la fois aux Russes travaillant dans un environnement français et aux expatriés français en Russie.

De mère anglaise et de père français, il a lui-même expérimenté les différences culturelles, à travers tout son parcours professionnel qui l'a mené depuis les États-Unis jusqu'en Russie, en passant par la Suisse et la Belgique.

Conseiller à l'association du Dialogue Franco-russe et auteur de plusieurs ouvrages sur la Russie, Denys Pluvinage propose son offre de formation au sein du groupe CIFAL spécialisé dans l'aide à l'export dans le monde eurasiatique.

RUSSIE INFO : Les cultures françaises et russes du travail sont-elles très différentes?

Denys Pluvinage : La culture française et la culture russe sont assez différentes même si cela ne se voit pas au début. Mais quand on commence à travailler ensemble, leurs distinctions apparaissent au grand jour. Dans tous les pays, les cultures sont différentes mais en Chine par exemple, on s’y attend car tout est singulier dès que nous y posons les pieds. Russes et Français en apparence ne sont pas si éloignés mais l’effet de surprise face aux différences culturelles bien présentes démultiplie les problèmes. L’effet est le même pour un Français arrivant en Allemagne, si proche géographiquement : nous pensons pouvoir collaborer sans problème avec nos voisins mais les difficultés sont réelles.

Et la mauvaise image de la Russie ne facilite pas ces premiers pas. Rarement ai-je vu un tel écart entre l’image d’un pays et sa réalité. Or les Français qui y vivent y sont heureux. Les médias y sont pour beaucoup, développant sans cesse cette image négative qui se nourrit cependant d'un fonds de réalité : le Russe ne sourit pas et dit directement ce qu’il pense. Mais quand le Russe s’ouvre à l'autre, il s'ouvre vraiment, beaucoup plus que ne le fera un Français.

RUSSIE INFO : Quelles sont les pratiques culturelles qui peuvent poser problème en entreprise ?

Denys Pluvinage : La première chose déstabilisante pour un Français est l’habitude russe de faire plusieurs choses en même temps. On parle de culture polychronique alors que la culture française est davantage monochronique. Pour un Français, un interlocuteur qui pianote sur son téléphone en l’écoutant sera avant tout perçu comme très impoli. Pour un Russe, un tel comportement est normal.

J'ai senti cette différence culturelle à l'un de mes premiers départs de Russie à l’aéroport de Sheremetievo. En attendant patiemment derrière la ligne jaune que l’hôtesse termine son appel téléphonique pour m'enregistrer, cette dernière m'a appelé d’un ton brusque et énervé pour me dire d’avancer. Alors que l’hôtesse toujours en communication s'occupe enfin de mon billet, une autre hôtesse la sollicite pour lui montrer des photos. En même temps qu'elle enregistrait, la jeune femme faisait ainsi deux autres choses en même temps, sans me porter vraiment attention. La carte d'embarquement était correcte mais je suis reparti furieux et ébahi devant tant de désinvolture.

Le problème sera le même dans l’autre sens. Un cadre russe qui, travaillant en France interrompt plusieurs fois son collègue concentré sur un travail, peut rapidement l’exaspérer. Lui ne s’en rendra pas compte, trouvant normal de faire plusieurs tâches en même temps, au grand dam du Français qui le trouvera mal élevé. Les difficultés arriveront alors. Or quand les tensions professionnelles sont là, les approches culturelles différentes ne font que les exacerber davantage. En France, quand, au cours d’une discussion, nous ne sommes pas attentifs, nous faisons passer le message que le sujet ne nous intéresse pas. Cela n'est pas le cas en Russie.

RUSSIE INFO : Dans notre façon de communiquer, que faut-il savoir avant de parler à un cadre russe ?

Denys Pluvinage : Une autre source de malentendus réside dans le fait que le Français ne dit jamais tout de suite ce qu’il pense alors que le Russe dira plus directement le fonds de sa pensée, au risque de paraître abrupt. En France, nous suggérons les choses sans viser directement les personnes.
Lors d’une de mes missions d’observation en Russie, le directeur français s’adressait ainsi en réunion à son directeur des ventes russe : "les ventes sont en baisse, nous devons avoir un problème avec le service des ventes ".
Face à cette phrase, le Russe s’en va enquêter au sein de son service d’un éventuel problème, sans se remettre en cause lui-même. Il va par la suite rapporter à son chef qu'il n'a pas identifié de problèmes de fonctionnement dans son service, or c’est bien lui et sa gestion que le manager questionnait...
Un patron russe aurait dit, par exemple : "Ivanov, vous ne faites pas bien votre travail !"

De plus, la mise en contexte, c'est-à-dire considérer l'environnement dans lequel un message est passé, est essentielle en Russie comme en France. Ce sont des pays "à contexte fort", à la différence de l’Allemagne "à contexte faible". La culture nationale est un élément important de ce contexte et donc un message peut prendre un sens très différent selon ces deux cultures. Il vaut mieux donner le maximum de détails, bien développer sa pensée au risque-même de paraître lourd, pour éviter une interprétation erronée. Cela protégera de bien des erreurs de compréhension car lorsqu'on ne se comprend pas, on ne peut pas faire confiance et de fait, on ne peut travailler ensemble.

Il est important de comprendre que ce que nous considérons comme la réalité n’est que « notre vision » de la réalité. On peut ainsi mieux accepter que notre point de vue soit mis en cause. Un des problèmes de la culture française dans les rapports avec les étrangers est que nous avons de la difficulté à séparer les opinions de la personne qui les porte. La critique est donc souvent perçue comme une mise en cause personnelle.

RUSSIE INFO : Peut-on parler de choc culturel ?

Denys Pluvinage : Je parlerais davantage de désorientation culturelle. Quand nous vivons dans une culture étrangère, nous perdons nos points de repère et nous sommes obligés de porter à un niveau conscient ce que nous faisons d'habitude inconsciemment. Notre cerveau, sollicité non seulement par les tâches habituelles mais aussi par la langue, la grammaire et les comportements culturels différents va alors fonctionner deux fois plus et se fatiguer deux fois plus vite.

RUSSIE INFO : Vous proposez aussi une formation aux cadres russes travaillant dans les filiales russes de grands groupes français. A quels besoins répond-elle ?

Denys Pluvinage : Comme les autres formations, leur objectif est la compréhension mutuelle qui augmente de façon très importante l’efficacité de chacun au travail. Les besoins des cadres russes travaillant chez eux, mais pour des sociétés françaises sont différents de ceux des expatriés. Les expatriés russes en France, qu’ils aient ou non reçu une formation à la culture française, vivent dans cette culture et bénéficient donc de ces « ajustements progressifs » mis en lumière par toutes les études de relations interculturelles.

Mais les collaborateurs russes en Russie, qui sont plus nombreux dans l’entreprise et qui vivent dans leur culture nationale ne bénéficient pas de ces ajustements progressifs. Il est donc utile de leur fournir une grille de lecture de la culture des affaires et des comportements de leurs dirigeants français.

J’ai dû intervenir un jour dans une société russe à Moscou, où un seul responsable de département français avait provoqué un phénomène de désorientation culturelle chez ses collaborateurs russes. Continuellement surpris par les comportements de leur responsable qu'ils ne s'expliquaient pas, ils en venaient à douter de leurs propres réactions. Ceci ne se serait pas produit si quelqu’un avait expliqué à ces collaborateurs les particularités de la culture française dans l’entreprise.

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