Faut-il démolir les khrouchtchevki de Moscou?

La mairie de Moscou a annoncé son intention de démolir tous les immeubles de cinq étages de la capitale afin de construire de nouveaux logements. Retour sur les krouchtchevki, construits dans les années 1960 sous Khrouchtchev, et permettant à des millions de Soviétiques de disposer d’un espace personnel.

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© John William Reps/finearts.library.cornell.edu

Le journaliste Yuri Bolotov, spécialiste de l’architecture, présente dans le journal russe Meduza l’objectif initial des krouchtchevkas, construits dans les années 1960 sous la présidence de Khrouchtchev, et les enjeux actuels liés à la dégradation de l’environnement urbain de Moscou.

D’où viennent ces khrouchtchevkas?

Les premiers blocs soviétiques d’immeubles préfabriqués ne sont en réalité pas des khrouchtchevkas, mais des véritables stalinkas.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique fait face à une terrible crise du logement. En effet, la construction des immeubles n’a pas suivi le développement industriel des années 1930. Après la guerre, presque un tiers des logements est détruit et la situation est désespérée. Les immeubles staliniens luxueux sont réservés à l’élite et vers 1950, plus de la moitié de 5 millions de Moscovites vit dans des kommounalki, des logements communautaires, et dans des baraques. C’est alors que tous les espoirs se sont tournés vers les logements préfabriqués, beaucoup moins coûteux et beaucoup plus rapides à construire.

La généralisation des logements préfabriqués commence avec l’arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev. En 1954, il exige que les architectes trouvent rapidement une solution à la crise du logement en construisant des immeubles préfabriqués simples et économiques regroupés en micro quartiers. L’idée de construire des maisons individuelles à l’instar des pays occidentaux est repoussée pour des raisons idéologiques. Par ailleurs, un nouveau logement ne doit pas être un ouvrage d’architecture, mais un produit industriel.

Dans le cadre de ce programme, le premier projet a vu le jour dans le district nº 9 de Novye Tcheriomouchki. Un groupe de jeunes architectes, dirigés par Natan Osterman, a essayé d’appliquer la meilleure approche des projets étrangers du logement social. On voit alors apparaître des micro-quartiers, regroupant des immeubles à quatre étages dotés de grandes cours calmes avec des espaces verts et des fontaines, une école, une maternelle et une crèche, des magasins et un cinéma. Et les appartements fournis aux habitants sont déjà meublés.

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Fontaine dans le quartier de Novye Tcheriomouchki. 1964
© John William Reps

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© John William Reps
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Ce quartier rencontre un grand succès aux expositions internationales, mais il s’avère très vite qu’un tel logement n’est pas si économique. Une série d’immeubles beaucoup plus simples, appelés K-7 et élaborés par Vitali Lagoutenko, est alors généralisée.

Quels étaient les avantages et les inconvénients des khrouchtchevkas?

Les problèmes principaux des premiers khrouchtchevkas résultent directement de la nécessité de construire des logements vite et le moins cher possible. Les balcons et les sous-sols qui représentent des dépenses supplémentaires sont ainsi supprimés dans la série d’immeubles K-7. L’élimination des ascenseurs permet d’économiser 8% du budget et l’immeuble s’élève jusqu’à 5 étages. Les plafonds ont été abaissés, passant de 270 cm à 250 cm, (restant néanmoins plus hauts que ceux du Corbusier avec leur 226 cm de hauteur).

La simplification extrême de la construction permet d’édifier ces immeubles de cinq étages préfabriqués en 15 jours (certaines équipes ont même réussi à les construire en une semaine), puis il faut compter un mois supplémentaire pour l’aménagement intérieur. Inévitablement, les khrouchtchevkas ont des matériaux de mauvaise qualité ; et les résidents souffrent d’une insonorisation défectueuse et d’une isolation thermique inefficace. Ces problèmes ont été partiellement réglés au bout de 10 ans seulement pour cette série d’immeubles.

La taille et l’agencement des logements soviétiques ont été élaborés par les architectes, selon des calculs destinant chaque logement à une seule famille. La superficie par occupant est de 8 mètres carrés, avec l’hypothèse que la même pièce pouvait servir de salle à manger et de bureau pendant la journée et de chambre à coucher la nuit.

Cependant malgré ces limitations, la notion même d’espace personnel apparait dans la vie du citadin. En déménageant de la campagne, de la baraque ou du kommounalka dans un nouvel appartement, il peut enfin vivre comme il le veut, sans être constamment épié par ses voisins. Par exemple, la possibilité d’inviter des amis et de discuter avec eux de n’importe quel sujet a permis à l’homme soviétique de développer une sphère de vie publique informelle.

Au-delà de tous les inconvénients, les khrouchtchevkas simples et maladroitement construites ont résolu la crise du logement en URSS. A la fin de la présidence de Khrouchtchev, 54 millions d’habitants se sont installés dans ces nouveaux logements, puis lors d’un autre plan quinquennal, ce chiffre s’est élevé à 127 millions d’habitants. L’Union soviétique connait alors une vaste urbanisation et en 1961, la population urbaine du pays dépasse la population rurale.

La création de ces logements de masse a généré imperceptiblement une révolution sociale, devenue l’un des principaux aspects du dégel de Khrouchtchev. Ils ont humanisé les relations entre l’Etat et le citoyen qui ne travaille plus désormais par crainte de représailles, mais dans le but d’obtenir un logement. Cela a aussi contribué à éloigner le peuple de la vie officielle: un homme vivant dans un micro-quartier sans hiérarchie stricte, crée ainsi son propre environnement, ce que ne permet pas un contrôle idéologique étroit.

Les immeubles préfabriqués sont-ils tous pareils?

Bien que le paysage familier des quartiers dortoirs se compose d’immeubles préfabriqués, la période des khrouchtchevkas n’a pas duré longtemps : les immeubles de 5 étages ont été stoppés à Moscou à la fin des années 1960. Et l’expérience des constructions de 12, 17 et 25 étages a été lancée. Les immeubles les plus répandus dans la capitale ne sont donc pas des khrouchtchevkas mais des immeubles de 17 étages dénommés P-44, construits à partir de 1978, à la fin de l’ère soviétique.

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Immeubles P-44
Wikipedia

En URSS on comptait des dizaines de séries d’immeubles préfabriqués différents : ils ont été progressivement munis de vide-ordures et d’ascenseurs, la hauteur des plafonds et la taille des appartements ont augmenté, l’agencement des logements s’est amélioré, et vers la fin des années 1970, on a vu apparaître une diversité visuelle.

Mais la mauvaise qualité de construction n’a pas changé : il faut y ajouter un mauvais entretien des immeubles au cours des décennies qui explique ce panorama déplorable de l’environnement urbain russe.

La construction de ces logements de masse sans âme a été la conséquence des faiblesses de l’économie planifiée soviétique et de sa bureaucratisation excessive. Même dans des conditions de sévères restrictions, les architectes ont créé de bons immeubles modernistes, mais ces expériences ont finalement échoué, face à la complexité de la construction soviétique.

Par exemple, le quartier pilote Lebed, créé par l’architecte Andreï Meerson, sur la perspective de Léningrad n’a pas été terminé, tout comme le micro quartier Severnoïe Tchertanovo de Mikhaïl Possokhine. L’architecte polonais Kouba Snopek a décrit un incident amusant dans son livre Beliaïevo pour toujours. En 2008, des historiens moscovites locaux ont pris l’initiative d’ajouter le district nº 9 de Novye Tcheriomouchki à la liste du Patrimoine de Moscou. La raison invoquée de sa conservation était son unicité : le quartier a servi de modèle pour tous les autres micro-quartiers de Moscou. Ironiquement, la demande des historiens locaux a été rejetée au motif que tous les immeubles du quartier étaient des immeubles type et n’avaient pas de caractère unique.

Le quartier dortoir, est-ce un phénomène typiquement soviétique ?

Les immeubles préfabriqués sont une carte de visite des anciens pays socialistes, mais en réalité la construction de masse est une caractéristique propre à l’Europe des années 60-70, le continent tout entier ayant connu une crise du logement après-guerre. Comme par exemple à Berlin-Est. Et sans ces millions de programmes, le Suédois IKEA n’aurait jamais connu un tel succès, avec ses meubles conçus pour les petits appartements.

Un exemple le plus connu et le plus négatif de ces constructions est celui des grands ensembles à Paris, à Marseille ou dans d’autres grandes villes de France. Les premiers quartier-dortoirs français manquaient d’infrastructures sociales et étaient trop éloignés du centre-ville. C’est cette désindustrialisation des banlieues de Paris ainsi que l’afflux de migrants qui ont abouti à une crise sociale des années 1980 : de nombreux grands ensembles se sont transformés en ghettos ethniques.

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Photo
Elena Chagaeva

Si dans les années 1960 Jean-Luc Godard tournait son film Deux ou trois choses que je sais d’elle à La Courneuve comme un symbole d’un Paris moderne, ce n’est que 20 ans plus tard qu’ils ont été démolis, sous prétexte d’une erreur d’aménagement urbain. Après les émeutes de 2005 dans les banlieues parisiennes, les autorités locales ont développé les transports et rénové les grands ensembles. Mais aujourd’hui, avec un taux de chômage élevé, la question des micro quartiers reste toujours en suspens. Néanmoins, ces quartiers paraissent plus prospères qu’en ex-URSS – et d’ailleurs le film “Banlieue 13” dédié à ces quartiers, n’a pas été tourné à Paris, où l’action a lieu, mais à Bucarest.

Est-il vrai que les khrouchtchevkas ont été construits pour une durée de vie de 25 ans et pas au-delà ?

Au milieu des années 1950 les khrouchtchevkas étaient considérés comme un logement temporaire qui permettrait aux Soviétiques de construire le communisme jusqu’en 1980. On supposait qu’alors ils pourraient se permettre des appartements de qualité tout à fait différente. A cause de cela, des fausses idées ont été répandues, annonçant qu’on allait démolir les khrouchtchevkas au bout de 25 ans. Il s’avère qu’avec un entretien normal et des travaux de rénovation opportuns, de tels immeubles peuvent durer plus d’un siècle.

Un programme de rénovation a été lancé en 1999. Alors que, dans les pays de l’ancien bloc de l’Est, on surélève et modernise ces immeubles préfabriqués, les autorités de Moscou ont qualifié une telle approche de non-rentable et pris une décision radicale : conformément au plan, on allait simplement démolir les 1772 krouchtchevkas des premières séries et construire à leur place des logements modernes, sans prendre en considération au préalable l’état de chaque immeuble.

17 ans plus tard, on constate que les ambitions politiques ont primé sur les préoccupations des habitants de la ville. A la suite du programme de rénovation des anciens micro-quartiers verdoyants, nous n’avons pas vu apparaître un environnement urbain moderne mais des grands et hauts immeubles dotés de parkings.

Le principal problème de l’environnement urbain de Moscou ne réside pas dans ces vieux krouchtchevkas de cinq étages mais dans les nouveaux poutinekas de 25 étages : bien que nous ayons vécu la chute de l’URSS, le secteur de la construction est encore bien vivant et continue à reproduire des décisions obsolètes pour augmenter les revenus.

Malgré les inconvénients, les quartiers soviétiques ont été créés en premier lieu comme un environnement humain ; les quartiers-dortoirs russes modernes à forte densité et avec des milliers de petits appartements sont une bombe à retardement.

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