Energie: Total dans le grand froid russe

Entretien avec Jacques de Boisséson, directeur général de Total Russie, sur les enjeux russes en Arctique.

russie-total-petrole-gaz-industrie-france-arctique
"Kharyaga a été le premier grand projet de Total en Russie"

JB.jpg
Jacques
de Boisséson

Jacques de Boisséson a été nommé directeur général de Total E&P Russie et représentant général de Total en Russie fin janvier 2012.

Diplômé d'HEC Paris, Jacques de Boisséson était représentant général de Total en Chine et président de Total (China) Investment Co., Ltd. depuis 2005.

Russie Info : Comment Total s’est-il implanté en Russie?

Jacques de Boisséson : Total est présent en Russie depuis vingt-trois ans. Nous avons ouvert notre premier bureau de représentation à Moscou en 1991, c’était la fin de l’URSS. En 1995, nous avons signé un accord de partage de production avec la Fédération de Russie pour l’exploitation d’un champ d’hydrocarbures situé à 60 kilomètres au nord du cercle polaire, dans la région autonome des Nenets, sur le site de Kharyaga. Seules deux compagnies étrangères, ExxonMobil et Shell, ont obtenu après nous, à Sakhaline, des accords similaires de partage de production. L’État russe rembourse en pétrole les coûts d’exploration et de production des compagnies opératrices qui ont pris le risque de l’investissement, le surplus (Profit oil) est partagé.

Kharyaga a été le premier grand projet de Total en Russie, notre première étape importante dans ce pays. Cela nous a permis d’entrer de plain-pied dans le marché russe et d’être reconnu par les autorités russes. Kharyaga a aussi été une vitrine de notre savoir-faire et a ainsi constitué une plateforme de départ qui nous a permis de poursuivre nos activités ultérieures.

Russie Info : Pourquoi avez-vous été sélectionnés à Kharyaga?

Jacques de Boisséson : Les contraintes naturelles et techniques pour l’exploitation de ce champ sont très particulières. Je crois que nous avons été sélectionnés parce que nous étions parmi les seuls à pouvoir le faire. Les Russes ne l’avaient jamais tenté auparavant car, au-delà des questions logistiques auxquels ils sont habitués à faire face dans ces régions polaires, le champ de Kharyaga présente des défis particuliers.

La géologie rend la production très compliquée. Il s’agit d’un brut très paraffinique qui contient beaucoup d’hydrogène sulfuré (H2S), un gaz mortel et particulièrement corrosif. Tout cela exige l’utilisation d’aciers spéciaux, des procédures de traitement et de sécurité rigoureuses. C’est de la technologie mais surtout beaucoup de savoir-faire. De plus, sous ces latitudes, nous travaillons sur le permafrost qui est par nature un sol instable où toutes les installations sont construites sur pilotis.

Russie Info : Que devient le projet d’exploitation du champ gazier de Shtokman, en mer de Barents, pour lequel vous aviez été choisis par Gazprom en 2007?

Jacques de Boisséson : Cela a été la seconde étape. Le champ de Shtokman est un énorme gisement de près de 4 000 milliards de mètres cubes, soit 2 à 3 % des réserves mondiales. C’est le plus grand champ gazier non exploité de Russie. Le site se trouve à 750 kilomètres au nord du cercle polaire, hors de portée des hélicoptères ce qui constitue un gros défi logistique. Il n’existe pas au monde de gisement aussi éloigné de la terre ferme. Il faut tirer un pipe sur 600 kilomètres jusqu’à Mourmansk. Dans cette zone où la nuit dure des mois, il n’y a pas de banquise mais beaucoup d’icebergs dérivants et aussi des cyclones polaires...

Notre challenge principal était d’abaisser les coûts. Nous sommes allés très loin mais à la fin ça n’est pas passé. Ce projet reste malheureusement trop cher et ne s’avère pas rentable à ce jour. Cette seconde étape, qui ne s’est pas encore concrétisée, a cependant permis d’envisager l’étape actuelle.

Russie Info : S’agit-il du mégaprojet gazier Yamal LNG ?


Jacques de Boisséson : Oui, c’est la troisième étape de notre développement en Russie. Elle se construit autour d’un partenariat avec Novatek, la première société gazière privée russe, mais loin derrière Gazprom ! Ce partenariat a commencé en 2009 par une prise de participation de 49 % dans la compagnie Terneftegas qui possède la licence d’exploitation du gisement gazier de Termokarstovoye, dans la région autonome Yamalo-Nenets. No- vatek détient les 51 % restants. La production devrait commencer en 2015.

La deuxième étape de notre partenariat avec Novatek a consisté à en devenir actionnaire, l’idée étant de devenir son partenaire de référence et de participer à sa croissance via notre participation à son capital. Nous sommes déjà à 17 % et visons 19,4 %. Fin 2011, nous avons décidé d’accompagner Novatek à hauteur de 20 % dans le projet de Yamal LNG. Nous venons, en décembre 2013, de prendre la décision finale d’investissement, après plus de deux années intensives d’études. Yamal LNG représente un investissement de 27 milliards de dollars réparti entre Novatek (60 %), Total (20%) et le chinois CNPC (20%).

Bientôt, il y aura des infrastructures de stockage, un aéroport... La production doit commencer en 2017. C’est à ce jour l’un des plus grands chantiers du monde, dans une région absolument désertique.

Russie Info : Comment se passe la collaboration avec les Russes?

Jacques de Boisséson : Le principe c’est de réussir à combiner tout le savoir-faire, l’expérience et l’expertise que Total a accumulés partout dans le monde avec une manière locale de travailler qui est naturellement très différente, et cela se passe plutôt bien. Au début, il y a de la méfiance réciproque mais la clé est de ne pas considérer que Total fait tout bien et les Russes tout mal – ou inversement ! Ce sont deux cultures. Leurs installations sont beaucoup plus rustiques mais très adaptées aux contraintes climatiques du pays.

Alors que nous avons un souci permanent de la prévention et de la sécurité, les Russes sont beaucoup plus dans la réaction et dans le remède. Il faut donc apprendre à se connaître, et cela ne se fait pas en un jour : comme partout, l’acculturation nécessaire ne peut faire l’économie du temps... et ça tombe bien car on est là pour longtemps !

Russie Info : Quelle est l’attitude de Total vis-à-vis des ONG environnementales?

Jacques de Boisséson : Chacun doit être dans son rôle. Les compagnies pétrolières produisent l’énergie dont le monde a besoin. Les ONG défendent qui l’environnement, qui la démocratie ou les droits de l’homme, qui un développement durable, c’est très bien. Malgré nos priorités qui ne sont pas toujours les mêmes, il y a toujours un intérêt général ou un bien commun à défendre. On peut trouver un compromis, un terrain d’entente. La clé c’est le dialogue, toujours préférable à la confrontation. Nous sommes toujours prêts à parler avec tous ceux qui acceptent de nous parler.

Russie Info : Le président-directeur général de Total a pris des positions très fermes sur les zones de banquise. Comment cela se traduit-il en Russie?

Jacques de Boisséson : Total, par la voix de Christophe de Margerie, a expliqué ne pas avoir l’intention d’exploiter des champs pétroliers offshore sous la banquise. En effet, personne à l’heure actuelle ne sait intervenir sous la glace. Si un accident survenait sous la banquise et que le brut se mettait à fuir, ce serait non seulement et évidemment, une catastrophe écologique mais aussi un risque qui pourrait mettre en péril une compagnie. Total refuse de prendre ce risque-là. Dans l’Arctique, Total a décidé de donner la priorité à des projets gaziers plutôt que pétroliers. Nos projets dans l’Arctique russe se situent tous en dehors des zones de banquise polaire. Deux sont des projets gaziers : Yamal LNG et Termokarstovoye. Le seul projet pétrolier concerne le gisement terrestre de Kharyaga.

Russie Info : Quel regard portez-vous sur la Russie?

Jacques de Boisséson : C’est un pays absolument capital. Total est présent dans cent quarante pays et produit dans trente pays. Mais d’ici deux à trois ans, la Russie sera le premier pays en production pour Total devant notamment le Nigéria et la Norvège. Nous y investissons massivement, sur le long terme, avec des risques considérables. À titre personnel, c’est un pays fascinant qui me plaît beaucoup, ce qui tombe bien car j’ai tendance à croire que l’on ne peut pas bien travailler dans un pays si l’on ne l’aime pas.

Retrouvez RUSSIE INFO sur Facebook et Twitter

0


0
Login or register to post comments