En Russie, "les Français ont un rôle à jouer pour apporter leur savoir-faire"

Entretien avec Yannick Tranchier, fondateur de la Maison des Entrepreneurs Français à Moscou et spécialiste des startups, sur les secteurs porteurs du marché russe et ses perspectives d’évolution à court et moyen terme.

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Photo: MEF

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Yannick Tranchier
MEF

Yannick Tranchier est le fondateur de la Maison des Entrepreneurs Français, un incubateur de startups françaises installé à Moscou depuis 2013 et qui n’a pas cessé de grandir et de se développer, au point d’inaugurer mardi 4 juillet ses nouveaux bureaux d’une surface de 1200m².

Quelles sont les perspectives du marché russe pour les PME françaises, ses secteurs porteurs et ses perspectives d’évolution ?

Entretien de Russie Info.

Russie Info : Quelle est l’histoire de la MEF et de son développement ?

Yannick Tranchier : Il a six ans, je lançais une activité de conseil en innovation, avec pour idée de mélanger dans un seul projet des start-ups russes et françaises. Début 2013 j’ai décidé de créer ma filiale et de m’installer à Moscou. C’est à ce moment-là que j’ai cherché un incubateur français pour m’accompagner dans ces démarches. N’en ayant pas trouvé, j’ai décidé d’en créer un. C’est comme ça qu’est née en septembre 2013 la première Maison des Entrepreneurs Français à Moscou.

Au printemps 2014, nous nous sommes mis à la recherche d’un nouveau bureau pour pouvoir s’agrandir, puisque notre carnet de commandes était très rempli. Nous avons signé au début de l’été ; malheureusement cela coïncidait avec l’histoire de la Crimée et de l’Ukraine, les Français ont déserté la Russie ou ont stoppé tous leurs projets d’expansion et d’investissements.

Heureusement, à l’été 2016, il y a eu un regain d’intérêt des entreprises françaises pour la Russie ; probablement parce que les perspectives françaises ne sont pas très bonnes et qu’elles y voyaient un relais de croissance, et que l’image de la Russie s’améliorait en France. Dans le même temps, nos résidents, qui étaient déjà en Russie depuis pas mal de temps, se développaient bien. Il nous fallait beaucoup plus de surface. C’est pour ça qu’en début d’année, en mars, on a déménagé dans 1200m².

Russie Info : Quel genre d’entreprises viennent s’installer chez vous ?

Yannick Tranchier : 90% sont des entreprises françaises : soit venues de France, soit des entrepreneurs français qui ont créé leur entreprise ici. Nous avons plusieurs éditeurs de logiciels, des représentants dans l’aéronautique, l’oil&gas, l’alimentaire, dans le conseil, dans les biotech, quelques sociétés de services, un cabinet de recrutement, un cabinet d’avocats.

Russie Info : Que pensez-vous des perspectives du marché russe pour les PME, et comment voyez-vous son évolution ?

Yannick Tranchier : À court terme, on sent une reprise assez nette de l’économie russe, à la fois sur la consommation et la production. À l’échelle de la MEF, en un peu moins d’un an, quasiment tous nos résidents ont doublé de taille, c’est la raison pour laquelle nous avons dû nous agrandir. C’est plutôt signe de vitalité et de bonne santé économique. Il y a encore énormément d’opportunités dans quasiment tous les secteurs. Les Russes, du fait des sanctions et de la chute du rouble, commencent à produire, d’une part des produits de substitution, d’autre part pour l’exportation.

Mais il y a aussi tout un appareil industriel complètement archaïque à rénover, et les Russes sont tout à fait ouverts aux savoir-faire et à la technologie étrangère. Dans tous les secteurs, les Français ont un rôle à jouer pour apporter ce savoir-faire, qui permettra de dynamiser tout l’appareil industriel russe.

Le secteur agricole est au cœur de l’actualité actuellement, avec énormément d’investissements et d’aides publiques. C’est un marché exceptionnel, car il est énorme et très peu concurrentiel. Il y a tout à faire, et tout est possible.
Il y a énormément de secteurs dans ce cas-là, et pour les secteurs qui sont plus concurrentiels, les Français sont déjà bien implantés : c’est le cas du retail, où les Français sont leaders sur le marché russe.

C’est autant d’opportunités pour les PME françaises qui souhaiteraient maintenant venir s’implanter. Elles ont un espace d’accueil extrêmement favorable, entre les grands groupes français déjà présents et la MEF pour les accompagner.

Russie Info : Vous évoquiez l’agriculture, selon-vous, quels secteurs sont particulièrement porteurs en Russie ?

Yannick Tranchier : À titre personnel, je parie sur l’agritech pour être plus précis, c’est-à-dire la modernisation de l’appareil agricole russe à l’aide de capteurs, de logiciels, d’algorythmes… C’est un secteur naissant dans lequel il y a tout à faire, un marché entier à construire.

Le marché des fintech tarde à se développer mais il va bientôt exploser. Vladimir Poutine a annoncé des investissements massifs dans la crypto-monnaie et va devenir un acteur incontournable au niveau mondial. Cela peut donner un formidable élan à l’économie en termes de diversification. Les banques sont encore très loin du niveau de modernisation de l’Europe, de la Chine ou des Etats-Unis et elles souhaitent rattraper leur retard et investir massivement dans des nouvelles technologies.

Enfin, à moyen et long terme, je miserais beaucoup sur la santé. À moyen terme, sur la télémédecine : il y a en Russie une pénurie de médecins, et les distances font que l’accès à la médecine est très compliqué. À long terme, sur, la "silver economy" [l’économie des services aux personnes âgées, ndlr] : la longévité russe augmente fortement, et le modèle de gestion des seniors va nécessairement se transformer.

Peut-être n’aura-t-on pas le même système qu’en France, il faudra développer une économie, puisque les séniors, en tous cas en Europe, sont des vrais consommateurs. Je pense que dans dix ans, on en sera là, et il faut s’y préparer.

Russie Info : Pouvez-vous nous raconter l’histoire d’une entreprise, qui aurait particulièrement bien réussi sur le marché russe ? Quel a été son déclic ?

Yannick Tranchier : Smoove est une startup montpelliéraine qui a commencé son développement par l’export vers la Russie. C’est une startup qui fournit des systèmes de vélos en libre-service pour les municipalités. Ils sont présents à Astana, à Moscou et dans quelques autres villes de Russie. Ils sont aussi bien sûr à Montpellier ; et l’année prochaine ils seront à Paris. [Smoove a remporté le 4 mai 2017 l’appel d’offre de la ville de Paris pour la gestion de son parc Vélib’, supplantant l’opérateur historique JC Decaux, ndlr].

Dans cette histoire, il est intéressant de voir que leur succès s’est d’abord bâti à l’export, en particulier à Moscou, et que c’est ce marché qui a vraiment fait exploser cette startup. C’est un message que l’on essaie de faire passer aux entreprises françaises : le marché français est petit et contraint […], pour réellement se déployer il ne faut pas hésiter à envisager l’export et à envisager la piste russe. Dans la plupart des secteurs, c’est un marché extrêmement porteur.

Russie Info : Y-a-t-il des contre-exemples, des histoires d’échec ?

Yannick Tranchier : L’une de nos entreprises est dans l’aéronautique, et les sanctions ont eu un impact très négatif sur eux. Ils avaient tablé sur une croissance forte, avec des recrutements qu’ils ont dû tous stopper. En ce moment, l’entreprise fait le dos rond en attendant la levée des sanctions pour pouvoir reprendre un business normal, mais elle a quand même su diversifier ses activités et sortir du militaire pour faire de l’équipement civil et continuer à faire du business avec la Russie.

Au tout début de notre histoire, une société a fermé. Elle était sur le marché du service aux entreprises, notamment aux entreprises françaises, un marché extrêmement concurrentiel, en particulier à partir de mi-2014, où il y avait moins d’entreprises et d’investissements français. Cette entreprise a préféré fermer plutôt que d’essayer de survivre le temps de la crise ukrainienne. Mais globalement, les entreprises qui s’implantent ici se développent bien.

Russie Info : Vous parliez d’entreprises attendant la levée des sanctions, est-ce que c’est selon vous une perspective réaliste à court, moyen ou long terme ?

Yannick Tranchier : Il me semble voir des signes de détente. Mais à la place des dirigeants européens, je m’inquièterais de la durée des sanctions. Plus elles durent, plus la Russie s’organise sans l’Europe. Le jour où les sanctions seront levées, espérons que ce ne sera pas trop tard, et que l’Europe ait toujours un rôle à jouer dans tous les secteurs impactés par ces sanctions. À défaut de levée de sanctions, le point positif est que l’on entend moins parler de la Russie en mal, ce qui évite d’effrayer les entreprises françaises.

Russie Info : Pour finir, quel conseil donneriez-vous à un entrepreneur français qui envisagerait de venir en Russie ?

Yannick Tranchier : Pour s’implanter en Russie, il faut se russifier. Soit avec un directeur pays russe, ou bien un partenaire russe dès le départ. C’est devenu indispensable.
On pouvait, en tant que français, il y a encore quelques années, dire "je vais développer mon business seul et jouer sur la french touch", mais dans le contexte actuel du "Made in Russia" poussé à l’extrême, il est vraiment nécessaire de savoir se russifier, et donc de s’adapter à la Russie, et non pas d’attendre que les Russes s’adaptent aux Français.

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