En Russie, la diplomatie reste un milieu masculin

Sur 130 ambassadeurs russes, seulement 2 sont des femmes. Comment expliquer leur absence dans les hautes sphères de la diplomatie russe ? A l’occasion du 8 mars, notre attention se porte sur une administration peu féminisée qui façonne la politique étrangère de la Russie.

Institut d'Etat des relations internationales de Moscou

"Attends, je vais t’écrire mon nom, il est terriblement compliqué. Certaines femmes trouvent injuste de devoir changer de nom lors du mariage, mais moi ça m’arrangerait", plaisante Irina Schepetilnikova, étudiante de l’Institut d’Etat des Relations Internationales de Moscou (MGIMO), l’école qui forme le gros du corps diplomatique. En troisième année d’études en relations internationales et en relations publiques, la jeune femme répond à mes questions dans un français parfait.

"Dans mon université, les garçons trouvent ça normal d’être accepté au Ministère des Affaires Etrangères. Pour les filles, c’est un peu plus compliqué" commence-t-elle.

Une distribution des postes peu favorable aux femmes

En Russie, seulement 1 fonctionnaire sur 3 du Ministère des Affaires Etrangères (MFA) est une femme, et l’écart s’agrandit lorsqu’on parvient aux postes à responsabilité. Le nombre incroyablement bas de femmes ambassadrices s’explique par un manque de renouvellement du corps diplomatique. Les employés étant nommés aux plus hauts postes en fin de carrière, la diplomatie russe est actuellement dominée par la génération Lavrov, l’actuel Ministre des Affaires Etrangères né dans les années 1950.

Mais au-delà de cet immobilisme, la distribution des postes demeure en défaveur des femmes selon la récente étude du Conseil Européen des Relations Internationales consacrée à la nouvelle génération de diplomates russes. Les employées sont plus susceptibles d’obtenir des postes qui offrent peu d’opportunités de grimper les échelons : services de traduction, communication…

Irina Schepetilnikova le confime : "Les filles sont plus facilement engagées par des services comme les relations publiques plutôt qu’aux postes de décision du ministère".

Les traditions sont encore influentes, continue-t-elle : "Aujourd’hui, beaucoup de femmes souhaitent travailler à des petits échelons de la diplomatie pour protéger leur vie familiale".

Katia, une autre étudiante du MGIMO ajoute : "Les mentalités jouent probablement un grand rôle. La majorité des Russes pensent qu’employer une femme est plus risqué car elle pourrait favoriser sa vie familiale au détriment de son travail".

Cette mentalité imprègne l’université, où il est très courant d’écouter des professeurs déconseiller le travail de diplomate aux femmes, ou d’entendre des blagues sur "les étudiantes qui ne sont là que pour se chercher un mari".

L’administration reste sourde aux critiques et se fait silencieuse sur les initiatives d’aide aux jeunes femmes, jugeant que l’engagement diplomatique demande une force mentale – comprenez : ne pas aller se plaindre si l’on est traité injustement.

"Il y a encore 5 ans, on n’aurait pas imaginé une femme au poste de porte-parole de la diplomatie"

Cependant, le cheminement vers la parité, quoique bien lent, est indéniable.

Ivan Popov, professeur spécialiste de l’histoire de la diplomatie russe et du protocole diplomatique au MGIMO, observe "une augmentation forte du nombre de femmes diplomates depuis les années 2000".

Selon lui, il y aurait même des femmes à de hauts postes dans l’administration militaire.

Une employée au département du Moyen-Orient du Ministère des Affaires Etrangères confirme : "Il est clair que la situation s’améliore. Il y a encore quelques années, le MGIMO ne permettait pas à ses étudiantes d’apprendre l’arabe. Cet enseignement était jugé inutile par l’administration qui pensait que les femmes ne seraient pas nommées dans ces zones. Or ce n’est plus le cas aujourd’hui".

Elle ajoute : "Il y a 5 ans, on n’aurait pas imaginé une femme au poste de porte-parole de la diplomatie", faisant référence à Maria Zakharova, figure connue en Russie pour sa défense fervente de la diplomatie de Poutine et son franc-parler. Cette dernière a été refusée plusieurs fois au Ministère avant les années 90, bien qu’elle soit issue d’une famille de diplomates.

Le Ministère des Affaires Etrangères, une administration historiquement conservatrice

Le professeur Ivan Popov identifie les raisons historiques d’un univers diplomatique très masculin : "Si l’égalité des genres a été déclarée après la révolution et de nombreuses femmes ont pu entrer dans la fonction publique, la diplomatie était l’une des administrations soviétiques les plus conservatrices. Dans les années 1920, la seule femme travaillant à un haut niveau de responsabilité était Alexandra Kollontaï, qui est devenue plus tard la première ambassadrice".

"L’ère stalinienne est ensuite marquée par un retour aux tendances conservatrices dans la vie sociale, et même après cette période, le retour des femmes dans les hautes sphères ne s’est fait que partiellement. Ce n’est qu’après la période soviétique que l’on observe une certaine augmentation des femmes nommées à de hautes responsabilités dans la diplomatie" analyse-t-il.

Face à cette progression vers la parité qui semble bien lente, l’idée de mesures de discrimination positive envers les femmes est largement rejetée par le Ministère des Affaires Etrangères.

"Aucun outil juridique de discrimination positive n’a été mis en place" explique Ivan Popov. "C’est une décision réfléchie pour dépasser ce qui avait été fait sous l’URSS, et un refus de ne pas appliquer les politiques occidentales d’"affirmative action" qui sont considérées comme similaires aux méthodes de l’ère soviétique.

Le sentiment semble partagé parmi les étudiantes se destinant à la diplomatie, comme Irina Schepetilnikova : "Il semble compliqué d’imposer des mesures car la mentalité ne va pas changer rapidement. Je pense que les femmes peuvent obtenir ce qu’elles veulent par leur mérite".

"Nous y travaillons silencieusement" sourit-elle.

0


0
Login or register to post comments