En Russie, la BD se fraie un chemin vers le grand public

La 16ème édition du festival de la bande-dessinée KomMissia, comme tous les ans depuis sa fondation, bat des records de fréquentation et investit des locaux de plus en plus prestigieux. Tout un symbole pour cet évènement consacré à une forme d’art qui, en Russie, a mis longtemps à se tailler une légitimité et à conquérir son public.

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Crédit : A. Yaitskaïa

"La bande-dessinée ne s’est pas développée historiquement en Russie. À l’Ouest, le début de son développement a accompagné le boom des médias et des journaux des années 1930. Chez nous, c’était le premier plan quinquennal de développement industriel et agricole : il faut croire que la bande-dessinée n’en faisait pas partie", explique Alexeï Yorsh.

Alexeï est un invité régulier du festival KomMissia : c’est l’un des plus célèbres et l'un des tous premiers auteurs russes de bande-dessinée. Pour lui et ses confrères, le chemin à parcourir a été long : la bande-dessinée ne s’étant pas développée à l’époque soviétique, elle n’est apparue en Russie qu’à la chute du rideau de fer, et comme lorsqu’elle est apparue en Europe, la bande-dessinée peine encore à être acceptée par les russes comme une véritable forme d’art.

Et si les comics américains, dans le sillage des superproductions Marvel des dix dernières années, ont fait voler en éclats la barrière qui empêchait la bande-dessinée de prendre pied en Russie, pour Alexeï, leur hégémonie culturelle pose également un défi de légitimité au genre.

"Nous souffrons beaucoup de ce terme de "comics" qui s’est imposée comme traduction russe du terme "bande-dessinée" […] En ce moment, nous luttons pour imposer le terme "roman graphique", à la place de "comics", plus facile à dire et que tout le monde connait, mais qui a une grande influence sur la perception qu’ont les gens de la bande-dessinée. Les parents voudraient toujours que leurs enfants lisent de la littérature classique, ils ne connaissent pas la littérature moderne dont fait partie la bande-dessinée. Ce sont les enfants qui la découvrent et qui s’y intéressent. C’est une situation idéale, quand ces enfants grandissent et découvrent leur propre style".

La première génération de lecteurs a grandi

Cette première génération de lecteurs de bande-dessinée forme justement le gros de la troupe des visiteurs de KomMissia : ce sont les enfants des années 1990.

"J’ai découvert la BD quand j’étais petit avec Calvin et Hobbes et Tortues Ninja", raconte Pavel.

"Et moi avec Picsou Magazine", ajoute Tania.

Ils avaient à l’époque une dizaine d’années, ils ont aujourd’hui entre 29 et 34 ans. Pour eux, la bande-dessinée est une forme d’art, tout aussi légitime que la littérature, le cinéma ou la peinture ; et elle aura toute sa place dans l’éducation de leurs futurs enfants.

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Crédit
A. Lioutik

De nouveaux éditeurs

Accompagnant l’émergence de ce nouveau lectorat, des éditeurs sont apparus pour faire traduire et publier en Russie les grands classiques du roman graphique et de la bande-dessinée européenne : le pétersbourgeois Bum Kniga et les moscovites Bubble et MIF.

"Astérix marche très bien en Russie, mais aussi des séries contemporaines comme Les Carnets de Cerise et Le Château des Etoiles chez MIF, mais aussi les Méta-barons, Moebius, et les romans graphiques, édités en grande partie par Boum Kniga, comme Persepolis. Ces romans graphiques légitiment largement la BD auprès du grand public. Avec les temps, les lecteurs de livres vont découvrir la richesse des meilleures BD européennes", espère Mikhail Khatchatourov, 52 ans, traducteur spécialisé dans la bande-dessinée.

Mikhail est tombé dedans étant petit, plaisante-t-il : il fait partie des "historiques", qui ont découvert la bande-dessinée dès l’époque soviétique en lisant les Pif et Rahan, rares héros qui parvenaient à passer le rideau de fer grâce à leur légitimité communiste.

Pour lui, l’avenir est prometteur : "Il y a encore une dizaine d’années, la bande-dessinée en Russie, c’était une communauté assez restreinte d’amateurs et de connaisseurs. Mais il n’y avait pas d’éditeur, pas de marché ; maintenant, chaque année entre 30 et 40 titres de BD européennes sortent en Russie. C’est encore très peu, mais c’est un très bon début."

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crédit
J. Ivanenko

Pour Alexeï Yorsh, cela va même plus loin et à terme, la Russie sera appelée à développer son propre style de bande-dessinée :

"En ce moment, nous cherchons notre propre langue, quelque chose d’unique. […] Je voudrais voir une école de la bande-dessinée russe qui soit, tout d’abord, indépendante, tout aussi complexe que notre littérature, et peut-être avec des influences avant-gardistes : la bande-dessinée en tant que forme d’art plastique pourrait réunir tous les meilleurs éléments de la culture russe et devenir un héritier de ce que la culture russe a produit de meilleur : la complexité de sa littérature et la forme originale de l’avant-gardisme."

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