"En Russie, il faut demander, insister et ne rien lâcher"

A 27 ans, Sarah Virot a gagné le 1er prix V.I en Russie, après deux années passées au sein de la Rosbank, filiale russe de la Société Générale. Une récompense qui cumule à la fois le prix de l’intégration, de l’innovation, de la performance et de l’esprit d’équipe.

russie-travailler-france-VIE-business-rosbank-etude
Sarah Virot a gagné le 1er prix V.I 2014 en Russie

"J’ai bien fait de faire ce V.I", plaisante Sarah Virot, heureuse d’avoir reçu ce prix dédié au Volontariat International. Avec un mélange d’humilité et de conviction, la jeune femme explique son parcours et sa vision de la Russie. Un pays qui l’attire depuis toujours et avec lequel elle n’a pourtant aucun lien. Mais Sarah Virot a la foi, et elle confie que sa venue est "un signe de Dieu". "Si Il a voulu m’envoyer en Russie, c’est que j’avais quelque chose à faire ici. J’ai suivi cette intuition."

La jeune fille n’a pas été déçue. Son idée de la Russie n’a rien de l’image d’Epinal attachée à la littérature russe mais est influencée par ces études d’Histoire spécialisées dans la période soviétique. Une Russie récente et rugueuse. Passionnée par les totalitarismes, elle veut voir les vestiges de ce régime. Elle confie aussi être venue chercher l’âme russe, "pas celle que l’on perçoit à travers la littérature, mais celle des gens qui ont vécu la dureté et qui restent optimistes."

Après un master d’Affaires internationales à Science Po à Moscou, Sarah veut tout tenter pour rester. Lorsqu’on lui propose de travailler dans la banque, un secteur éloigné de son domaine d’étude, la jeune femme, "issue d’une famille ouvrière modeste" souligne t-elle, a de gros aprioris. Mais elle "se fie à la providence" et accepte d’intégrer un secteur aussi typé que celui de la finance.

Russie Info : Qu’avez-vous découvert dans le monde du travail en Russie lors de votre V.I ?

Sarah Virot : A la banque, j’étais en charge des comptes clients de petites et moyennes entreprises. Ensuite, j’ai vendu des produits financiers et démarché les clients. C’était avant tout un travail de débrouillardise puisque tout était en russe. Un vrai challenge.
Lors de ce V.I, je me suis confrontée à la fois à la culture de la Russie et à la culture de la banque. J’avais imaginé qu‘une personne de l’entreprise, "un parrain", allait m’éduquer et m’apprendre le métier. Or le système russe ne prend pas en compte cette notion de "partage". Quand vous arrivez dans une entreprise, vous êtes jetés dans le bain et personne ne vient vous former. Toutes les personnes avec lesquelles j'ai eu l'occasion de travailler ont été très gentilles, mais puisque personne ne leur demandait de me former, elles estimaient que cela n’était pas dans leurs prérogatives de le faire : elles n’étaient pas payées pour cela.

Il m’a semblé que les Russes ne veulent pas dépasser du cadre qui leur est imparti. La fonction et le titre délimitent un territoire et comprennent un certain type de taches. Ils ne vont pas au-delà. C’est à un tel point que si une personne reçoit une information qui ne la concerne pas et ne rentre pas dans le cadre de son travail, elle ne la transmettra pas à son collègue. Je garde secrètement l’info même si elle ne me sert à rien, l’expéditeur avait qu’à l’envoyer à la bonne personne. C’est surprenant. La notion de partage est totalement négligée.
En ce sens, travailler dans ce pays est très formateur. Et je sais désormais que dans le travail en Russie, il faut savoir demander, insister et ne rien lâcher.

Russie Info : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans les relations de travail ?

Sarah Virot : La relation avec la hiérarchie. Article 1 : le chef a raison. Article 2 : si le chef a tort, référez-vous à l’article 1. La verticale de la hiérarchie a été pour moi une source de tension certainement accentuée par l’absence de transmission du savoir de la part de ma hiérarchie.
Personne n’a l’idée d’aller vers son supérieur et de rouspéter. La hiérarchie ne se remet pas en question. Ainsi, il n’y a pas d’esprit d’équipe, ni de brainstorming, donc peu d’initiative. Le chef russe finalement n’est pas un manager parce qu’il n’a pas la compétence de la transmission du savoir.
Il y a donc eu de fortes incompréhensions essentiellement liées à une culture du travail très différente entre nos pays. D’ailleurs le manque de coaching dans l'entreprise venait essentiellement de ma hiérarchie n+1 russe, à l'inverse le directeur général de RB Factoring, qui est français et à l'origine de mon recrutement, a fait de son mieux pour m'intégrer, me donner des bases de compréhension du métier et du produit. Il était disponible et a même organisé pour les nouveaux arrivants de l'entreprise (russes et français) des "cours" une fois par semaine où chacun venait avec ses questions, où nous faisions des exercices de mise en situation, de réflexion. Il a vraiment été un bon manager alors qu'il avait d'autres obligations.

Russie Info : Votre regard sur la Russie a t-il évolué depuis votre arrivée ?

Sarah Virot : Je suis sans doute moins idéaliste qu’à mon arrivée. La parfaite petite militante pour les droits de l’Homme que j’étais, avec l’idée que tout était fait contre les gens dans ce pays et que la population était soumise à l’Etat, s’est adoucie. On me disait d’ailleurs souvent que je n’aimais pas la Russie. Je répondais qu’au contraire, c’est parce que je l’aime que je pense qu’elle mérite mieux.
Aujourd’hui, je suis moins militante car j’ai une autre compréhension de la politique russe. Mon regard est moins politisé. Les gens m’intéressent davantage, leur façon de vivre et de réagir aux évènements. J’envie leur capacité à savourer chaque moment malgré les difficultés. Les Russes vivent dans l’instant. Sans doute est-ce parce que je suis croyante mais je le comprends. A quoi bon se battre contre la volonté de Dieu ? Ce n’est pas du fatalisme, c’est un état d‘esprit heureux. Les Russes vivent au jour le jour et lorsqu’ils font des plans pour le lendemain, ils savent que tout peut être ruiné par les aléas politiques ou économiques.
Mon impression sur la Russie, jamais démentie pendant ces trois années, est que le pays est envoutant.

---------
* Le V.I.E, instauré par la loi du 14 mars 2000, permet aux entreprises françaises de confier à un jeune, homme ou femme, jusqu’à 28 ans, une mission professionnelle à l’étranger durant une période modulable de 6 à 24 mois, renouvelable une fois dans cette limite.
Le Grand Prix du Volontariat International permet d’encourager le recours des entreprises au Volontariat International en Entreprises (V.I.E) et de récompenser un V.I.E en poste.

Retrouvez RUSSIE INFO sur Facebook et Twitter

0


0
Portrait de goutierre@tpa.ru

Merci Maureen pour ce bel article et bravo a Sarah

Gorodkov Elisabeth



Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires