Emigration des Russes : qui sont-ils et où vont-ils ?

Le nombre d’émigrés russes a augmenté de façon considérable ces cinq dernières années. L’économiste Alexander Grebenyuk explique au journal Lenta qui sont les Russes qui quittent leur pays, pourquoi, et où vont-ils.

société-russie-russes-emigration-economie-travail
Photo : Алексей Мальгавко / РИА Новости

Entre 1989 et 2015, la Russie a perdu environ 4,5 millions de personnes selon l’agence d’Etat de statistiques Rosstat. Le pic de l’émigration a eu lieu en 1992, un an après l‘effondrement de l’Union soviétique, avec le départ de 704.000 Russes.

Les années suivantes, le nombre des départs s’est réduit. En 2011, seulement 29 000 Russes ont quitté le pays. Mais en 2012, la tendance s’est totalement inversée, et les années suivantes, une perte en moyenne de 120 000 personnes a été enregistrée chaque année, au cours des cinq dernières années dans le pays.

Les experts du "Comité des initiatives civiles", qui ont préparé un rapport intitulé "Émigration de la Russie à la fin du XX et début du XXI siècles», soutiennent que les chiffres officiels des statistiques sont parfois bien éloignés de la réalité, et insistent sur l'impact de ces départs dans le développement du pays, étant donné le profil des émigrés russes.

Interview de l’économiste Alexander Grebenyuk, traduite partiellement du journal russe Lenta.ru.

Les statistiques officielles sont-elles réellement en désaccord avec les chiffres réels ?

Alexander Grebenyuk : Jugez par vous-même. Selon Rosstat, en 2013, un millier de Russes seraient partis en Israël, alors que le ministère de l'Immigration d'Israël fournit de son côté un chiffre de plus de 4 000 personnes. La même situation existe avec l'Allemagne, où selon le service des statistiques allemand, le flux des Russes est 3,5 fois plus élevé que celui revendiqué par la Russie. En 2012, le Bureau national britannique des données statistiques émettait quant à lui un nombre d'émigrants russes 17 fois plus élevé que celui fourni par le Service d'Etat des statistiques russes.

L’agence Rosstat est-elle délibérément malhonnête ou n'a t-elle pas les moyens de recueillir les données correctement ?

Alexander Grebenyuk : Dans tous les pays, l'émigration est considérée comme un problème, bien pire que la migration. Donc incriminer Rosstat ne sert à rien, l’agence reçoit les informations du ministère de l'Intérieur.

Les données sont recueillies sur la base des notifications des citoyens. On suppose qu’une personne qui quitte le pays pour s’établir en résidence permanente à l'étranger doit le signaler aux autorités. Cependant, tous ne le font pas. Par conséquent, les statistiques officielles ne sont pas très fiables. Il serait peut-être possible d'organiser un autre système, en récupérant par exemple les noms au passage des frontières. Si au cours de l'année, la personne n'est jamais réapparue dans le pays, on se rendrait compte qu'elle est partie pour toujours. Il existe quelque chose de semblable au Canada.

Dans votre étude, vous mentionnez 21 pays pour lesquels les Russes quittent leur patrie. Quels sont ceux que les Russes choisissent le plus souvent?

Alexander Grebenyuk : Depuis 1990, il s’agit essentiellement des États-Unis, de l'Allemagne, et Israël. Nous voyons également croître l’émigration russe au Royaume-Uni et en Suisse. C’est une population de Russes riches qui part dans ces pays parce que la vie y est assez chère.

Les Russes moins riches partent principalement dans les "jeunes" pays de l'UE : la République Tchèque, la Pologne, la Lettonie. Il y est plus facile et moins coûteux d'y être naturalisé. Il y a un nouveau groupe de pays, autrefois considéré comme exotique, vers lequel le flux ne cesse de croître : c'est la Chine, et l’Asie orientale. Beaucoup de nos compatriotes s’installent en Thaïlande, en Corée du Sud et au Japon.

Le rapport montre également qu’aujourd’hui les Russes les plus riches vivent entre deux pays, ayant en dehors de Russie certains biens immobiliers. Peuvent-ils être considérés comme des émigrants ?

Alexander Grebenyuk : La définition d’émigrant répond à une méthodologie internationale précise. Si une personne vit plus d’un an dans un autre pays que le sien, de façon permanente, il peut être inclus dans les statistiques des émigrants.

Combien de Russes aujourd'hui vivent à l'étranger?

Alexander Grebenyuk : Selon Eurostat et l'Organisation de coopération et de développement économique dans les 21 pays qui apparaissent dans notre étude, il existe actuellement 1,5 million de citoyens russes en dehors de Russie. Selon d'autres statistiques, il y en aurait entre 25 et 30 millions…

Mais la diaspora russophone est différente de beaucoup d'autres. Au cours des dernières décennies, la Russie a perdu beaucoup de ses compatriotes qui ont des niveaux élevés de qualification et qui sont formés professionnellement. Par conséquent, la diaspora russe la plus nombreuse est celle des travailleurs qualifiés.

De quelles villes russes les émigrants partent-ils le plus souvent?

Alexander Grebenyuk : Il est apparu que les Russes quittaient principalement des régions riches, telles que Moscou, la région de Kalouga, ou Saint-Pétersbourg, autrement dit des régions ayant un niveau de vie relativement élevé. Les Russes issus de régions pauvres, comme la République Tuva ou le Caucase du Nord, seraient moins susceptibles d'émigrer.

Par ailleurs, de 2011 à 2014, une augmentation de près de cinq fois le nombre d’émigrants a été constatée dans les régions frontalières : Kaliningrad, les régions de Sakhaline, ou encore la Carélie. Là, les gens ont eu l'occasion, avant de partir définitivement, de se rendre chez leurs voisins pour travailler, regarder, et s’habituer à un nouveau genre de vie.

Pourquoi les habitants des zones défavorisées ne partent-ils pas vers d'autres pays à la recherche d'une vie meilleure?

Alexander Grebenyuk : Il y a une hypothèse qui veut que la population de ces régions ont davantage l’objectif de faire avancer le pays. Mais en réalité, cette population ne peut tout simplement pas se permettre d’aller ailleurs. Elle n’en a pas les moyens.

Alors pourquoi les Russes quittent-ils davantage les villes sûres?

Alexander Grebenyuk : Les personnes instruites ayant un statut social élevé se rendent rapidement compte lorsqu’ils ont atteint un certain plafond. Imaginez un programmeur qualifié de 30 ans à Moscou. En moyenne, il gagne 2.000 dollars par mois, et sa femme gagne autant, ou au moins la moitié. Fondamentalement ils sont heureux parce que, selon les normes russes, leur famille vit très confortablement. Mais ce programmeur voit que son salaire en Californie pourrait être de six mille dollars. Autrement dit, l'émigration est une solution très avantageuse pour lui.

Presque toutes les causes de départ de Russie sont économiques avec le désir fondamental d'améliorer son niveau de vie. Les gens - instruits avec un statut social élevé - se rendent compte que leur compétence a ailleurs une valeur plus élevée qu’en Russie. Et ici, il est même pas question d'argent, mais de la possibilité d'une nouvelle croissance.

Est-il possible de faire un portrait type de l’émigrant russe ?

Alexander Grebenyuk : Malheureusement, les statistiques Rosstat ne recueillent pas ces informations. Il y a un grand trou dans les données et il serait nécessaire de changer la méthode de comptabilité. Néanmoins, nous avons essayé de recueillir les données officielles disponibles dans les pays d'accueil. Cela s’est avéré intéressant. Par exemple, la majorité des émigrants russes qui sont allés en Allemagne sont des scientifiques. En Finlande, les Russes sont en tête parmi les étudiants étrangers. En ce qui concerne l'âge, c’est celui des étudiants, quand on n’a pas peur de partir, et qu’on aspire à voir le monde. Le deuxième groupe d’émigrants russes est composé de citoyens hautement qualifiés entre 30 et 40 ans.

C’est un réel problème. Si l'on regarde l'histoire de l'émigration depuis 1990, il se trouve qu’au début partaient les personnes âgées. Aujourd’hui, ce sont les jeunes, entreprenants, avec un diplôme d’enseignement supérieur et du pouvoir d’achat qui s’en vont, c’est-à-dire le meilleur du capital humain. Et alors qu’aujourd'hui, la Russie doit diversifier son économie et réaliser de grandes percées technologiques, le départ de ces personnes représente une perte grave.

Récemment, les réseaux sociaux ont diffusé l’information que les fonctionnaires de haut rang devraient interdire à leurs enfants d'étudier à l'étranger. Cela aiderait-il la Russie ?

Alexander Grebenyuk : Ceci concerne un problème différent, lié à la sécurité nationale. Certains employés de haut rang du ministère de la Défense, ou d'autres organismes gouvernementaux, ont des l'enfant vivant à l'étranger, et cette situation, en cas de relations conflictuelles avec un partenaire, est impensable.

Autrement dit, les enfants de fonctionnaires gouvernementaux de haut rang sont obligés de vivre dans le pays de leurs parents ?

Alexander Grebenyuk : Je ne sais pas. Mais si une personne prend un haut poste au sein de l'Etat, - un député de la Douma, un sénateur ou un gouverneur - il doit croire en l'avenir de son pays.

0


0
Login or register to post comments