Divinations: quand les Russes s’enquièrent de leur avenir

Dans la tradition russe, la période du 7 au 19 janvier, du Noël orthodoxe à la Théophanie, s’appelle les svyatki (святки) ou "les jours saints". C’est le moment où la magie parcourt la terre et où les divinations sont plus sûres que jamais.

La divination des svyatki de Constantin Makovski (1905 - Atheism museum)

Liés au solstice, les svyatki représentent le côté païen des fêtes hivernales russes, avec ce qu’elles ont de plus ancien et de moins officiel. Et pourtant, même en étant coincés entre deux fêtes chrétiennes, et déplacées sous les bolcheviques de la fin décembre au début du mois de janvier, ces "jours saints" continuent de susciter beaucoup d’enthousiasme. Pendant cette période, la pratique de l’art divinatoire bat son plein.

Ruptures des calendriers

Il semblerait que la Russie ait un penchant pour tout dédoubler : elle a deux capitales, porte un aigle bicéphale sur ses armoiries et fête le Nouvel An à deux reprises, le 31 décembre et le 13 janvier. Ce dernier, nommé le Vieux Nouvel An, existe grâce au calendrier julien qui règle la vie de l’Eglise orthodoxe et au calendrier grégorien qui fut introduit en 1918 par les bolcheviques et qui est devenu le calendrier officiel. Aussi, les dictionnaires russes ajoutent à chaque date deux chiffres : le premier correspond au calendrier grégorien et le deuxième, mis entre parenthèses, correspond au calendrier julien.

La différence de 13 jours entre les deux dates permet donc aux Russes de fêter le Nouvel An deux fois. Pourtant, comme le calendrier julien retarde, le Noël orthodoxe se tient le 7 janvier ce qui prive les croyants des plats festifs du 31 décembre car ils doivent observer le jeûne.

La dualité de calendrier produit aussi une confusion des traditions remontant au paganisme slave car elles se retrouvent détachées du cours naturel du temps. Cependant, cela n’empêche pas leur existence et les svyatki en sont la preuve.

Jours du croisement des mondes

Jadis, les svyatki se tenaient à la fin du mois de décembre et marquaient la transition d’une année à l’autre, et le passage de l’ancien monde au nouveau monde qui était encore «en construction » pendant ces jours. Cela permettait le renouvellement de la terre, ce que les slaves orientaux, y compris les Russes, percevaient entre autre comme un filage : le monde était filé par des forces surhumaines. C’est pourquoi, il était, par exemple, interdit aux femmes de toucher leurs quenouilles au cours des svyatki pour ne pas abîmer le nouvel univers en formation par un travail maladroit.

La période était chargée de rites qui devaient permettre la fertilité des champs et la fécondité du bétail. C’est pour ça que la table des svyatki était toujours bien garnie et composée des meilleurs mets : plus ils étaient nombreux et plus l’année à venir allait être abondante.

C’était aussi le moment où la frontière entre le monde humain et surhumain devenait la plus perméable. D’une part, cela ouvrait la terre aux êtres fantastiques, parfois méchants et dangereux. D’autre part, le croisement des mondes favorisait les tentatives d’apprendre le futur. Les prédictions reçues au cours de ces jours étaient considérées comme les plus sûres et on peut dire que les pratiques divinatoires étaient le coeur de la période.

Divination : usage contemporain
Il semble que l'attitude critique de l’Eglise, l’athéisme soviétique et même l’époque numérique n’ont pas changé le statut des svyatki. Jusqu’à nos jour les Russes les attendent, surtout les jeunes filles, pour demander ce qui va leur arriver. Et ce n’est pas le cours des devises qui les inquiètent ! Comme autrefois, les thèmes les plus émouvants sont l’amour, le mariage et la naissances des enfants.
Il suffit de parcourir les réseaux sociaux russes pour découvrir des divinations anciennes agrémentées par des témoignages contemporains. Russie Info en a triées quelques exemples.

Le pont

Mettre plusieurs branchettes (du balai par exemple) sous son oreiller pour qu’elles forment une sorte de pont. Avant se coucher il faut prononcer: "Celui qui est mon promis, viens à me conduire à travers ce pont." Si la fille rêve sur ce sujet c’est qu’elle se mariera pendant l’année.

Katya, 2015 : "Une fois, étant jeune fille, j’ai mis des branchettes et j’ai vu en rêve que je rencontrais un jeune homme brun au complet gris sur un pont, mais je n’ai pas vu son visage. Aujourd’hui je suis mariée, mon mari est brun, et pour notre mariage il est venu avec un complet gris."

Le bateau

Les filles versent de l’eau dans une bassine au bord de laquelle elles collent des billets portant des prénoms masculins. Puis chacune met sur l’eau une écale avec une petite bougie allumée qui vogue vers tel ou tel billet. Le prénom touché est celui du promis de celle qui a fait le "bateau".

Mila, 2015 : "Ma mère m’a raconté que ses copines et elle l’avaient fait et son bateau choisissait toujours le papier avec le prénom « Victor ». Mon frère et moi nous avons le patronyme Victorovitchy".

Le prénom du premier venu

A minuit, on sort dans la rue et demande le prénom du premier homme rencontré – ce qui prédit le prénom du futur époux de celle qui pose la question.

Unika : "Une fois, au cours des svyatki, mes copines et moi avons décidé de demander le prénom du premier passant, juste pour nous amuser. Comme il n’y avait pas de passant, je l’ai demandé à un chauffeur de taxi, il s’appelait Andrey. Deux ans plus tard, je me suis mariée avec un Andrey, un autre bien sûr !"

La réponse de la cire

On met du lait dans une soucoupe que l’on pose sur le seuil de notre logement et on prononce ces mots : "Mon maître domovoï [le génie de la maison dans le folklore russe], viens sur le seuil pour boire du lait, pour manger de la cire !"
Puis on verse de la cire fondue dans le lait et on regarde la forme qu’elle prend pour expliquer le futur. Une croix signifie des maladies tandis qu’une étoile signifie une réussite professionnelle, une fleur promet un mariage et des bandes de cire annonce un voyage, un animal symbolise un ennemi et une figurine humaine, un ami, etc.

Margo, 2016: "J’avais 17 ans, mes parents étaient chez des amis dans une autre ville, et je passais une soirée avec l’une de mes amies. Elle m’a proposé d’interroger la cire. La mienne a pris la forme d’un militaire, puis de barres ce qui signifiait une longue route. La cire de ma copine a pris la forme de figurines de deux bébés. Nous en avons ri, puis nous avons oublié jusqu’au moment où je me suis mariée avec un militaire géorgien et que je me suis installée chez lui, en Géorgie. Ma copine ne s’est pas mariée mais elle a des jumeaux."

Le miroir

La personne qui va interroger sur son avenir doit se débarrasser de tous les objets protecteurs, comme sa croix. A minuit, elle s'assied entre deux miroirs situés face à face et flanqués de deux bougies allumées. En regardant attentivement entre le couloir des reflets elle pourra voir son promis. A peine l’image apparaît, il lui faut crier: "Protège-moi !" sinon elle risque d’être saisie par le diable et emportée à travers le miroir dans le monde des morts.
Anna, 2017 : "Je n’ai jamais essayé la divination par le miroir, par contre ma grand-mère a regardé dans les miroirs. Elle y a vu un brouillard duquel un soldat sortait : ses bottes, son pantalon de cavalier... Ma grand-mère s’est effrayée et est sortie de la pièce. Néanmoins, plus tard, elle s’est mariée avec un militaire."

Sources utilisées :
Terestchenko А. : La vie quotidienne du peuple russe : amusements, jeux, danses en rond
Zabylin M. : Peuple russe, ses coutumes, ses habitudes, ses superstitieux et sa poésie
Résaux sociaux russes

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