Diplomatie: les atouts d'Angela Merkel pour comprendre Vladimir Poutine

Angela Merkel semble être le seul leader occidental qui sache parler à Vladimir Poutine et que celui-ci respecte. Décryptage d’une relation diplomatique au centre de la crise ukrainienne, avec Philippe Migault.

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Pour avoir vécu comme lui en RDA, au sein du bloc soviétique, Angela Merkel comprend les ressorts psychologiques de Vladimir Poutine.

"Entre la Russie et l’Amérique se trouvent des océans. Entre la Russie et l’Allemagne se trouve la grande histoire" déclarait Vladimir Poutine en 2001 devant le Bundestag. En effet, l’histoire entre les deux pays se fonde sur des relations commerciales et culturelles étroites mais aussi sur des liens de parenté et d’amitié entre les chefs d’Etat depuis le XVIIIème siècle. La tsarine Catherine II n’était-elle pas une princesse allemande ? Sa politique de développement des terres agricoles a d’ailleurs attiré de nombreux allemands dont la population a atteint 2,5 millions de personnes dans l’empire russe à la veille de la Première Guerre mondiale. Ces-derniers détenaient environ 44 % du capital de production à cette même période.

Et si lors de la Seconde Guerre mondiale les deux pays se sont affrontés, l’Allemagne est redevenue aujourd’hui l’alliée économique de la Russie en étant son premier partenaire commercial. L'Allemagne lui achète un tiers de son gaz et de son pétrole et les échanges entre les deux pays s'élèvent à 76 milliards d'euros.

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Philippe
Migault

Analyse de la relation diplomatique entre l’Allemagne et la Russie, avec Philippe Migault, directeur de recherche à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).


Russie Info : Comment interprétez-vous le leadership de l’Allemagne dans la diplomatie européenne qui s’oppose à la Russie dans la crise ukrainienne ?

Philippe Migault : L’Allemagne, au-delà de ses déclarations mêmes sévères, peut difficilement se passer de sa relation économique avec la Russie. Cette dernière est un partenaire commercial avec lequel elle entretient des échanges qui pèsent près de 80 milliards d'euros annuels et quelques 6 000 entreprises allemandes sont implantées sur le territoire de la Fédération. Elle est l’interlocuteur privilégié de la Russie en Europe, et en ce sens elle module son comportement au regard des liens économiques qui l’unissent à ce pays.

Parallèlement, comme le disait Gerhard Schroeder, "monsieur Gazprom" désormais outre-Rhin (L’ancien chancelier allemand s’est vu offrir par Vladimir Poutine le poste de dirigeant dans le consortium North Stream, filiale de Gazprom ndlr), les Allemands bénéficient désormais d’une chance : celle donnée par la "grâce de la naissance tardive". Ils n'ont plus rien à voir avec l'Allemagne nazie qui a été vaincue il y a 70 ans, quant à la réunification de l’Allemagne, elle a maintenant près d'un quart de siècle.

En conséquence ce pays agit de nouveau sans complexes et recommence à peser de tout son poids géopolitique réel et traditionnel: celui de pivot de la Mitteleuropa. En République Tchèque, en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, combien d'industries appartiennent à des capitaux allemands ? Décomplexés par rapport aux générations qui les ont précédés, les Allemands aspirent à rejouer un rôle politique à la hauteur de leur poids économique, y compris d’interlocuteur privilégié traditionnel de la Russie.

Russie Info : Comment qualifieriez-vous les relations entre Angela Merkel et Vladimir Poutine ?

Philippe Migault : La relation qu’Angela Merkel entretient avec Vladimir Poutine n’est peut-être pas aussi étroite que celle de son prédécesseur, Gerhard Schröder, mais elle reste stratégique. Je dirais qu’ils ont une forme de complicité et une relation plus constructive qu’avec d’autres chefs d’Etat. Pour avoir vécu comme lui en RDA, au sein du bloc soviétique, Angela Merkel comprend les ressorts psychologiques de Vladimir Poutine. Tous les deux partagent des référentiels communs. Par ailleurs, ils ne sont pas séparés par la barrière de la langue puisque Vladimir Poutine parle l’allemand - le président russe était agent du KGB à Dresde pendant de nombreuses années -, et Angela Merkel le russe.

La chancelière allemande a donc plus d’atouts que d’autres pour comprendre la sensibilité de son homologue russe. Vladimir Poutine est souvent accusé d’être "brusque" avec les autres chefs d’Etat. Mais il sait d’emblée qu’ils ne vont pas le comprendre. Ils ne parlent pas le même langage dans le sens où ils n’ont ni références, ni système de valeurs en commun. Avec Merkel, c’est différent.

Russie Info : Historiquement, à quoi ressemblent les relations germano-russes ?

Philippe Migault : L'Allemagne a une relation étroite avec la Russie depuis le 18ème siècle, oscillant entre alliance et haine. L’alliance se retrouve tout d’abord au niveau culturel : la langue russe compte un nombre fou de mots d'origine allemande du fait de la présence historique de nombreux Allemands en Russie. Au niveau historique : les Romanov étaient, de par le sang, de purs princes allemands.
Au niveau politique enfin, après avoir combattu Napoléon, l’empire russe et le royaume de Prusse ont été les initiateurs de la Sainte Alliance avec l’empire d’Autriche en 1815, destinée à maintenir la paix en Europe et à contenir des révolutions similaires à celle que la France avait connue. Enfin l’Allemagne et l’Union Soviétique, marginalisées, ostracisées par les autres nations européennes, se rapprochent dès 1922 à Rapallo, moins de quatre ans après la fin de la première guerre mondiale, logique de rapprochement strictement pragmatique qui atteint son apogée le 23 août 1939, avec l’Alliance que concluent Hitler et Staline contre la Pologne. L'étroite relation économique et politique germano-russe actuelle découle de cette longue histoire commune mais aussi d’une complémentarité évidente entre un état regorgeant de matières premières et un autre excellant dans l'industrie de transformation.

Cependant cette relation est aussi teintée de haine : celle que les Russes ont ressentie à l’encontre de l'impératrice Anna Ivanovna et de son favori allemand Biron lors du fameux épisode de la « Bironovchtchina ». Celle qu’ont nourri les Russes sous Catherine II vis-à-vis de Frédéric le Grand, roi de Prusse, après le règne désastreux du Tsar Pierre III. Ce dernier était un « fan » si inconditionnel du roi prussien qu’il a trahi son pays en sa faveur. Celle qu’a suscité la fréquente prépondérance qu’exercent à la cour des Tsars les Allemands, qui bien souvent ne sont en fait que des « barons » Baltes. Enfin la haine atteint son paroxysme avec la Grande guerre patriotique, qui se conclue certes par la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie, mais par une victoire payée de 27 millions de morts.

Russie Info : Un point sur les relations diplomatiques entre la France et la Russie. Où en sont-elles ?

Philippe Migault : Les relations sont moins cordiales que sous l'ère Sarkozy. La relation glaciale entre Vladimir Poutine et François Hollande ne favorise guère un rapprochement plus étroit. Pour autant, sous des apparences moins amicales, les entreprises françaises continuent d'investir en Russie. Quant au rôle de la France dans la crise ukrainienne, il sera nécessairement marginal : nous sommes désormais une puissance régionale, qui n'a pas son mot à dire en dehors de sa sphère d'influence, dont l'Europe orientale ne fait plus partie depuis longtemps.
Lors du Plan de Paix Sarkozy-Medvedev pour mettre fin au conflit en Ossétie du Sud en 2008, nous avons pu avoir l’impression que la France jouait un rôle important dans les relations diplomatiques entre l’UE et la Russie. Mais c’est parce que Nicolas Sarkozy était alors à la tête de l'UE dont la France assurait la présidence. Il a joué les médiateurs avec d'autant plus de facilité que personne ne voulait aller au clash et que le dossier géorgien est tout de même moins stratégique que celui de la Crimée.

Trois ingrédients se sont associés en cette occasion pour donner une impression de suractivité "sarkozyenne": la capacité de Sarkozy à être toujours le premier sous les projecteurs. La période du mois d'août, au cours de laquelle les journaux sont à l’affût du moindre évènement pour remplir leurs colonnes vides. Enfin le scenario, puisque Mikhaïl Saakachvili, alors président de la Géorgie, a été dénoncé par l'UE comme le responsable du déclenchement des hostilités, ce qui a considérablement facilité la tâche de l'administration française.
Mais ce cocktail était nécessairement éphémère et il a bien fallu en revenir au cruel principe de réalité : La France est une nation déclinante sur le continent européen. Elle ne se distingue plus que par sa puissance militaire et son siège au conseil permanent des Nations-Unies. Mais ce déclin elle l'a choisi. En ce sens, il n'est pas inéluctable.

Des chiffres sur la relation commerciale entre l'Allemagne et la Russie:
• L’Allemagne est le 1er partenaire commercial de la Russie.
• 300 000 emplois en Allemagne dépendent de la Russie.
• La Russie est le 11ème partenaire commercial de l'Allemagne. Quelque 6.200 entreprises allemandes y sont implantées.
• Le commerce entre les deux pays représente plus de 76 milliards d'euros, indique la BGA.
• Le volume commercial des échanges entre l'Union européenne et la Russie représente environ 1% du produit intérieur brut (PIB) de l'UE et 15% du PIB russe, selon les chiffres de la BGA.

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