Des Moscovites rendent hommage aux victimes de la répression soviétique

A Moscou, La Dernière Adresse est un projet porté par des bénévoles, dont l’historien Nikita Sokolov, qui luttent contre l’oubli des victimes de la répression politique pendant les années soviétiques.

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Ici a vécu Vladimir Abramovitch Nicolaev, docteur-pédiatre, né en 1902, arrêté en 1936, fusillé le 19.12.1938, réhabilité en 1961. Photo : David Trilling

Dans le brouillard du centre moscovite où les flocons de neige recouvrent son bonnet de tricot usé, Nikita Sokolov grimpe sur son escabeau pour accrocher deux plaques grises argentées rectangulaires, pas plus grandes que la main d’un homme, sur le mur d’un immense bâtiment stalinien, 5 rue Dolgorukovskaya. Son complice, Sergueï Parkhomenko, célèbre journaliste, traîne l’échelle quelques pas plus loin et accroche deux autres plaques.

Conçue par l’architecte et artiste Alexander Brodsky, chaque plaque porte les mêmes lignes gravées qui ne différent que par les noms, professions et dates indiqués :

Ici vivait RAÏSA LEONIDOVNA KHAVINA-SKRYPNIK, Ingénieur
Née en 1904
Arrêtée le 11.07.1938
Fusillée le 28.08.1938
Réhabilitée en 1990

A gauche du texte, un carré a été découpé dans le métal symbolisant le vide causé par l’arrestation de la personne. Une personne parmi des millions de citoyens soviétiques qui ont été arrachés à leur famille sans avertissement puis exécutés ou emprisonnés sans procès équitable.

"La seule façon de préserver la mémoire des victimes - non pas avec un monument pompeux et des rituels formels pour des jours choisis - c’est de leur trouver un espace personnel au sein de la ville moderne", a écrit Sokolov dans le magazine en ligne Ezhednevny Journal (bloqué en Russie).

Ces signes commémoratifs, ces 18 plaques installées à Moscou, font partis de l’initiative bénévole La Dernière Adresse, financée par un crowdfunding (financement participatif), et lancée il y a un an par Parkhomenko pour commémorer les victimes de la répression politique et arbitraire soviétique.

Une mémoire à contre-courant

Inspirée par le projet de l’artiste allemand Gunter Demnig pour honorer les victimes du nazisme, La Dernière Adresse marque les derniers lieux où les victimes ont vécu de leur plein gré. Cette idée émerge dans un contexte peu propice au regard critique sur l’histoire de la Russie. Dans une atmosphère marquée par un antagonisme grandissant avec l’Ouest et une économie hémorragique, Moscou a vanté une idéologie nationaliste et conservatrice désignant des ennemis tout autour et glorifiant l’unicité, les traditions et les victoires historiques du pays.

"Les répressions massives et leurs victimes ne sont pas vraiment des thèmes compatibles avec l’image du Pays des Victoires", explique Elena Zhemkova, directrice exécutive de L‘International Memorial Society, un groupe de recherche et de défense des droits de l’Homme qui a passé plus de 20 ans à documenter les injustices de l’appareil répressif soviétique, et a fait face à de nombreuses attaques publiques et juridiques de la part de l’Etat durant les deux dernières années.

Bien que le caractère tabou des prisonniers politiques a commencé à se dissiper vers la fin des années 1980, la société russe a finalement peu avancé dans son rapport avec ce passé. Elena Zhemkova critique le manque d’effort du gouvernement et sa réticence à parler de responsabilité. Les répressions sont vues comme des catastrophes naturelles "comme la peste au Moyen-Âge." "Elles ne sont pas décrites comme une terreur d’Etat, les gens ne parlent pas de leurs origines, ou de leurs responsables", dit-elle. "Et, bien sûr, les Russes ne parlent pas de ce qu’il faut faire pour que jamais cela ne se reproduise. C’est le problème."

Pas de ligne claire entre les bourreaux et les victimes

Un autre obstacle à une véritable prise en compte du passé est le flou : le programme d’extermination de l’Union soviétique - contrairement à l’Allemagne nazie - ne traçait pas une ligne claire entre ses bourreaux et ses victimes. Les anciens habitants du 5 rue Dolgorukovskaya en sont un parfait exemple selon Dimitry Belanovsky, résident et historien amateur de ce bâtiment : un diplomate arrêté est mort en prison en 1938 ; au printemps 1940, le capitaine de la police secrète en charge de cette affaire a été exécuté en tant qu’ennemi du peuple ; puis la famille de cet officier a dû partager un appartement avec la femme et les fils d’un commercial fraîchement arrêté.

Lorsque Sokolov et Parkhomenko accrochent les plaques, un groupe d’environ soixante-dix personnes regardent, la majorité aux cheveux blancs. Une femme fait le signe de croix et marmonne une prière, une autre distribue des oeillets rouges que ses voisins avaient déposés sur une corniche métallique.

Sur trois des quatre plaques, les dates des arrestations se situent entre 1936 et 1938, période des arrestations à grande échelle les plus notoires, appelées purges de Staline ou Grande Terreur. La Dernière Adresse s’efforce cependant de recouvrir l’entière période soviétique, de 1917 à 1991.

Staline en demi-teinte

Bien que parler de la Grande Terreur ne soit nullement interdit - au contraire, le musée du goulag financé par l’Etat déménagera dans un bâtiment de quatre étages de près de dix fois sa taille actuelle l’année prochaine - les Russes ne considèrent pas Staline comme un "méchant" à part entière. Cinquante et un an après la mort du tyran, on lui attribue toujours le mérite de la victoire soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, très symbolique aujourd’hui encore, et il est souvent admiré en tant que "gestionnaire efficace", à l’origine de grandes réalisations comme l’industrialisation, la loi et l’ordre.

Ces représentations ont entre autre été nourries par Vladimir Poutine : sa critique à l’égard de Staline reste teintée de louange, tandis que le patriotisme défendu par l’Etat a cherché à stigmatiser les dissidents comme des ennemis et contrecarrer le débat intellectuel, tout en insistant sur des images représentant la grandeur de la Russie.

Selon les chiffres de l'ONG Mémorial, environ 11 millions de prisonniers politiques ont été arrêtés sous le règne de Staline. Un sondage publié cet automne par un sondeur proche du Kremlin révèle que le nombre de Russes niant l’existence de répressions politiques massives en URSS a doublé durant les 13 dernières années, passant de 8% à 16%.
(...)

Une personne par plaque

La Dernière Adresse a l’intention de rééquilibrer quelque peu la situation. "S’il y a deux ou trois milles plaques accrochées à travers Moscou, ce sera très visible".
Et selon Parkhomenko, "Ce sera suffisamment visible pour que les gens marchant dans la rue ainsi que les enfants se demandent : qu’est-ce que c’est ?"

Comme le projet allemand dont elle s’inspire, l’initiative La Dernière Adresse s’appuie sur deux principes fondamentaux : un seul nom par plaque, et une personne à l’initiative de chacune d’entre-elles. L’initiateur doit payer le coût de production : 4000 roubles par plaque, passant de 120 dollars à moins de 70 dollars avec le taux de change cette année. Jusqu’à présent, plus de 300 propositions ont été soumises. La principale source des adresses est la base de données de Mémorial, contenant quelques 2 650 000 victimes soviétiques de la répression politique (contenant cependant beaucoup moins d’adresses).
A cause du climat de Moscou et de son penchant pour la démolition, les plaques seront fixées sur les murs et non sur les trottoirs, comme l’ont fait leurs homologues allemands ; et à cause de fréquents vols de ferraille, le laiton onéreux a été remplacé par de l’acier galvanisé.

Que les fonctionnaires n’interfèrent pas !

La Dernière Adresse n’a reçu aucun support du gouvernement mais a rassemblé près d’un million et demi de roubles à travers la collecte de fonds en ligne. Tout ce que Parkhomenko espère des fonctionnaires, c’est "qu'ils n’interfèrent pas" et que "personne n’arrive avec un pied de biche en criant : ce n’est pas permis ! et ne commence à arracher les plaques".

"Chacun trouve ses propres raisons d’aimer son pays" dit Sergueï Parkhomenko. "Certains l’aiment à travers un "gestionnaire efficace" qui a tué de sang-froid des millions de personnes. Moi, je vais aimer et respecter mon pays pour me souvenir de chacune de ces personnes."
L’intégralité de l’article (en anglais) de Natasha Yefimova-Trilling sur le site du Calvert Journal

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