De la Russie à la France, le portrait d’Elena

De l'âpreté de certaines histoires de l'émigration russe, rien n’est présent dans le parcours d'Elena. Ici pas d'exil forcé, pas de fuite désespérée vers une vie meilleure, pas d'arrachement douloureux à la terre natale, mais plutôt une histoire faite de passions partagées, de rêves réalisés et de rencontres providentielles.

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Spectacle : L'hiver, quatre chiens mordent mes pieds et mes mains.

Dans le parcours d’Elena, artiste russe installée en France depuis 1996, l'ombre de la nostalgie ne plane pas, la violence de la rupture n'éclate pas. Statut d'artiste oblige, son histoire avec la France débute en 1993 avec un spectacle sur la scène parisienne. Trois années passées à naviguer entre Paris et Moscou au gré des représentations constituèrent sa première rencontre avec la ville Lumière, ses premiers étonnements et ses premières amours.

Par connaissance interposée, Elena profite d'une opportunité au sein du Cirque de Barbarie. Dans cette troupe constituée exclusivement de femmes, la passion de son metteur en scène Barbara Vieille pour la Russie place d'emblée l'aventure sous des auspices bienveillants.

"À 19 ans, armée d'un visa de travail de trois mois, je suis entrée dans l'exercice de ma profession par la porte miraculeuse de l'expatriation."

De la pérestroïka aux grèves parisiennes

En 1993, aux années de Perestroïka initiée par Gorbatchev succède une période de profonde instabilité. Réforme économique de choc avec poussées hyper-inflationnistes et climat politique sous tension avec violente crise institutionnelle, sont autant de facteurs qui empêchent d'envisager l'avenir avec sérénité.
"En Russie, les salaires étaient trop bas avec beaucoup de petits boulots qui ne permettaient que de subsister."

Bien que diplômée d'une institution prestigieuse, l'École nationale des arts du cirque et de la scène (Государственное училище циркового и эстрадного искусства), elle peine à envisager l'avenir dans son pays natal comme un grand nombre d’artistes autour d'elle.

Avec "sa structure de cirque bancale", la Russie n'offre guère plus que de modestes revenus dans des spectacles de cabaret. Dans les années 90, ils fleurissent dans la capitale. Mais avec leurs cachets de subsistance et leurs rôles de fortune, les grandes opportunités y sont rares.

La proposition de Barbara Vieille tombe donc à point nommé. "Avant notre rencontre, je pensais déjà à partir à l'étranger" indique Elena qui vit cette période comme une parenthèse enchantée. La vie parisienne lui plaît sous tous ses angles. Elle découvre des gens attentionnés, des relations chaleureuses et des coutumes agréables.

Tout lui semble cruellement contraster avec la Russie, car à chaque fois qu'elle retourne à Moscou, lui saute aux yeux une dureté qu'elle avait ignorée jusque-là.
"Dans les magasins et les administrations, les attitudes m'apparaissaient agressives. Cette agressivité, je ne la percevais pas avant de vivre à Paris."

À Paris, tout la satisfait et la comble. Même les grèves de transports paralysantes de 1995 lui semblent une aventure pittoresque. Alors qu'importe qu'il lui faille s'organiser pour se rendre en plein hiver aux répétitions, elle en garde des souvenirs heureux.
"Je trouve très important de s'exprimer, de sortir dans la rue, de montrer sa solidarité. En Russie, je n'ai pas côtoyé ces milieux. Les gens parlent beaucoup en famille mais ne font pas plus que ça."

L’installation

C'est lors de ces manifestations, à l'occasion d'un covoiturage dans une voiture bondée de sa troupe de comédiens, qu'elle rencontre son futur mari.

Malgré ses sentiments, Elena hésite d'abord à l'épouser, ensuite à adopter la nationalité française. "Je ne voulais pas que l'on pense que je me mariais pour les papiers. Par fierté, je n'ai pas fait leur demande tout de suite. À l'époque j'étais très sensible à ce que les gens pensaient."
Elle retarde donc le mariage puis la naturalisation. Finalement une union célébrée en 1996, puis 11 ans après, la naissance de son fils, ancrent solidement sa vie en France.

Obtention des papiers, maîtrise de la langue, accueil de sa famille par alliance, développement de ses activités artistiques, Elena se fond dans sa nouvelle vie sans véritablement chercher à cultiver les liens avec son pays natal. Côtoyant peu la diaspora, participant rarement à leurs événements et manifestations, elle se satisfait du milieu familial et amical de son mari, en dehors de quelques Russes gravitant dans son univers d’artiste du cirque.

Quant aux liens avec sa propre famille restée en Russie, ils se cantonnent au cercle étroit des proches tout en évoluant au fil des ans. Les quatre premières années de mariage, elle reçoit la visite annuelle de sa mère durant le mois d'été. L'idée d'une installation est vaguement ébauchée mais vite écartée :

"Pour elle, c'était très dur d'être là alors qu'elle ne parlait pas la langue." Les enfants de sa sœur accompagnent parfois sa mère. Puis peu à peu, les voyages s'espacent. Contraintes financières et condition physique obligent, les visites de sa famille laissent peu à peu place à des contacts essentiellement téléphoniques. Prise par ses activités professionnelles et ses obligations de mère, Elena depuis 2012 n'est pas retournée en Russie.

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Photo spectacle
L'hiver, quatre chiens mordent mes pieds et mes mains

Souvenirs et nostalgie

La Russie n’est cependant pas reléguée au royaume de l'oubli. Son influence colore toujours sa vie. Certaines saveurs et paysages restent gravés, indélébiles. Appartenant aux souvenirs de l'enfance, le goût est le premier des manques.

"Heureusement que je savais cuisiner. Certains goûts me manquaient, des goûts absents dans la cuisine française." Aux fourneaux, elle donne des rendez-vous vibrants avec sa terre natale. La légèreté anisée de l'aneth, l'alliance aigre-douce des cornichons ou le velouté piquant de la crème fermentée, et fait découvrir ces contrastes détonants à ses nouveaux amis.

Quant aux paysages, une promenade lui revient souvent en mémoire. Si Nabokov rêvait d'ouvrir sa fenêtre un matin sur un véritable automne russe, Elena a la nostalgie du trajet qu'elle faisait à pied adolescente de la station de métro Maiakovskaïa jusqu'à la place Rouge.

Un lien culturel persiste également à travers la littérature et le cinéma. Un auteur russe apprécié pour ses romans, Dina Roubina, et un film emblématique des années 90 "Приходи на меня посмотртеть" (Viens et regarde-moi) constituent quelques-unes de ses échappées vers le monde russe. Les films soviétiques restent pour Elena une incontournable référence et une éternelle réjouissance.

"Ce sont vraiment de vieux films. Les films en général représentent la vie et l'époque dans laquelle on vit. Et les films soviétiques reflètent quelque chose de l'époque où je vivais en Russie, ils comportent beaucoup d'humanité, d'humour et de douceur".

Elena est fier d’évoquer son éducation soviétique et affirme avoir été "une heureuse enfant en Russie." Une chance à laquelle elle attribue son goût du labeur, son optimisme et sa soif de croire au lendemain heureux qui ne faiblit jamais. Ce qui constitue à ses yeux, la véritable identité du peuple russe.

La passion du travail, au-delà des frontières

Les origines pour Elena n'ont de valeur que si elles se conjuguent au présent. Alors qu'importe qu'aujourd'hui le destin l'ait établie en France, demain il l'entraînera peut-être vers d'autres horizons.

À l'heure qu'il est, l'essentiel reste qu'elle se sent utile ici. "J'essaie plutôt de savoir ce que je peux faire pour la France." La colonne vertébrale de sa vie demeure le travail. Dans cet élan à prodiguer et à donner, le chemin parcouru s'est bel et bien enrichi d'autres expériences depuis son premier spectacle. À sa carrière d'artiste se produisant sur scène, Elena a ajouté la collaboration à l'association Cirque et percussions située dans le 18ème arrondissement de Paris. Intervenant dans des ateliers pour enfants, elle partage sa passion par l'enseignement.

Ici, la Russie semble lui donner rendez-vous comme malgré elle. Qu'il s'agisse des enseignants ou des participants, les personnes d'origine russe s'y croisent et s'y côtoient.
"Les familles originaires de Russie qui amènent leurs enfants sont issues des différentes périodes de l'émigration. Si chacune possède une histoire singulière, toutes entretiennent une relation intime au cirque. Il y a une grand-mère qui était une ancienne étoile, et aussi une mère ayant monté une association de cirque."

Le rayonnement du cirque dans la culture russe n’a pas d’équivalent dans la culture française. "En Russie, le cirque fait partie des arts vivants, alors qu'en France il reste un spectacle pour jeune public. Pour moi, c'est un peu bizarre."

Vécu comme une sortie solennelle, le cirque en Russie possède un public qui s'y rend apprêté. Elena ne ménage pas ses efforts au travail et va parfois jusqu'à coudre elle-même les costumes des enfants pour créer l'émerveillement et parvenir à la perfection.

Adolescente au début des années 80 en Russie, Elena rêvait de parcourir le monde tout en considérant ces aspirations irréalisables. Rétrospectivement, elle reconnaît la part qui revient à la providence mais sait la part qui revient au travail.

A quarante ans, Elena est convaincue que les origines ne font pas les frontières. Ici, en Russie ou ailleurs, "l'important reste pour moi de rencontrer des gens avec qui faire un bout du chemin".

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