Dans l'antre de l'armée de trolls du Kremlin

Une armée d'internautes russes rémunérés s'active, dans un paisible quartier résidentiel du nord de Saint-Pétersbourg, pour diffuser par milliers des billets et commentaires pro-Kremlin sur le Net. Un article paru dans Ma Région et Novaya Gazeta donne un aperçu de ce “nid de trolls”.

russie-russe-propagande-internet-technologie-guerre-societe-communication
PHOTO: "Мой район"

Andreï Sochnikov de l'hebdomadaire de Saint-Pétersbourg Mой район (Ma Région) a obtenu un ensemble de documents et un entretien d'un ancien employé de la bien connue Agence de Recherche de l'Internet, qui occupe plus de 400 personnes dans un immeuble anonyme sis 55 rue Savouchkina à Saint-Pétersbourg.

Lors de cet entretien, l'ancien employé de l'Agence de Recherche de l'Internet confirme que des centaines d'agents gèrent collectivement des milliers de comptes de réseaux sociaux sur LiveJournal, Twitter et autres plate-formes. Ces utilisateurs écrivent des posts pro-Kremlin sur la base d'éléments de langage préétablis, et les mêlent à des entrées apolitiques sur la photographie, la mode, le sport, et autres sujets ordinaires.
La partie la plus intéressante de l'article de Sochnikov est un cache de documents qui révèle une liste partielle de comptes LiveJournal opérés par les employés, ainsi que les éléments de langage fournis aux agents après l'assassinat du leader d'opposition Boris Nemtsov.

L'Agence de Recherche d'Internet a des directives strictes et exigeantes pour les posts fabriqués. A côté de ces directives générales, des éléments de langage et mots-clés spécifiques pour des sujets variés (Ukraine, Union Européenne, USA, opposition russe, etc…) sont régulièrement distribués au personnel. La liste fournie par Sochnikov des comptes LiveJournal opérés par des “trolls” confirme les conclusions de son article et révèlent d'innombrables posts se conformant à ces directives.

Des trolls à la solde du Kremlin

Un compte “faux-nez” typique est par exemple celui opéré par “Natalia Drozdova,” qui possède un blog LiveJournal, un compte Twitter, une page Facebook, un profil Google+ et un compte VKontakte. Bien entendu, Natalia Drozdova n'existe pas et selon les documents de Sochnikov, les comptes sont opérés par une employée appelée Tatiana Kazakbaïeva ; mais “elle” s'intéresse aux “arts, à la psychologie, et à tout ce qui se passe dans le monde.” La plupart des posts de Natalia n'ont rien de spécial, comme celui sur le retrait par Facebook du statut “se sentir gros”, une série complète de parodies de Cinquante Nuances de Grey, et un post sollicitant des conseils après une altercation avec un vigile de centre commercial sur l'introduction d'une poussette dans les toilettes.

Mais Natalia a aussi des opinions bien arrêtées. Elle écrit sur la permission à l'Iran de poursuivre son programme nucléaire et se demande dans "son" LiveJournal si l'opposition russe a “sacrifié” Boris Nemtsov pour ses propres fins. Les réflexions de “Natalia Drozdova” suivent ainsi les directives établies par l'Agence de Recherche d'Internet le 28 février, jour de la publication de son post sur Nemtsov.

La note technique divulguée le 28 février indiquait : “Idée principale : composer une opinion que des agents ukrainiens pourraient être mêlés à la mort de l'opposant russe. < …> La mort de Nemtsov n'a pas été fortuite dans les conditions d'application des accords de Minsk et la possible amélioration de la coopération entre l'Ukraine et la Russie. A présent la Russie est redevenue le pays envers lequel l'Occident se montre négatif. C'est une évidente provocation, visant à un sursaut de mécontentement des représentants de l'opposition qui vont commencer leurs appels à des rassemblements et des cortèges en vue de renverser le pouvoir”.

Le même jour "Natalia" postait sur son LiveJournal :

"Depuis ce matin, je lis sur les circonstances du meurtre de Nemtsov. Et plus je lis, plus je suis convaincue : ce sont les siens qui l'ont simplement sacrifié. Le lieu où il a été tué (sous les murs du Kremlin), avec qui il se trouvait à ce moment (un mannequin de Kiev, Anna Douritskaïa), le procédé du meurtre (pas un banal accident de voiture ou d'avion, mais une blessure par arme à feu), et aussi le fait que la fille elle-même, malgré les nombreux coups de feu, ait été indemne, disent que c'était une provocation. Une provocation pour que les gens sortent dans les rues et fassent la révolution dans notre pays (comment cela finira ? c'est une autre question)."

Guerre de propagande

L'expert du RuNet, Anton Nossik, a commenté l'article dans l'hebdomadaire Mой район : "Evidemment, tous les commentaires pro-gouvernement sur l'Internet ne sont pas payés. Sur les 70 millions d'utilisateurs de RuNet, il y en a des millions qui par exemple se réjouissent de la guerre en Ukraine. Leurs posts et commentaires fleurent le pathologique, la déficience, la méchanceté… Mais derrière les écrits composés selon la procédure on ne perçoit pas d'être humain." Il note que ceux qui sont fabriqués sont faciles à déceler, et que finalement les commentaires des trolls payés ont peu d'impact sur l'opinions politique du lectorat.

La guerre de propagande en ligne est aussi active que la guerre réelle en Ukraine de l'Est, et la Russie paraît en position de force sur les deux fronts. L'Ukraine a essayé récemment de faire jeu égal avec l'armée de trolls russe en recrutant sa propre brigade d'internautes pour “combattre la propagande avec des faits et des preuves”. Cependant, comme le montre ce nouvel aperçu des lignes de front de la guerre en ligne de l'information, la partie russe est mieux dimensionnée, bien financée et plus disciplinée dans sa construction d'une chambe d'écho massive sur RuNet.

Avec notre partenaire:
0


0
Login or register to post comments