Dans l’Altaï, la vie des vieux-croyants

Interview d’une descendante de vieux-croyants de l’Altaï, Anna Oshlakova, qui a à cœur de faire découvrir ses montagnes et sa culture.

Le village d’Uymon, le mont de Béloukha, le fleuve de Multa… ces toponymes altaïques sont peu connus en Europe, car depuis des siècles les montagnes protègent leur beauté et l’isolement majestueux de ces endroits peu accessibles où les légendes fleurissent.

C’est dans ces replis que vit une communauté de vieux-croyants. Ce courant religieux orthodoxe est né de son refus des réformes de l’Eglise officielle au XVIIe et a entrepris comme mission de conserver les anciennes règles et rites de l’Eglise, unique chemin du salut de l'âme, d'après les vieux-croyants.

Persécutés par le pourvoir officiel, les vieux-croyants ont fui dans les coins les plus reculés de Russie, en quête d’un endroit où ils pouvaient vivre sans contact avec les péchés du monde. Au XIXe, un groupe s'est installé dans l’Altaï, au pied du mont de Béloukha. Ils y ont organisé leur propre mode de vie et ont résisté aux péripéties de l’Histoire.

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Village
Anna Oshlakova

Interview d'Anna Oshlakova, jeune femme originaire de l’Altaï, appartenant à une famille de vieux-croyants.

Russie Info : Сomment connaissez-vous l’histoire de votre famille ?

Anna Oshlakova : Les vieux-croyants sont célèbres par leur habitude de chroniquer leur vie, et c'est dans leurs archives que j'ai trouvé la première mention de ma famille. Les chroniques fixent la naissance de ma trisaïeule en 1895 au bord du fleuve Multa. Je sais donc que 5 générations de mes ancêtres étaient des vieux-croyants d’Uymon.

Russie Info : Pourquoi les vieux-croyants se sont-ils précisément installés dans l’Altaï ?

Anna Oshlakova : A l’époque, l’Altaï était un endroit mythique : il y avait des récits sur le Biélovodié [Pays de l’eau blanche] où coulaient des fleuves de lait et où vivaient des gens honnêtes et libres, et ce paradis a été associé à l’Altaï.

Jusqu’ici, les villageois d’Uymon gardent des plans chiffrés et racontent des récits sur ceux qui ont trouvé les sentiers secrets et gagné le Biélovodié.
Au XIXème siècle, l’image de ce paradis était si convaincante que beaucoup de vieux-croyants se sont dirigés vers l’Altaï, alors même qu'ils savaient que la route exigeait sept années de voyage environ.

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"Fleuve de lait"
Anna Oshlakova

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"Fleuve de lait" dans la vallée
Anna Oshlakova

Russie Info : Comment les vieux-croyants ont-ils réussi à faire ce voyage en transportant toutes leurs affaires ?

Anna Oshlakova : Leurs nombreuses familles et leurs proches constituaient leurs biens essentiels. Au cours de leur voyage, ils traversaient les rivières en mettant des planches sur les bords de deux canots et fabriquaient ainsi des sortes de radeaux sur lesquels ils transportaient les maigres effets d’une vingtaine de colons.

Les biens et les reliques de ces familles ont été réalisés une fois arrivés en Altaï, comme par exemple ma croix de vieux-croyants que j’ai reçu de mon arrière-grand-père après mon baptême dans la Katoun. Les vieux-croyants d’Uymon ne baptisent que dans les bassins ouverts, dans les rivières.

Russie Info : Comment vivent-ils ?

Anna Oshlakova : Ils ne reconnaissent ni les églises ni les prêtres, et pour obtenir un conseil - ou pour une prière - ils s’adressent aux Anciens, c’est ainsi qu’on appelle les conservateurs des traditions.

Ils sont désormais peu nombreux mais, par bonheur, la durée de vie à l’Altaï atteint les 90-92 ans. Mon grand-père faisait soixante ans lors de ses 90. Les vieux-croyants ne boivent pas d’alcool, ils passent beaucoup de temps en plein air et se nourrissent de ce qu’ils cultivent – les produits locaux sont d’ailleurs célèbres pour leur qualité. Au XIXe, on livrait le miel et le blé de l’Altaï à la table du tsar car ils étaient réputés être les meilleurs.

Il faut dire que l’Uymon a eu son siècle d’or entre 1830 et 1917 : personne ne poursuivait les vieux-croyants, ils avaient même un certain soutien, ils étaient des fermiers cossus.

En 1917, tout a changé. Les fermes ont été nationalisées mais pire encore :les bolsheviks ont confisqué les livres et les chroniques de la communauté.
Afin de préserver et transmettre la mémoire, les Anciens réunissaient le soir les villageois et racontaient son histoire.
Elle s’est transmise oralement jusqu’à ce que l’ethnographe Raïssa Kotchuganova vienne dans l’Altaï dans les années 60 et la fixe.

Raïssa Kotchuganova a également réussi à persuader les vieux-croyants de faire des photos de leur communauté, alors que encore jusqu’à nos jours, la plupart d’entre eux pensent que c’est un péché. Internet n’est pas le bienvenu non plus. Les vieux-croyants l’utilisent mais sans regarder leurs messages à chaque instant.

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Village
Anna Oshlakova

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Dans l'Altaï
Anna Oshlakova

Russie Info : Les anciennes traditions sont-elles encore vivantes dans l’Uymon ?

Anna Oshlakova : La famille de mon père les respectait entièrement. Ils croyaient en la hiérarchie stricte où Dieu est à la tête de tout, et l’homme à la tête de la famille, ils croient au travail comme vertu supérieure, en la propreté éclatante à l’intérieur de la maison... Comme l’hygiène était très importante ici, les familles avaient toujours entre 8 et 10 enfants, en bonne santé, et la mortalité infantile a toujours été très basse.

Je me rappelle mes grands-mères qui se levaient chaque matin à 4 heures parce que la maison devait briller au moment où les hommes se réveillaient. A leur tour, mes grand-pères travaillaient toujours sans relâche : je n’ai jamais vu quelqu'un se reposer la journée. Mon grand-père disait que le travail est tout pour les vieux-croyants : un remède contre les maladies ainsi que contre les lubies.

Ils travaillent en permanence, et tout se développait dans leur communauté : l’élevage, l’agriculture, l’art artisanal. Je pense que la région serait devenue incroyablement prospère s'il n'y avait pas eu l’époque soviétique.

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Le petit garçon est le père d'Anna
Archives d'Anna Oshlakova

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Vieux-croyants de l'Uymon
Archives d'Anna Oshlakova

Russie Info : De quoi vivaient les vieux-croyants sous l’URSS ?

Anna Oshlakova : De l’élevage des cerfs élaphes dont les enclos existaient dans l'Altaï depuis l’époque tsariste.
Ils vendaient les bois de velours à la Chine, au Kazakhstan et à la Corée du Nord, ce que leur permettait de gagner beaucoup d’argent. Encore aujourd’hui, les bois de velours des cerfs s’exportent en nombre, et il me semble que le marché russe n’en voit que 5 %. Ici, on les utilise pour les bains spéciaux qui sont considérés comme fortifiants pour le système immunitaire et cardio-vasculaire car les bois de velours comportent beaucoup d’amino-acides.

Pourtant, dans mon enfance, cette utilisation n’était pas la seule qu’on en faisait : on les rôtissait, les cuisait, les séchait puis on en faisait une poudre à ajouter à la nourriture en hiver. La médecine alternative est très développée en Altaï, y compris l'utilisation des bois de velours, des plantes officinales et même des pratiques ésothériques du chamanisme ...

Russie Info : Les vieux-croyants pratiquent-ils le chamanisme ?

Anna Oshlakova : Dès leur arrivée en Altaï, les vieux-croyants ont coexisté harmonieusement avec les natifs. Il y avait beaucoup de mariages mixtes et, logiquement, les traditions chamaniques se sont entrelacées avec le mysticisme des vieux-croyants. Il me semble que les uns et les autres sentaient que tout dépendait de la nature, elle était leur dieu principal et leur terrain d'entente.

Russie Info : L’époque soviétique a t-elle changé cette façon de voir ?

Anna Oshlakova : Je dirais que ces façons de voir ont été interprétées autrement : l’époque soviétique marqua le début du tourisme écologique en Altaï, et mon grand-père fait partie de ses fondateurs.

Le village où sa famille habitait est le dernier avant l’immense taïga – c’est la fin de la géographie. C'est là, vers le mont Biéloukha, que mon grand-père guidait les touristes à cheval en leur racontant des légendes sur le paradis de Biélovodié.

Les touristes soviétiques le croyaient sans doute - il y a une telle beauté dans cet endroit qu’il est impossible de ne pas croire aux légendes. Cependant, la formation soviétique faisait aussi son travail et dans les années 70, les jeunes ont quitté en masse l’Uymon pour s’installer dans les villes. Ce fut le cas de mon père et de ses frères et sœurs. Dans les années 90, il y eu encore une vague de départs catastrophique car après celle-ci, il ne resta que des vieillards dans la région.

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Paysage
Anna Oshlakova

Russie Info : L’Uymon est donc un endroit abandonné ?

Anna Oshlakova : Il n’y a pas longtemps une chose incroyable est arrivée : des jeunes ont commencé à y revenir malgré les conditions de vie difficiles là-bas. Mais ceux qui reviennent s’habituent au village et commencent leurs affaires, en général dans le domaine du tourisme. Ils aménagent des bases, construisent des campings comme en Suisse...

Russie Info : N’avez-vous pas peur que la magie disparaisse ?

Anna Oshlakova : La génération des années 50 se plaint qu’il n’y ait que du business, mais je ne suis pas d’accord. Bien sûr, il y a de nouvelles tendances mais le fil de traditions ne se rompt pas.

C’est mon histoire aussi : dans mon enfance je passais chaque été dans l’Altaï où ma grand-mère m’apprenait à traire les vaches et à écrémer le lait, où mon grand-père me prenait sur son cheval et nous partions vers le mont Biéloukha. Je ne voulais jamais revenir en ville. Puis, j’ai fais mes études, et j’ai émigré en Europe. Mais j’ai compris que tu peux quitter l’Uymon mais l’Uymon ne te quittera jamais. J’ai toujours une aspiration à parler de lui, de sa beauté.

Je cherchais un prétexte pour y revenir et je l’ai trouvé. Le tourisme est devenu mon laissez-passer pour l’Altaï avec des voyages que j'organise dans le grand Altaï : j’ai un auditoire occidental qui s’intéresse à la Russie, mon rapport à l’Altaï et mon envie de le faire connaître dans le monde, et voilà mes premiers touristes qui viennent dans l’Uymon cette année.
J’ai l’impression d’être l’héritière de l’affaire de mon grand-père !

J’essaie de la développer en collaborant avec la galerie L’Aléatoire à Paris qui prépare une exposition multiethnique sur l’Altaï au mois d’octobre. Il s’agit de présenter les œuvres d’un peintre altaïque très connu, et des photos réalisées par les photographes russes amoureux de la beauté du pays.

Russie Info : Á quoi doivent s’attendre les voyageurs qui viennent dans l’Altaï ?

Anna Oshlakova : Les voyageurs arrivent à l’aéroport de Novossibirsk, le troisième des plus grands aéroports de Russie qui est relié à l’Altaï par une grande route. Le National Geographic l'a classée dans le top 10 des routes les plus belles du monde. Quatre types de paysages s'y succèdent, d’un "Grand Canyon" aux prairies alpestres.

Les Occidentaux pensent qu’ils y mourront de froid en hiver mais l’hiver altaïque est aussi doux qu’en Suisse ! L’Altaï еst très sous-estimé et je veux le faire découvrir au monde. C’est peut-être ma mission.

Retrouvez Anna sur Instagram et son site Web Voyage dans le grand Altaï.

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La grande route
Anna Oshlakova

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