Daniel, syndicaliste russe: "la grève change un homme !"

Daniel Pyatov est membre permanent du syndicat russe de l’automobile (MPRA). Il explique ce qu’est le mouvement ouvrier syndicaliste dans le secteur automobile en Russie et quelle est la situation des ouvriers de l’usine Peugeot-Citroën-Mitsubishi à Kalouga.

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Daniel Pyatov à droite sur la photo avec le poing levé - Photo Daniel Pyatov

Daniel Pyatov est naturellement devenu syndicaliste quand il a commencé à travailler à l’usine. Lorsqu’il était étudiant à la faculté d’histoire de Kalouga, il s’intéressait déjà aux mouvements sociaux et rencontrait des syndicalistes afin de les aider.

Daniel Pyatov indique que le MPRA est "un syndicat de lutte des classes " où seuls sont acceptés les salariés qui ont une fonction de coordination. Ceux qui ont un pouvoir de sanction comme celui de licencier "les camarades" ne peuvent rejoindre le syndicat.

Russie Info: Quelle est la différence entre les syndicats actuels et les syndicats de l’époque soviétique ?

Daniel Pyatov : La différence est énorme. Les syndicats tels que la Fédération des syndicats indépendants de la Russie (FNPR) créée en 1990 pour succéder de droit au Conseil syndical soviétique (WZSPS), ne font que proposer des voyages, des excursions et payer des petites compensations en cas de décès d’un membre de la famille. Ils n’exercent aucun rapport de force avec l’employeur dans l’entreprise. Les conventions collectives qu’ils concluent ne sont que de pâles imitations du droit du travail russe, sachant qu’il est parfaitement légal en Russie de payer son employé 7.000 roubles.

Aujourd’hui, la tendance est au renforcement des syndicats combatifs et indépendants. Dans le secteur automobile particulièrement. Comme c’est le secteur le plus dynamique de notre industrie, les ouvriers s’attendent à des conditions de travail et des salaires dignes, et sont prêts à se battre pour ça.
Mais on peut aussi dire de façon générale, qu’aujourd’hui les syndicats russes ont beau participer au développement des rapports sociaux et professionnels, leur popularité́ chez les Russes reste encore réduite.

Russie Info : Racontez-nous l’histoire de la section syndicale MPRA de la région de Kalouga ?

Daniel Pyatov: La section a été créée en 2009. Elle a pris beaucoup d’importance ces derniers temps puisqu’elle est passée de 600 adhérents à 2.000 en seulement six mois. Le MPRA syndique actuellement 36% des ouvriers de Volkswagen. Nous avons une équipe très dynamique sur place qui sait comment rassembler les travailleurs. Nous avons d’abord obtenu le nombre de signatures nécessaires pour faire reconnaître notre mandat par l’employeur, puis nous sommes allés négocier la convention collective. A présent, le défi principal sur ce site consiste à ne pas avoir seulement beaucoup d’adhérents sur le papier, mais aussi beaucoup de camarades prêts à participer activement à la vie du syndicat, car c’est en faisant participer les travailleurs que nous arrivons à les intéresser et à les fidéliser.

Le syndicalisme est très présent à Kalouga car cette région est un pôle de l’industrie automobile russe. Elle abrite les usines de Peugeot-Citroën-Mitsubishi, Volkswagen, et plein d’autres petits fabricants de composants pour l’industrie automobile. Aujourd’hui, nous avons des sections syndicales influentes chez Volkswagen, ainsi qu’à l’usine Benteler où nous avons mené une grève dure au début de l’année 2011.

Un groupe informel d’activistes souhaiterait également monter une section syndicale à l’usine de Peugeot-Citroën-Mitsubishi. Nous les avons contactés mais nous ne sommes pas encore prêts à déclarer la section à l’employeur, nous attendons qu’elle soit suffisamment bien implantée pour résister à d’éventuelles pressions. Nous effectuons toujours un travail de préparation avant de déclarer une section syndicale car les réactions des employeurs sont souvent hostiles.

Russie Info : Quel regard portez-vous sur la situation des ouvriers de l’usine Peugeot-Citroën-Mitsubishi ?

Daniel Pyatov: Nous n’avons pas encore de section dans cette usine donc je ne peux pas donner de chiffres exacts, mais les salaires y sont plus bas que chez les autres producteurs automobiles. De plus, les salaires contiennent une proportion importante de primes que la direction peut menacer de retirer.
Les cadres de Peugeot font croire aux ouvriers que leurs conditions de travail sont meilleures que chez Volkswagen et qu’ils n’ont donc pas besoin de section syndicale. Mais les militants de chez Volkswagen sont allés discuter avec les ouvriers à l’entrée de l’usine Peugeot-Citroën-Mitsubishi, et ils leur ont expliqué l’intérêt de monter une section syndicale et leur ont proposé du soutien.

Le problème avec Peugeot, c’est que l’entreprise réduit la production dans le monde entier, y compris à Kalouga où ils diminuent le nombre des équipes de travail. La production change et de plus en plus d’équipes sont transférées au secteur Mitsubishi.
Par ailleurs, la syndicalisation des ouvriers à Kalouga a fortement stimulé l’augmentation des salaires. En 2009, un ouvrier chez Volkswagen pouvait toucher 7.000 roubles (environ 155€) par mois, désormais le salaire de base est de 25.000 roubles (environ 556€). Alors qu’il stagne à 19.000 roubles (environ 422€) chez Peugeot, sauf erreur de ma part.

Russie Info: Que pensez-vous des mouvements de grève à l’usine Antoline de Saint-Pétersbourg au cours desquels une vingtaine de militants ont été licenciés puis réintégrés après que le licenciement eut été invalidé par le parquet ?

Daniel Pyatov: Les grèves à l’usine Antoline sont un phénomène marquant car les ouvriers en Russie vont rarement jusqu’à la grève dans la contestation. La complicité des autorités avec la direction de l’usine dans ce cas était flagrante. La police était à leur service et a dispersé plusieurs fois les ouvriers rassemblés devant l’usine. Cet épisode peut devenir un cas d’école d’auto-organisation des travailleurs.

La grève change un homme, elle lui fait comprendre que c’est lui qui décide si l’entreprise va fonctionner ou pas. Si on regarde la Russie d’aujourd’hui, le régime politique est plus démocratique qu’il a pu l’être autrefois, néanmoins comme dans toute démocratie bourgeoise, les élites politiques servent avant tout les intérêts des capitalistes.

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