Dali à Moscou. Retour sur un artiste surréaliste

"Salvador Dali. L’art magique". C’est une exposition de grande envergure sur l’artiste qui se tient au Manège, à Moscou, jusqu’au 25 mars 2020.

Ce n’est pas la première exposition personnelle du célèbre artiste espagnol du XXe siècle en Russie.

En 2011, le musée des Beaux-Arts Pouchkine avait présenté 25 peintures et 90 dessins du musée-théâtre Dali de Figueras, et en 2017, 150 œuvres ont été exposées au musée Fabergé de Saint-Pétersbourg.

Mais l’exposition actuelle surpasse les précédentes par son échelle (180 œuvres sont exposées), par sa couverture chronologique (ses travaux de 1920 à 1980), par la variété des genres (peintures, illustrations, gravures, scénographies, même une bande dessinée et une immense photothèque) et par l’importance d’œuvres particulières, parmi lesquelles : L’homme invisible (1929 – 1932), L’Angélus architectomique de Millet (1933), Autoportrait mou au lard grillé (1941), Idylle atomique et uranique mélancolique (1945) et bien d'autres.

Montse Aguer, curatrice de l’exposition, directrice des musées Dali et directrice du Centre d'études Daliniennes s’exprime dans le journal russe Ogonek :
"L’exposition actuelle a de nombreux méandres, et nous espérons que le public la visitera plus d’une fois. Nous montrons Dali dans tous les rôles possibles : à la fois en tant qu’artiste de théâtre et en tant qu’auteur d’images publicitaires (il est le créateur du logo de la marque de sucettes Chupa-Chups et des calendriers Pirelli). Il a travaillé pour des maisons de mode et ses dessins pour Chanel et Dior ont été conservés. Nous montrons Dali comme un dessinateur virtuose (il disait que le dessin était "la rupture de l’art"). Nous exposons ses illustrations du manuel de peinture "50 secrets magiques".

"Il se considérait comme un artiste sans importance dans le contexte de Raphaël, mais un génie absolu par rapport aux maitres du XXe siècle. Sa mission était d’enseigner aux générations suivantes le métier. "Je suis né pour sauver la peinture moderne du chaos et de la paresse." "

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Dali et Gala
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Surréalisme, Gala et mémoire

Dali est né en 1904 à Figueras, dans la famille d’un notaire prospère. À l’âge de 6 ans, il décide de son futur métier, à 17 ans il entre à l’Académie des arts de Madrid où ses amis les plus proches sont Federico García Lorca (avec qui Dali a peut-être eu une aventure) et le cinéaste Luis Buñuel. À 22 ans, Dali arrive à Paris où il fait la rencontre de Picasso, et se retrouve dans le cercle du surréaliste André Breton.

Les idées du surréalisme (ou plutôt freudisme) selon lesquelles l’homme est contrôlé par son subconscient et que l’artiste doit matérialiser cette énergie mystérieuse, ont été à la base de l’âme de Dali.

À 25 ans, il tient sa première exposition personnelle à la Galerie Goemans à Paris et c’est un succès commercial. Cette même année 1929, en collaboration avec Luis Buñuel, il travaille au scénario du court-métrage Le chien andalou, un manifeste d’avant-garde qui n’a pas perdu de son pouvoir à ce jour. Dans cette même année, il fait la connaissance de sa future femme Gala (Elena Diakonova de son nom de jeune fille et, au moment de leur rencontre, l’épouse du poète Paul Éluard) et trouve en sa personne une muse, une assistante et une compagne pour la vie.

Montse Aguer explique alors que "le lien de Dali avec la Russie est évident : sa femme était russe. On sait qu’il demandait à Gala de lire en russe, alors qu’il peignait. Sa voix qui prononçait des mots russes incompréhensibles l’inspirait".

Une muse nommée Gala

On considère que Gala a fait de Dali un artiste de renommée mondiale. D’une part, parce qu’elle a pris en charge toutes les tâches ménagères et organisationnelles, a cherché des acheteurs et des sponsors, lui a inventé l’image d’un Monsieur extravagant avec des cheveux en arrière et de fines moustaches, un écho des images de l’âge d’Argent. D’autre part, parce qu’il est impossible de ne pas déplorer le style monumental et plastique puissant des œuvres des années 1920 que Dali pratiquait à la veille de la rencontre avec Gala. Certaines de ces premières œuvres, par exemple Portrait de ma sœur (1925), sont exposées au Manège.

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Portrait de ma soeur
Fondation

Dans les années 1930, la manière de peindre de Dali change. Est-ce sous l’influence de sa muse ou s’agit-il tout simplement des tendances du temps ? Mais sous son pinceau sortent des peintures-rébus avec des noms fantasques comme Ossification prématurée de la station (1930), Sevrage du meuble aliment (1934) — le surréalisme classique, la représentation de l’inconscient avec des compositions très douteuses, qui aujourd'hui, après une période de 90 ans, semblent naïves. A cette époque, il a des illuminations divines : La Persistance de la mémoire (1931) avec des montres flottantes, l’un des art-objets les plus spectaculaires de Dali.

Le chef-d'œuvre Construction molle aux haricots bouillis (1936), un monstre se dévorant lui-même, une référence à la guerre civile espagnole, est l’une des œuvres les plus importantes dans la biographie de l’artiste.

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Construction molle aux haricots bouillis-1936
Fondation Dali

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Sevrage du meuble aliment-1934
Fondation Dali

Une vie américaine

À partir des années 1934, à chaque hiver, Gala et Dali passent du temps aux États-Unis où les œuvres du peintre se vendent bien. Et en 1938, le portrait de Dali apparait sur la couverture du Time Magazine.

À la fin des 1930, fuyant la guerre, le couple s’installe de façon permanente en Amérique du Nord. En 1941, une exposition personnelle de l’artiste se tient au Musée d’Art Moderne et Contemporain de New York. Pour les connaisseurs américains de Dali, il n’était pas seulement un messager de l’avant-garde européenne (André Breton vivait également aux États-Unis à cette époque), mais un artiste plus large et plus profond : un artiste qui avait absorbé des siècles d’expérience de la culture espagnole.

Dans les images sadomasochistes déviantes de Dali, les Américains ont vu le mysticisme d’El Greco, le désespoir de Goya tardif, le drame de Zurbarán et les échos des horreurs de l’inquisition.

L’artiste est influencé par la culture américaine, dans la mesure où il cesse de séparer sa création de ses besoins matériels. Il décore des vitrines de magasins luxueux et réalise les décors du ballet Tristan fou sur la musique de Richard Wagner dans la production de Léonid Massine (certaines œuvres sur le thème du ballet seront présentées à l’exposition de Moscou). Il invente un cauchemar de trois minutes dans le film La maison du docteur Edwards, d’Alfred Hitchcock, essaye de travailler dans le Studio de Walt Disney (les expériences de dessin animé de Dali ont été rassemblées dans une vidéo de 18 minutes de Destino publiée en 2003 et montrée actuellement au Manège).

En attendant les Morse

Gala et Dali savent également travailler avec la presse. Ils sont inépuisables et multiplient les mises en scène, comme lorsqu’ils organisent des fêtes costumées à Hollywood, au cours desquelles Gala nourrit un bébé tigre au biberon. Leur marketing donne des résultats puisqu’en 1943, ils rencontrent les collectionneurs Eleanor et Reynold Morse qui achetèrent 200 œuvres de Dalí au cours des décennies suivantes.

Aujourd’hui, sur la base de leur collection privée, un musée sur Dali a été créé à St. Petersburg en Floride.
En 1944, Dali écrit une autobiographie intitulée La vie secrète de Salvador Dali qui change radicalement le destin... de son ancien ami Luis Buñuel. Dans ce livre, le cinéaste est montré comme un communiste et un athée et en conséquence, Buñuel n’obtiendra jamais de permis de travail aux États-Unis et est contraint de partir pour 18 années au Mexique.

Avec Vermeer sans cérémonie

En 1948, Dali retourne dans l’Espagne franquiste. L’intelligentsia européenne de gauche ne lui pardonne pas. Comment peut-il flirter avec le régime, celui-là même qui a tué Federico Garcia Lorca ? Dali lui-même répond qu’il est loin de la politique, et que, comme Franco, il est un adepte de la monarchie. Et de toute façon, si Picasso est communiste, pourquoi ne peut-il pas être franquiste ?!

En 1956, l’artiste et le général se rencontrent et parlent d’art. Depuis lors, Dali est considéré comme l’artiste contemporain espagnol officiel, et reçoit l’ordre d’Isabelle la Catholique "pour son comportement patriotique".

Dans la décennie des années 1940-1950, Dali est revenu à la figuration et au classicisme, une manière stylistique dans laquelle il est incroyablement fort. Il est l’égal de Vermeer et de Raphaël et croit avoir préservé l’artisanat authentique de l’ère de l’avant-garde et de l’abstraction.

Blasphémateur dans sa jeunesse, il devient un catholique exemplaire et crée de grandes peintures sur des sujets religieux, enrichissant le genre avec des angles modernes inhabituels et avec Gala à l’image de la Mère de Dieu.

L’artiste le plus cher au monde

La décennie suivante, de 1960 à 1970, Dali connait un étonnant épanouissement tardif. Il devient un maitre de la performance : il peint des mannequins nus, prend des photos avec un fourmilier géant dans les rues parisiennes, réalise de nombreuses interviews, il maquille ses yeux, est ami avec Elvis Presley et les stars du Rock and roll, a une petite amie de 19 ans, Amanda Lear.

Les jeunes le regardent avec admiration : il est sur la scène artistique depuis 40 ans et, en matière de créativité, il a une longueur d’avance sur n’importe quel Warhol qui qualifie Dali de "précurseur du pop art".

Dans les années 1960, Dali est l’artiste contemporain le plus cher au monde, les prix de ses œuvres atteignent 500 000 dollars.

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Le canapé bouche
Photo Fondation Dali

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Le téléphone Homard-1936
Photo Fondation Dali

Dans les années 1970, il crée une collection de bijoux. En 1982, un parfum à son nom sort sous sa marque, il participe à des spots publicitaires à la télévision où il vante le chocolat Lanvin et le remède contre la gueule de bois, Alka-Seltzer. Il est très intéressé par le design : le téléphone Homard inventé en cinq exemplaires est distribué dans les collections des musées, l’un est présenté dans la Tate Modern, et le canapé Bouche est aujourd’hui produit par la société Bd Barcelona Design.

Les dernières années de Dali ne sont pas moins excentriques, mais elles sont tristes.

L’artiste souffre de la maladie de Parkinson et des gestionnaires malhonnêtes dirigent ses affaires. Gala vit à cette période séparément de lui, dans le château de Púbol en Catalogne que Dali lui a acheté en 1968.
Peu de temps avant sa mort en 1982, ils se disputent tellement qu’ils se battent et Dali refusera d’assister à ses funérailles. L’artiste survit à son épouse pendant sept ans, et décède le 23 janvier 1989 à l’âge de 84 ans.

Traduction de l'article publié dans le journal russe Kommersant

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