Crise en Russie: "Ne m'enlevez pas la possibilité de voyager"

En réponse à la crise économique, liée aux sanctions imposées par l'Occident contre la Russie pour son rôle en Ukraine, les Russes ont l’habitude de dire qu’ils ont "la peau dure". Pourtant, tous ne semblent pas prêts à toutes les concessions.

russie-crise-economie-russes-voyage-urss-monnaie-tourisme
La coupole du centre commercial le Manège à Moscou

Alors que le Kremlin a annoncé fin janvier qu'il prévoyait un recul du PIB de -3% en 2015, et une année noire pour la Russie avec un pouvoir d'achat en berne pour les ménages, on entend toujours la voix des Russes qui s’élève pour exprimer sa solidarité et sa confiance dans leur gouvernement. Selon un récent sondage du centre Levada, plus de deux Russes sur trois approuvent la politique du Kremlin face à l'Occident

Comparé à l’URSS, "aujourd’hui c’est la paradis"

Lydia et Vladimir font partis des irréductibles. Rien n’entame leur foi en leur pays. Lydia a 30 ans, elle est professeur de violon. Elle vient de la région de Smolensk, à plus de 350 km au sud-ouest de Moscou. La jeune femme dit ne pas encore ressentir la crise parce qu’elle trouve de tout, même de la mozzarella. Elle ajoute qu’après ce que les Russes ont vécu dans les années 1990, à la chute de l'URSS, "cela ne peut pas être pire".
"J’étais très jeune mais je me souviens encore de ces années-là, et par rapport à cette période, aujourd’hui c'est le paradis."
Lydia pense que la crise est passagère. Elle approuve Poutine pour ce qu'il a fait en Crimée, même si elle n'approuve pas "toujours" ce qu'il fait, précise t-elle. La jeune femme explique que ce dont elle souffre surtout, "c’est de voir la Russie rejetée par l'Europe".

Vladimir, lui, a pris ses précautions dès le début de la chute du rouble. Il a senti que les prix allaient augmenter considérablement et a acheté des quantités de conserves qu’il a empilées chez lui.
"Je peux tenir trois ans !", dit-il avec fierté. "Je dois juste acheter des produits frais, du pain, du fromage." A 60 ans, il explique qu’il sait faire face à ce genre de situation : "les Russes en ont l’expérience", même si pendant la période soviétique, il leur était impossible d’acheter et de stocker autant de nourriture.

Mais malgré un discours patriotique de type "les Russes en ont vu d’autres" ou "après avoir survécu au communisme, ce n’est certainement pas l’Occident et ses sanctions qui vont nous effrayer", de nombreux témoignages laissent aussi deviner des inquiétudes profondes.

Peur de l’enfermement

Nicolaï, moscovite, la cinquantaine, est inquiet. Il est habitué à se rendre en France chaque été. Pour partir cette année, il a anticipé et a augmenté ses cours de musique de plus de 50% pour couvrir les frais.
"Les dirigeants prennent toujours des décisions sans tenir compte du peuple", regrette t-il. Sa peur, c’est l’enfermement. Ne plus pouvoir sortir du pays "à cause de la politique, mais aussi par manque d’argent."
La peur de l’enfermement, ravivée par l’état de "Guerre froide" dans lequel se trouve la Russie, est un sentiment partagé par de nombreux Russes.

Même crainte chez Galina, 53 ans, coiffeuse à domicile. Elle explique que depuis septembre dernier, le gaz et l'électricité ont beaucoup augmenté, ainsi que le service d'assistance technique des immeubles. Selon elle, "les taxes sur la voiture et les habitations ont augmenté de 250%." Pour faire face, elle a augmenté ses tarifs en conséquence. Son mari travaille dans la finance et ne touche plus de commissions, ce qui représente une grande perte pour le ménage qui a l’habitude de partir environ trois fois par an à l'étranger. Toujours en Europe. Cette liberté, elle ne veut pas y renoncer.

"Il ne faut pas m'enlever la possibilité de voyager", lance t-elle. "On préfère renoncer aux produits alimentaires étrangers, comme le lait, le fromage et le beurre alors qu’on achetait toujours des produits d'importation. Et acheter des vêtements moins chers." Galina dit être habituée aux crises et prédit que celle-ci va empirer.

"Tous ceux qui ont une quarantaine d’années et qui ont connu la période soviétique, même peu, ont le souvenir de l’impossibilité à sortir du pays. Aller ailleurs qu’en URSS, simplement pour passer des vacances, était inimaginable. Donc pour cette génération qui a connu cet interdit, cet enfermement, l’ouverture est un acquis impensable à perdre. Cela signifierait un retour en arrière", explique Natalia Sulikashvili, docteur en civilisation russe.

La spécialiste ajoute : "C’est une chose de ne pas avoir d’argent pour sortir du pays tout en sachant qu’on peut le faire, et de ne pas pouvoir partir parce que c’est interdit. Symboliquement, c’est très important de savoir qu’on a cette liberté. Aujourd'hui, si les sanctions continuent, les Russes ont davantage peur que cela dégénère en enfermement politique."

J’en ai marre de ce pays

Lassée d’être toujours malmenée par l’économie aléatoire du pays, la classe moyenne commence aussi à manifester des envies d’ "ailleurs".

Natalia, 37 ans, ébauche des projets de départ. Comme tant d’autres, elle a dévalisé les commerces avant Noël pour faire des provisions en prévision de la hausse des prix. Mais cette architecte à la tête d’un cabinet moscovite dit surtout être "fatiguée" par l’instabilité récurrente de son pays et vouloir le quitter. Depuis la crise, les projets sont rares et la pression permanente.
"J’en ai marre de cette situation, de ce pays qui n’offre plus de sécurité", dit-elle.

Andreï termine ses études de marketing à la fin de l’année. Son souhait est de se faire embaucher par une société occidentale en Russie, pour avoir ensuite l’opportunité de partir à l’étranger. "Maintenant cela va être compliqué. Il y a moins de projets ou bien ils sont gelés en attendant la fin de la crise. Les entreprises étrangères sont attentistes. Il y a moins d’embauches", se désole le jeune homme qui voit son avenir "se rétrécir" dans son pays. La majorité de ses amis est, quant à elle, bien décidée à quitter la Russie pour faire carrière.

Retrouvez RUSSIE INFO sur Facebook et Twitter

0


0
Login or register to post comments