Crise en Russie: des risques de protestations selon les experts

"La récession sera forte et rapide", titre en Une le journal russe Vedomosti. Le plongeon du rouble et de la Bourse de Moscou, à l’instar des prix du pétrole, met les perspectives économiques et sociales de la Russie à mal.

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Photo M. Demidoff

Les membres du gouvernement revoient leur copie concernant les prévisions de développement économique de la Russie. Les perspectives du pays sont au plus bas, selon le journal russe Vedomosti du vendredi 15 janvier: il est prévu que le PIB du pays se contracte de 0,8% (après -3,7% en 2015), contre une croissance de 0,7% espérée, le chômage est à 6,3% (il était à 5,8%), l'inflation frôle les 13% en fin d’année 2015, les sorties de capitaux sont
estimées à 50 milliards de dollars, et le pouvoir d'achat des ménages, en forte baisse l'an dernier, devrait encore se dégrader.

Toutes ces données seront la base d’amendements au budget afin de l’adapter "à la nouvelle réalité", comme le signale le ministre des Finances, Anton Silouanov.

"Si nous ne le faisons pas, il se passera la même chose qu’en 1998, et la population payera à travers l’inflation le prix de ce que nous n’aurons pas fait en adaptant le budget", a t-il dit.

Même discours chez Dmitri Medvedev qui s’alarme "des mouvements spectaculaires des cours du pétrole" qui créent de "très sérieux risques pour l'exécution du budget".

Des économies à tout prix

"Il faut se préparer au pire", a averti le Premier ministre, Dmitri Medvedev, lors d’un forum économique à Moscou. Ce dernier a prévu dans les deux prochaines semaines une série de rencontres et de réunions avec des experts sur la situation socio-économique et la politique budgétaire du pays, informe le journal russe Vedomosti.

Le gouvernement procède déjà à des coupes drastiques de postes dans la fonction publique. Il a fait d’importantes réductions d’effectifs dans l’administration, la police et dans les secteurs de la santé afin de privilégier les secteurs en crise tels que l’automobile et la banque, et continuer à financer le ministère de la Défense. Tous les ministères vont également devoir présenter un plan de réduction des dépenses de 10% par rapport à ce qui est prévu dans la loi budgétaire. Seules les retraites ont été augmentées cette année, de seulement 4% contre un taux annuel d’inflation à 12,9% fin décembre.

Ces modifications doivent être finalisées pour la fin du premier trimestre 2016, et représenteraient des économies d’environ 500 milliards de roubles (6 milliards d’euros).

Crise sociale

"On ne peut pas ignorer la chute grave des revenus de la population en 2016", a déclaré la patronne de la Chambre des comptes Tatiana Golikova lors d'un discours au Forum Gaïdar.

L’institut de sondage russe VTsIOM alerte également le gouvernement sur les revenus de la population qui vont encore se dégrader, et sur les protestations qui risquent de se développer dans ce contexte d’insécurité économique. En début de semaine, le journal Kommersant évoquait les retards de salaires en constante progression depuis 2012, et ceux qui n’étaient déjà plus versés, provoquant des grèves dans certaines régions du pays.

Il faut rappeler qu’à la fin de l’année 2015, 15 % de la population russe vivaient sous le seuil de pauvreté (125 euros par mois). Ce serait donc 2,8 millions de personnes supplémentaires par rapport à 2014. Selon le centre analytique Levada, 48 % des Russes constataient, en décembre dernier, la détérioration de leur situation économique, contre 32 % l’année précédente.

Les Russes sans illusions

La société russe ne se fait plus d'illusion quant à la sortie de la crise. C’est ce qu’à déclaré le chef des études de surveillance VTsIOM, Oleg Chernozub, lorsqu’il a présenté les résultats de l'étude "Crise et société" à la table ronde dans le cadre du Forum Gaïdar VII, publié dans le quotidien russe Kommersant.

Il explique que "la crise est passée par trois stades: son début (décembre - janvier 2015), le ralentissement de la détérioration de la situation (mai 2015) puis une nouvelle aggravation, que nous connaissons actuellement."
Aujourd’hui, "nous sommes dans une phase d'épuisement de l'effet des mécanismes anti-crise du gouvernement."

Le rapport montre que les citoyens russes ont été particulièrement touchés par la crise financière et qu’un certain nombre d'indicateurs de bien-être social a maintenant atteint le niveau de crise connu en 2008.

Les risques de protestations en hausse

Les sociologues de ce centre présagent ainsi que lors des élections à la Douma d'Etat en 2016, le soutien au parti au pouvoir, Russie unie, va diminuer. Ils précisent que la société ne pourra pas être capable de sentir les changements positifs réalisés par le gouvernement car le temps de l'agenda politique ne correspond pas à celui de l’agenda économique.

Les risques de protestations sociales graves augmentent, probablement plus élevés dans les régions car la légitimité des autorités locales y est significativement inférieure à celle du président (51% contre 78%). Le potentiel de protestations est néanmoins de plus en plus fort même dans les régions les plus riches comme Moscou, le territoire de Krasnodar, Bachkortostan et le Tatarstan.

"Il y a une demande pour une alternative politique, mais elle est concentrée autour des partis parlementaires", indique Oleg Chernozub, notant que l'opposition a peu de chance de mener la protestation. Toutefois dans certaines régions, le parti Russie unie doit s’attendre à connaître un résultat inférieur à celui de 2011 lors des élections de 2016, explique t-il.

Pour le vice-président du Conseil scientifique de l'institut VTsIOM, Vladimir Petukhov, la crise est vécue séparément par les citoyens de la perception qu’ils ont de leur relation avec le chef de l'Etat. Malgré cela, l'analyste politique Evgueni Mintchenko note qu'un certain nombre d'élections des gouverneurs a eu lieu en l'absence de concurrence sérieuse, exacerbant ainsi la méfiance des autorités.

Professeur à l’École supérieure d'économie, Parnassus Vladimir Ryjkov a fait savoir au journal Kommersant que dans ce contexte socio-économique "se développent toutes les conditions préalables pour les protestations et l'échec de Russie unie."

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