Crise du rouble : "la réponse doit être politique"

La chute du rouble désoriente les Russes qui gardent encore en mémoire la crise de 1998. Entretien avec l'économiste Yves Zlotowski qui explique que la consommation des ménages est la clé pour que le pays ne sombre pas dans la récession.

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A Moscou, les tableaux d'affichage n'ont pas assez de place pour un troisième chiffre ©RI

L’annonce a saisi les Russes au matin du 16 décembre. La Banque centrale de Russie a pris la décision, lors d'une réunion extraordinaire pendant la nuit du 15 au 16, de relever le taux directeur de 6,5 points de pourcentage, jusqu'à 17%.
La Banque de Russie espère ainsi juguler la dépréciation du rouble, mais aussi l'inflation qui en résulte, et qui devrait, selon elle, atteindre 11,5% sur un an.
Selon les acteurs du marché économique, la décision n’a pas été facile à prendre et s’est fait tard dans la nuit.

Quelques heures avant d'annoncer la hausse de son taux directeur, la banque centrale avait dressé un tableau cauchemardesque de l'année à venir pour la Russie, avertissant que le produit intérieur brut du pays pourrait chuter de 4,5% à 4,8% si les prix du pétrole se maintenaient autour de 60 dollars le baril, leur niveau actuel.

La Douma (chambre basse du parlement russe) a appelé à ne pas céder à la panique, arguant que les épargnants qui se ruent sur les bureaux de change afin de changer leurs roubles en dollars risquent de perdre toutes leurs économies.

Paradoxalement, les Russes continuent de consommer. Les magasins sont achalandés comme à l’habitude, et tant que leur argent n’est pas converti, les Russes (qui sont payés et dépensent en roubles), ne subissent pas d’effets immédiats de cette crise du change, hormis une inflation qui s’annonce déjà sévère.

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Yves Zlotowski

Entretien avec Yves Zlotowski, économiste en chef de Coface, spécialiste de la Russie et titulaire d’une thèse d’économie monétaire sur "La monnaie dans la transition russe".
Yves Zlotowski a également été économiste à l’agence financière du Trésor à Moscou pendant trois ans.

Russie Info : L'effondrement du rouble rappelle de très mauvais souvenirs aux Russes encore hantés par le krach de 1998.

Yves Zlotowski : Oui absolument. Mais il existe toutefois des différences majeures avec la crise de 1998. A cette date, il y avait un problème de risque souverain : l’Etat russe était très endetté et donc la chute du rouble avait un impact potentiel sur le risque de défaut de paiement de l’Etat russe. Ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. L’Etat russe n’est plus endetté et sa situation est très saine. Donc aujourd’hui le problème est celui de la dette des entreprises et des banques. Le curseur du risque s'est déplacé.

Le potentiel impact de la chute du rouble est sur la capacité des entreprises et des banques russes à rembourser leurs dettes en devises. C’est un sujet majeur sachant qu'elles ont environ 30 milliards de dollars à verser en décembre, et on estime le service de la dette à 130 milliards à verser avant la fin de l’année 2015.

Russie Info : L’inflation ne risque t-elle pas de ralentir la consommation en Russie et donc d’impacter encore plus l’économie ?

Yves Zlotowski : Aujourd’hui en Russie, l’inflation est proche de 10% avec des prix forts sur les produits alimentaires. La baisse du rouble va renchérir la hausse des biens importés donc il va y avoir ce qu’on appelle une « inflation importée » beaucoup plus forte. On peut aussi nuancer en disant que si l’inflation est un sujet préoccupant, son niveau reste toujours beaucoup plus bas que ce qu’il a été dans les années 1990.

En revanche, les données économiques laissent penser que la clé en Russie est la consommation des ménages. Bien qu’elle ait beaucoup ralenti, elle reste positive et en croissance. Les Russes adorent consommer mais jusqu’à quand ? Suite à un certains nombres de chocs causés par la situation géopolitique, les sanctions, le ralentissement économique, la chute des prix du pétrole et maintenant cette crise de change, la question est de savoir si les ménages russes vont continuer à consommer. En fonction, cela fera basculer le pays, ou non, dans la récession. C’est le risque majeur. Et la probabilité pour que cela se réalise est très élevée. Aujourd’hui, on estime qu’il y aura une cessation de l’activité au quatrième trimestre 2014 et pendant l’année 2015.

Russie Info : Dans ce contexte, peut-il y avoir une rébellion du milieu des affaires en Russie ?

Yves Zlotowski : Je ne le crois pas car le milieu des affaires russe s’exprime déjà. La contraction des investissements et la fuite des capitaux représentent déjà une expression de leur désaccord sur la situation économique du pays. C’est le signe d’un manque de confiance évident dans l’avenir. Il y a donc un vrai problème, mais celui-ci date d’avant la question ukrainienne.
Déjà en 2013, l’investissement a beaucoup ralentit, pour être à un niveau zéro. C'était la conséquence de la déception du milieu des affaires face aux réformes structurelles et face au manque d’amélioration du climat des affaires.
Il y avait beaucoup d'attentes sous la présidence de Medvedev, qui s'exprimait régulièrement sur ces sujets ainsi que sur la gouvernance, ou la lutte conte la corruption. Or les résultats n’ont pas été probants. Finalement, lorsque Vladimir Poutine est revenu au pouvoir, la communauté des affaires n’attendait plus grand chose sur ces questions.

Il est certain que depuis la crise ukrainienne, la situation s’est clarifiée : désormais la Russie s’éloigne du modèle économique occidental et prend comme référence davantage la Chine que l’Allemagne. Donc la confiance du milieu des affaires dans la croissance russe, dans la capacité de réformes du pays ou dans la modernisation de son économie, est très faible.

Russie Info : Comment le gouvernement russe peut-il restaurer cette confiance pour que cela ne dégénère pas en crise politique ?

Yves Zlotowski : C’est très compliqué mais je pense que la seule voie de sortie pour la Russie serait une déclaration d’apaisement politique de Vladimir Poutine destinée aux Occidentaux.

Cela pourra sans doute limiter la spirale de défiance qui crée aujourd’hui une crise de change catastrophique. Les actions de la Banque centrale sont assez limitées, et la hausse des taux n’entretient pas forcément la confiance mais génère plutôt de la panique. La réponse doit donc être politique plus qu’économique. Une autre réponse possible des autorités russes serait le contrôle des capitaux. Je pense que cela serait un désastre, mais ce n’est pas un scénario impossible.

Russie Info : Un remaniement de gouvernement ne serait-il pas un signe fort pour rassurer les Russes ? Certains politiques demandent, par exemple, le retour de Koudrine à la Maison blanche.

Yves Zlotowski : Je suis très septique avec ce type de raisonnement. Faire venir le "sauveur", "l’orthodoxe", le "technicien" versus le politique. Je n’y crois pas du tout.
Je pense que c’est plus compliqué en Russie. Et je ne pense pas que l’avis de Koudrine modifierait beaucoup la situation, même s’il a fait ses preuves en matière budgétaire et qu'il a la réputation d’être très rigoureux.

La Russie est dans une crise financière et dans un problème de défiance vis-à-vis de sa stratégie économique. Personne ne connaît les réponses de Vladimir Poutine sur les grands enjeux de l’économie russe, ni sur la question du pétrole et du gaz.
Il y avait, avant la crise géopolitique, l’idée d’attirer les investisseurs européens pour moderniser l’outil productif. Aujourd’hui, les tensions avec l’Europe sont très importantes et il n’y a plus cette possibilité.
Donc il y a un réel manque de stratégie, et je ne suis pas certain qu’un changement de personne soit une réponse efficace à la crise financière.

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