Crimée: "une guerre éthique" entre Russes et Occidentaux

Au lendemain du référendum, la Crimée a demandé officiellement son rattachement à la Russie. Pour Kevin Limonier, chercheur en géopolitique, Vladimir Poutine a su transformer une situation "périlleuse" à son avantage.

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Joie après les résultats du référendum à Sébastopol (Alexander Khudoteply/AFP)

Dimanche 16 mars, lors du référendum organisé par le parlement de Crimée, les électeurs sont allés voter en masse pour choisir entre l’intégration de la péninsule à la Fédération de Russie et une autonomie élargie au sein de l’Ukraine. A plus de 96%, ils ont choisi la première option.

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Kevin
Limonier

ENTRETIEN avec Kevin Limonier, chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII), et enseignant en géopolitique à l'université russe d'Etat de sciences humaines (RGGU) à Moscou.

Russie Info : Que va apporter au droit international le résultat du référendum de dimanche et le rattachement de la Crimée à la Russie ?

Kevin Limonier : Au niveau du droit international, le rattachement de la Crimée à la Russie va poser un problème juridique évident, mais il va surtout mettre en exergue un problème éthique.

Il est très intéressant de remarquer que lorsque le parlement de la Crimée a émis sa déclaration d’indépendance, il s’est fondé sur le précédent du Kosovo pour se mettre dans la légalité internationale. Or, on se souvient que sur ce dossier la Russie s’était farouchement positionnée contre l’indépendance du Kosovo, en soutenant la souveraineté de la Serbie. Cela avait provoqué des batailles homériques à l’ONU entre les Russes et les Américains dans la mesure où l’indépendance du Kosovo avait été légitimée par le droit d’ingérence humanitaire.

A cette époque, la Russie avait crié au scandale et accusé les Occidentaux d’avancer leurs pions sous couvert d’une certaine représentation des droits de l’homme qui leur serait favorable. Aujourd’hui, elle reprend cet argument, ce qui est très ironique de sa part, avec un message qui pourrait être : " vous avez à l’époque interprété le droit international à votre façon, même s’il nous nuisait, aujourd’hui nous l’utilisons nous aussi, comme nous l’entendons."

Ce n’est pas la première fois que les Russes abordent la question de l’autodétermination des peuples, nous l’avons vu avec l’Abkhazie et l’Ossétie du sud. Mais le fait que le parlement de Crimée se fonde sur le précédent du Kosovo soutient une autre vision de la légitimité d’un Etat à s’autodéterminer.
L’affaire en Crimée risque donc de déboucher sur une guerre éthique, une guerre sur la légitimité, entre Russes et Occidentaux. Dans tous les cas, je pense que cela va ouvrir un grand problème éthique dans les relations internationales.

Russie Info : Les régions de l’est de l’Ukraine s’enflamment à leur tour depuis dimanche. N’y a t-il pas une crainte très vive de voir les derniers évènements de Crimée faire ricochet dans l’espace post-soviétique ?

Kevin Limonier : Les évènements en Crimée sont arrivés de façon très inattendue. Je pense que les Russes comme les Occidentaux ont été surpris par la tournure prise par les manifestations place Maïdan à Kiev. Vladimir Poutine a saisi l’occasion au vol pour avancer des pions.

Tous les évènements se sont déroulés ainsi, parce que les éléments étaient réunis pour que le Kremlin puisse agir de cette façon. Vladimir Poutine possède en plus un génie politique qui lui permet de retourner une situation rapidement à son avantage, comme il l’a déjà fait avec la Syrie. Donc cela ne signifie pas que cela puisse se reproduire dans d'autres territoires, comme ceux de l'est de l'Ukraine.

Par ailleurs, cela arrive en Crimée parce que c’est un territoire très particulier pour les Russes. Sébastopol est un musée à ciel ouvert, un monument de l’héroïsme de la Seconde Guerre mondiale, dont la commémoration est devenue depuis une dizaine d’années en Russie un élément fort de l’identité partagée.

Russie Info : La Crimée ne serait-elle qu’une affaire de symboles pour les Russes, sans enjeux stratégiques majeurs ?

Kevin Limonier : Avec la Crimée, les Russes sont davantage dans le discours, car finalement la péninsule n’a plus d’importance stratégique pour la Russie depuis longtemps. Il faut se souvenir qu’en avril 2010, Dmitri Medvedev et Viktor Ianoukovitch avaient renouvelé le bail de location de la base de la flotte russe de Sébastopol. Ils avaient alors multiplié le prix de ce bail de près de 30 fois, ce qui le chiffrait à des dizaines de milliards de dollars alors qu’auparavant il se chiffrait en centaine de millions ; un tarif si élevé que Vladimir Poutine avait dit aux Ukrainiens qu’à ce prix-là, il aurait volontiers "bouffer" leur président.

Pourquoi les Russes ont-ils dépensé autant d'argent ? Certainement pas pour leur flotte qui n’a plus rien de l’arsenal du temps de l’URSS, et dont les navires sont dans un état opérationnel assez médiocre. Par ailleurs, des travaux avaient été faits dans le port russe de Novorossiysk, au sud de la Russie, pour accueillir la flotte de la mer Noire, qui pouvait alors tout à fait déménager.

En réalité, l’investissement de ces importantes sommes d’argent est avant tout politique et de l’ordre de l’influence. Sébastopol a été construite pour et par les marins, pour et par la flotte russe, et met en scène un certain imaginaire. Elle est l’incarnation d’une appartenance à une communauté russophone liée par une histoire commune et un sentiment patriotique très fort.
Cela a des influences très concrètes en Russie puisque pendant de nombreuses années, la mairie de Moscou, dirigée à l’époque par Iouri Loujkov, a financé la base de Sébastopol et les associations russes sur place. Les partis majoritaires à Sébastopol sont également entièrement financés par le parti au pouvoir, Russie Unie.

La Crimée est vraiment une décision d’influence dans la mesure où laisser la flotte de la mer Noire à Sébastopol, c'était préserver une vision de l'identité Russe dans la péninsule et poser perpétuellement la question à l’Ukraine : "avec qui voulez-vous être ?"

Russie Info : La Crimée est-elle viable économiquement sans l’Ukraine ?

Kevin Limonier : Jusqu’en 1991, les infrastructures de Crimée ont été pensées dans le cadre soviétique. Tous les approvisionnements passaient par l'isthme de Perekop qui relie la Crimée à l’Ukraine. Après 1991, la Crimée faisant partie de l’Ukraine, rien n’a été modifié. (La Crimée est actuellement approvisionnée principalement par Kiev en énergie et en eau : 85 % de l'électricité et 82 % des ressources en eau, ndlr).

Aujourd’hui, cela remet en cause beaucoup de chose. D’abord au niveau des infrastructures qui concernent les télécommunications et Internet puisque tous les câbles, et les fibres optiques qui relient la Crimée au reste du monde passe par Perekop. A l’avenir, on peut imaginer que si le projet de pont entre la Crimée et la Russie se concrétise au niveau de la mer d’Azov, dans le détroit de Kertch, un certain nombre d’infrastructures passeront par là. Mais en attendant, la Crimée devra faire face à de nombreuses difficultés avant d'être reliée au reste du monde.

D’un point de vue purement économique, outre les marins russes basés dans le port de Sébastopol qui apporte une aide substantielle à la vie économique locale, les autres secteurs économiques risquent de souffrir. Le port de Sébastopol est un port de commerce qui s’est spécialisé depuis quelques années dans l’exportation du charbon extrait des mines ukrainiennes. Les réseaux d’acheminement des matières premières exportées risquent d’être complètement chamboulés puisque les voies d’acheminement russes passeront plus facilement par Novorossiysk, qui est un important port de commerce, que par Sébastopol.

La péninsule vit aussi d’un peu de tourisme, essentiellement russe et ukrainien car il n’y a pas de tourisme international. Son rattachement à la Russie pourrait éventuellement permettre de développer ce secteur, tout en sachant qu’il n’y a pas de régime de visa particulier pour se rendre en Crimée, contrairement à la Russie.

Donc un défi majeur économique attend Sébastopol, et la Crimée tout entière, qui est à ce jour une région pauvre de la Russie.

Russie Info : Depuis ces évènements, la côte de popularité de Vladimir Poutine est remontée en flèche auprès des Russes. Cela signifie t-il que la question d’appartenance identitaire est toujours un levier politique efficace ?

Kevin Limonier : Ce qui se passe en Ukraine est un problème identitaire évident. Nous sommes à la fois dans le discours pour apporter une légitimité supplémentaire à Vladimir Poutine (plus de deux Russes sur trois, soit 69% des personnes interrogées disent approuver la politique de Vladimir Poutine en Ukraine, selon une étude effectuée fin février par le Centre Levada, ndlr), et la Crimée est également l’opportunité de réaffirmer ce que Poutine a toujours défendu, c’est-à-dire le renouveau d’une certaine représentation de la Russie comme grande puissance, basée sur le patriotisme ultra-national russophone, et sur des symboles tels que la flotte de la mer Noire.

Finalement, Vladimir Poutine a trouvé un intérêt multiple dans cette histoire qui lui permet de façon spectaculaire de réaffirmer son idée de la puissance de la Russie. L’Ukraine est un spectacle et Poutine met en scène sa vision de l’espace post soviétique avec cette affaire de Crimée. Mais au-delà de ça, il a tout de même brillamment réussi à retourner les évènements à son avantage. D’une situation périlleuse, il l’a transformée en une situation qui sert ses intérêts en interne. Cela sera, il me semble, la grande leçon de cette affaire de Crimée.

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