Couple franco-russe : l’amour par-delà les frontières

Annie et Alexeï se sont rencontrés à la chute de l’Union soviétique et vivent depuis un amour singulier. Retour sur leur rencontre.

Annie Cheinine-Feuvrais et Alexeï Cheinine

Annie Cheinine-Feuvrais, française, engagée en politique, et Alexeï, grand acteur russe de théâtre et de cinéma se sont rencontrés à la chute de l’Union soviétique. Entre Paris et Moscou, entre culture et politique, leur amour a été nourri par leurs différences. Chacun a vécu sa vie sans oublier la leur.

Russie Info a rencontré Annie Cheinine-Feuvrais qui évoque sa singulière histoire d’amour avec Alexeï que passions respectives et l’éloignement géographique n’ont pas altéré.

Russie Info : Dans quelles circonstances avez-vous rencontré votre mari ?

Annie Cheinine-Feuvrais : Au début des années 90, alors que je travaillais à la Mairie de Paris en tant que proche collaboratrice de Jacques Toubon (maire du 13ème arrondissement de Paris de 1983 à 2001, ndlr), la chute du mur de Berlin a ouvert des brèches et on m’a demandé de me rapprocher de la mairie de Moscou pour mettre en place de nouvelles collaborations, des échanges et des formations de cadres russes et français.
Lors d’un de mes séjours, je me suis retrouvée un peu par hasard chez une amie russe qui avait organisé ma soirée d’anniversaire, le 4 janvier 1992. Mon futur mari, Alexeï, était là ! Mon amie Natalia Akhangliskaia et Alexeï travaillaient tous deux au théâtre Maria Iermolova. Le plus drôle était que j’étais allée chez le coiffeur quelques jours avant en France, chez une amie corse un peu cartomancienne, qui m’avait prédit que j’allais bientôt rencontrer mon futur mari.

Russie Info : Et ensuite ?
ACF : Ce fût le coup de foudre et nous nous sommes mariés le 8 septembre de la même année en France. Mon mari y venait pour la première fois au mois d’août 1992. Je me souviens qu’en nous rendant à l’ambassade pour faire certifier nos papiers pour la préparation du mariage, nous sommes restés coincés dans l’ascenseur de mon immeuble. Mon mari était persuadé qu’il s’agissait d’un signe : "ils ne veulent pas que l’on se marie !". Les Russes peuvent être assez superstitieux.
C’est Jacques Toubon, naturellement, qui nous a mariés. La cérémonie s’est déroulée en anglais car à cette époque aucun de nous ne parlait la langue de l’autre.

Russie Info : Quelles furent les réactions de vos familles respectives ?

ACF : Mon père qui était un scientifique et directeur d’une grande école d’ingénieur était ravi d’avoir un gendre comédien. Il trouvait que c’était fantastique de jouer au théâtre. Maman était ravie aussi, séduite par cet homme "venu d’ailleurs" qui avait fait irruption dans notre famille. En revanche, beaucoup de mes amis me disaient que j’étais complètement folle et il y eût aussi de sombres rumeurs comme celle d’un mariage blanc. Je crois que les gens étaient un peu jaloux car Alexeï était plutôt beau garçon.

Mon beau-père avait été colonel dans l’Armée Rouge et avait participé à la prise de Berlin pendant la Seconde Guerre mondiale. Mes beaux-parents ont vécu dans un pays fermé pendant si longtemps qu’ils n’ont jamais pu envisager que leur fils se marie avec une Française. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de connaître Pauline, ma belle-mère, grande avocate à Saint-Pétersbourg, mais mon beau-père Igor, pour lequel j’ai le plus grand respect, vit encore à 96 ans. Il a fait preuve d’une ouverture d’esprit tout à fait remarquable. Il était surpris mais content de notre bonheur.

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Annie Cheinine-Feuvrais avec Jacques Toubon
Archives personnelles

Russie Info : Auriez-vous imaginé un jour vous marier à un Russe ?

ACF : Absolument pas ! Mais je suis un peu extrême dans ce que je fais. J’ai été championne de France de concours hippique à 17 ans puis j’ai fait du saut d’obstacle et à 25 ans j’ai monté en courses à Maisons-Laffitte, puis j’ai épousé un jockey corse. Je me suis ensuite consacrée à ma nouvelle passion, la politique. C’était la grande époque, celle du "grand Chirac", dans tous les sens du terme, les frondeurs, Pasqua, Seguin… J’ai aussi eu le grand plaisir de travailler au sein du cabinet de Nicolas Sarkozy, un autre grand de la politique, place Beauvau. Quelle énergie nous était transmise, les idées et les réalisations fusaient !

Russie Info : Où avez-vous vécu après votre mariage ?

ACF : On s’est mariés en septembre et mon mari est reparti assez rapidement en Russie. Nous faisions des allers retours mais c’était compliqué de vivre sur deux pays. Je suis donc partie le rejoindre à Moscou en octobre 1993 jusqu’en 1998. J’ai travaillé au service culturel de l’Ambassade de France où je m’occupais, entre autre chose, d’organiser des semaines de la France dans différentes villes de Russie. Pierre Morel, alors ambassadeur à Moscou, avait décidé d’aller à la rencontre de ceux qui majoritairement avaient vécu dans des villes fermées. J’ai des souvenirs incroyables notamment à Nijni Novgorod avec le très jeune et très talentueux Boris Nemtsov, alors gouverneur de la ville. C’est Philippe Etienne, aujourd’hui conseiller diplomatique du président français, qui était le chef d’orchestre de cette nouvelle politique.

Et puis notre fils André-Louis est né en 1996. Peu de temps après la naissance de notre fils, j’ai décidé de retourner vivre en France où les conditions de vie étaient plus faciles. Je voulais aussi évoluer dans ma carrière et pour cela, je devais passer des concours en France.

Mon mari nous a suivi. Pendant ses deux années parisiennes, Alexeï travaillait au centre linguistique du ministère des Affaires étrangères comme intervenant en langue russe pour les diplomates. Il n’a pas cherché à exercer pleinement son métier d’acteur car il est difficile de jouer un texte d’auteur dans une langue que l’on ne maitrise pas. Il a néanmoins joué, au théâtre des Cinq Diamants à Paris, une pièce d’Alfred de Musset On ne badine pas avec l’amour, écrite dans le français du XIXème, ce qui était loin d’être évident ! Maman l’a beaucoup fait répéter, notamment à l’aide de bandes enregistrées.

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Alexeï Cheinine et Vladimir Andreiev dans Photo Finish au théâtre Iermolova à Moscou
Archive personnelle

Il a eu de très bonnes critiques. "Ce comédien russe est un véritable OVNI" a écrit Télérama. Nous avons fréquemment rencontré Annie Girardot, une amie de la Russie, qui venait de passer deux années à Tcheliabinsk. Il a également rencontré à plusieurs reprises Jean Marais alors qu’il préparait Les Parents Terribles de Jean Cocteau, qu’il a joué sur la scène du théâtre Iermolova à Moscou. C’était un homme vraiment charmant et qui aimait la Russie. Je pense qu’Alexis lui plaisait bien aussi ! Il voulait absolument l’inviter chez lui à Vallauris mais il est décédé et nous n’avons pas eu le temps d’aller le voir travailler dans son atelier de sculpture.

Et puis, il y eu "l’appel de la patrie" et mon mari est rentré à Moscou où il a retrouvé son théâtre et Vladimir Andreïev, son mentor et directeur artistique du théâtre. Son travail de comédien lui manquait profondément, sans compter que les Russes ont un attachement viscéral à leur pays.

Je l’ai retrouvé avec notre fils, de 2009 à 2011. Andrei-Louis posait des questions sur notre vie de famille et son père toujours absent. J’ai voulu lui montrer que notre situation familiale n’était due qu’aux circonstances. Nous sommes repartis en France au bout de deux ans, car notre fils souhaitait suivre des études d’architecture et avait choisi une filière particulière qui n’était pas proposée au Lycée Français de Moscou où il était scolarisé.

Russie Info : Comment communiquez-vous au sein de votre famille ?

ACF : Nous parlons français. Après notre mariage, mon mari a pris des cours intensifs et 3 mois après il parlait notre langue. On a instauré ce fonctionnement et cela a duré. C’est important pour lui car il ne veut pas perdre la langue française. Il regrette cependant de ne pas avoir parlé russe avec son fils.

Russie Info : Qu’appréciez-vous chez les Russes ?

ACF : Leur bonne humeur, leur franchise, leur amitié et leur attention. Nos amis russes sont d’une attention extrême à mon égard, beaucoup plus que ne peuvent l’être les Français, et ce n’est pas parce que je suis une étrangère. Quand ils aiment, ils aiment entièrement.

En France, il y a beaucoup de retenue de la part des gens. Et puis, j’apprécie beaucoup leur convivialité et leur simplicité. Les Français passent beaucoup de temps à remarquer ce que font les uns et les autres et à commenter. Les Russes ne sont pas comme ça. Les soirées russes sont beaucoup plus gaies, plus drôles que les soirées françaises. Ils ne parlent pas politique car ils sont beaucoup moins politisés que nous et c’est très bien. Mon mari passe des heures au téléphone avec ses copains à raconter des anecdotes et des histoires drôles. Ce serait inconcevable en France. Mais par moment, je trouve les Russes trop excessifs et aussi très bornés.

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Alexeï Cheinine et Jean Marais à Moscou dans le cadre de la représentation des Parents Terribles de Jean Cocteau au théâtre Iermolova
Archive personnelle

Russie Info : Pensez-vous que de ne pas être issue du milieu des artistes a pu être un secret de la longévité de votre couple ?

ACF : Peut-être. Avec sa première épouse, Nelly Pchonaia, comédienne au théâtre Mossoviet, il y avait sans doute un peu de jalousie au sujet des rôles qu’ils pouvaient obtenir l’un et l’autre. Les comédiens ont souvent des égos très développés et peu de couples traversent le temps. Nous en connaissons qui sont de bons amis, Valery Sheiman et Valentina Savostianova, mais c’est très rare.
Je n’appartiens pas à ce milieu comme mon mari n’appartient pas à celui du monde du travail ordinaire. A Moscou, lorsque je partais le matin travailler en tailleur et escarpins, mon mari me regardait et me disait : "hum, on dirait une secrétaire du parti Communiste !".

En revanche, quelle richesse d’avoir un mari qui est dans le monde de la culture ! Cela vous permet de vous évader, surtout quand on est plongé dans le monde des réalités, des difficultés nationales ou internationales, souvent très anxiogènes. Alors la culture, c’est une grande bouffée d’air. Je vais souvent le voir jouer et ce n’est que du bonheur pour nous deux. Chacun d’un côté de la salle mais ensemble quand même.

Russie Info : Quelle est la pièce jouée par votre mari que vous préférez ?

ACF : La pièce de Peter Ustinov, Photo Finish. C’est une très belle pièce sur l‘histoire du temps qui passe. C’est l’histoire d’un vieux monsieur écrivain qui écrit sa vie. Au fil des mots, il essaie de changer quelque chose à l’histoire, mais en vain, c’est impossible. La vie, эта судьба, c'est le destin. C’est une pièce très russe, très "âme slave", même si Ustinov est un Britannique d'origine russe.

Russie Info : Cette vie passée entre deux pays a-t-elle nuit à votre carrière ?

ACF : Cela ne m’a pas arrêtée ni gênée. J’avais déjà commencé une carrière dans la politique quand j’ai rencontré Alexeï et je l’ai poursuivie par la suite en revenant en France après mon premier séjour à Moscou. J’ai fait des campagnes électorales et j’ai été candidate aux législatives de 2012. Je me calme un peu mais j’ai encore des projets en tête à Moscou… En revanche, le fait que je fasse de la politique amuse beaucoup mon mari qui n’y comprend pas grand-chose.

Russie Info : Où envisagez-vous désormais l’avenir ?

ACF : Ma vie est plutôt à Moscou avec Alexeï, même si c’est toujours difficile car je dois continuer à m’occuper de maman, restée en France, et j’ai aussi mes copines françaises, incontournables et indispensables. Notre fils vient d’arriver à Moscou où, je pense, il aura plus d’opportunités professionnelles qu’en France. Mon mari a ses petites-filles, son fils, et il continue de jouer au théâtre et de donner des cours pour transmettre son savoir.

Au tout début, quand je vivais à Moscou je me sentais très française. Il y avait beaucoup de différences, ne serait-ce que dans la vie quotidienne qui était difficile en Russie, et je sentais que j’avais des valeurs à défendre. Aujourd’hui, les choses ont changé non seulement parce que la vie est beaucoup plus facile mais aussi parce que la France a pris des options sociétales qui me conviennent moins. La Russie est beaucoup moins caricaturale qu’on veut bien le dire. Je suis peut-être un peu négative vis-à-vis de la France en ce moment, mais c’est ce que je ressens. Comment la France va-t-elle pouvoir apporter des solutions à une société aujourd’hui divisée ?

Mais la France reste mon pays, et l’un de mes grands plaisirs est d’aller en Normandie manger des fruits de mer et me promener sur la plage. Je suis en train d’acheter quelque chose là-bas. Je m’y sentirai toujours chez moi, alors qu’en Crimée ou à Sotchi, c’est différent. Désormais avec Alexeï, nous irons passer du temps à regarder la mer… loin des tourbillons de Moscou et de Paris.

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