Correspondants de presse à Moscou: une précieuse liberté de ton

Alors qu’une loi étendant le statut d’agent de l’étranger à des journalistes et bloggeurs a été votée le mois dernier, Russie Info a interrogé des journalistes français en Russie sur leur liberté de travail, qu’ils estiment très large par rapport à leurs collègues russes.

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L'Agence de presse russe TASS à Moscou

Au 149ème rang du classement de la liberté de la presse 2019 de Reporters Sans Frontières, la Russie a été vivement accusée de renforcer le contrôle de l’Etat sur les médias. En questionnant des journalistes sur place, on constate néanmoins que ces contraintes n’empêchent pas les correspondants de presse d’exercer leur métier indépendamment.

Un contrôle de l’Etat russe surestimé face à une possibilité bien réelle d’exercer

Claude Bruillot, correspondant permanent de Radio France à Moscou, Benjamin Quénelle, journaliste free-lance et Luc Lacroix, correspondant permanent de France Télévision, affirment n’avoir jamais connu de pression des autorités.

"Si je n’étais pas libre, je n’y serais pas resté 16 ans. Les lois russes et l’autocensure s’appliquent aux journalistes russes, et je me sens tout à fait libre de parler de la situation sociopolitique de la Russie" affirme Benjamin Quénelle, qui contribue notamment au journal La Croix.

"Quand l’on couvre des manifestations comme celles de cet été [dénonçant les répressions des candidats de l’opposition aux municipales], il faut naturellement prendre des précautions, mais rien ne nous empêche d’exercer de manière libre et professionnelle".

Quant à leurs collègues russes, la mentalité semble avoir évolué depuis les débuts au pouvoir de Poutine : "Lors de la traditionnelle conférence de presse annuelle de Poutine, je trouve les questions bien plus incisives que lorsque je suis arrivé à Moscou" ajoute Benjamin Quénelle.

"Je crois que les correspondants de presse disposent d’une certaine liberté car les autorités réagissent par rapport à notre impact, et nous ne sommes pas des médias d’une importance internationale comme pourrait l’être CNN" ajoute Claude Bruillot. "Il y a une grande différence de traitement entre les journalistes locaux et les journalistes étrangers. Le travail des médias russes indépendant est évidemment beaucoup plus risqué, et je suis très admiratif des journaux indépendants comme Novaïa Gazeta qui mènent des reportages d’investigation malgré les dangers".

Malgré tout, l’accréditation journalistique et le visa doivent être renouvelés tous les ans, et certains journalistes ont pu se voir refuser leur demande de visa dans le cas où les articles déplaisent aux autorités. "Effectivement, nous n’avons pas toujours les accréditations que nous demandons car les journalistes russes ont la priorité, mais cette situation est comparable à d’autres pays, y compris en France. Les Russes reprochent la même chose aux autorités françaises, à savoir de ne pas accréditer les médias russes financés par le gouvernement", relativise Claude Bruillot.

Un accès aux sources politiques limité

Malgré cette liberté d’exercer, certains aspects du système politique russe demandent aux journalistes de s’adapter. Par exemple, les possibilités d’interviews avec les autorités sont rares. "Il est bien complexe d’obtenir des informations de la part d’un ministre" constate Luc Lacroix.

"Si la proximité entre politiques et journalistes est très importante dans le système médiatique français, il est difficile d’avoir des relations avec les politiques en Russie " explique Benjamin Quénelle. "Nos demandes d’interviews aux autorités sont rarement acceptées, tandis que les membres de l’opposition se méfient aussi de ce qui pourrait être considéré comme une connivence avec les journalistes étrangers".

En revanche, les journalistes s’accordent pour dire que les interlocuteurs russes ont une liberté de ton : "Souvent, les gens sont étonnés qu’on s’intéresse à eux et ils réclament des d’information avant de nous parler, mais cette méfiance envers les médias étrangers peut facilement tomber" confie Luc Lacroix. Même constat pour Benjamin Quénelle, qui n’a "jamais ressenti d’hostilité envers l’étranger, mais plutôt un certain malaise qui n’empêche pas les gens de venir se confier.

Le traitement de l’actualité russe par le regard français

Les correspondants permanents sont rares en Russie, la plupart des journalistes sont pigistes et écrivent pour plusieurs médias. L’AFP dispose d’une vingtaine de correspondants basés à Moscou, ce qui en fait le média français le plus présent. "La plupart des médias français envoient leurs propres journalistes comme correspondants permanents, assistés d’une équipe de journalistes traducteurs, plutôt qu’embaucher des pigistes locaux" explique Benjamin Quénelle. L’intérêt d’un bureau de correspondants permanents pour un média est la réalisation de reportages de plus long format, en plus de l’actualité "chaude".

Le quotidien du correspondant en Russie ressemble à celui des autres correspondants, à quelques exceptions près. Par exemple, difficile de se fier aux agences de presse russes (comme Interfax), même si les journalistes les utilisent pour être au courant de la situation. Le traitement de l’actualité nationale pour une audience française, avec les contraintes de la place accordée à la Russie dans les médias, implique aussi des sélections.

"La distance géographique est réelle, or on est tourné vers ce qui nous ressemble. Par exemple, un grave incendie qui s’est produit à Kemerovo en 2018, à 4000 kms de Moscou a longtemps fait l’actualité en Russie, mais nous ne l’avons pas couvert car les élections présidentielles russes concentraient les regards" commente Claude Bruillot. "On a aussi tendance à moins parler de ce qui est positif car la Russie nous questionne par ses inégalités, ses libertés individuelles surveillées".

"On utilise donc des événements internationaux comme la Coupe du monde en Russie pour faire des zooms sur la vie sociétale" conclut Benjamin Quénelle.

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