Comment les Russes vont-ils réagir à la crise?

Pour la majorité des Russes, les inquiétudes économiques ont supplanté les inquiétudes sécuritaires. Alors que les Russes tentent de s’adapter à la crise, les sociologues notent déjà un "ancrage de la pauvreté" dans la société.

russie-russe-economie-crise-protestation-manifestation-poutine-societe
Photo Claire Dufay

Une série d’enquêtes et d’articles sur la société russe face à la crise ont été publiées en ce début d’année. Le centre russe de sondage Levada a également publié différents sondages sur l’état d’esprit des Russes autour des grandes questions économiques et politiques.

La richesse, principale inquiétude des Russes

Il en ressort que la richesse est devenue plus importante pour les Russes que rétablir l’ordre, alors qu’à la fin des années 1999, la sécurité était la source principale d’inquiétude de la population. A cette époque, 56% des interviewés étaient inquiets pour les problèmes de criminalité, ils ne sont plus que 26%. 52% souhaitaient un renforcement de l’ordre public, ils ne sont plus que 34% aujourd’hui.

En période de crise, les inquiétudes sécuritaires sont donc supplantées par les problèmes économiques. 51% s’inquiètent pour le paiement des salaires et des retraites et 54% désirent une meilleure application des garanties sociales, (contre 34% en 1999).

Or, cette crise économique a un nouvel élément qui la rend plus dure que les crises précédentes, c’est la baisse palpable de la valeur réelle des pensions. Economiste, Tatyana Maleva estime que la moitié de la population russe dépend fortement des pensions, uniques sources de revenus stables pour les retraités, mais souvent aussi pour la famille entière dans laquelle ils vivent.

Elle souligne également un problème supplémentaire pour la Russie, qui est inconnu des pays développés : un nombre élevé de personnes pauvres gardent leur emploi, plutôt que de sombrer dans le chômage. La crise actuelle produit un modèle particulier du marché du travail, où le malheur économique ne conduit pas à des ajustements de chômage, mais à la baisse des salaires et à la diminution des journées et des semaines de travail.

Ancrage de la pauvreté

Les Russes se serrent la ceinture pour faire face à la nouvelle crise économique. Marina Krasilnikova du Centre Levada note ainsi qu’il y a un "ancrage de la pauvreté" : les gens s’adaptent à la crise actuelle en recourant à des tactiques de survie, en ayant un mode de vie plus primitif, et en mettant en pause leurs attentes de la vie.

En Novembre 2015, une enquête montrait que les deux tiers des sondés s’attendent à ce que la crise économique dure plus de deux ans, la même proportion à une inflation annuelle de l’ordre de 30%, quand celle-ci était juste de 13 % cette même année.

Les Russes doivent compter sur ce que l'historien Oleg Khlevniouk appelle une vieille combinaison russe de pain, pommes de terre et de vodka. La triade de Khlevniuk était le noyau nutritionnel pendant les années Staline et le resta même plus tard, lors des années un peu plus prospères.

Malgré la crise, Poutine toujours populaire

D’après ses propres sondages, le centre Levada a réalisé un graphique intitulé La confiance dans les politiciens. Il prend en compte l’évolution des données des années 2012 à 2015, et implique différents politiciens tels que le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, le Premier ministre, Dmitri Medvedev, et bien entendu le chef de l’Etat, Vladimir Poutine.

sondage.png
La confiance dans les politiciens
Levada

L’évolution de la cote de popularité de Vladimir Poutine est révélatrice puisqu’elle passe subitement de 35% en mars 2014, à plus de 50% en mai 2014 suite au rattachement de la Crimée. En mai 2015, elle est à plus de 60% alors que la Russie est en plein conflit ukrainien et s’affirme dans le dossier syrien.

On voit également monter sensiblement la confiance dans le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, en première ligne dans les opérations en Syrie, qui passe de 19% en mars 2014 à quasiment 30% en mars 2015.

Réactions en 2016 : protestations ou résignation ?

Comment le peuple russe, bien conscient de l'ampleur de la crise, va t-il réagir en 2016 ? Politiquement, selon l’analyste Dmitry Oreshkin dans un article de RBC, les Russes soutiennent toujours Poutine car ils sont encore portés par ce contexte politique, lié à la Crimée, au Donbass et aux opérations en Syrie. Le gouvernement n’a pas les moyens aujourd’hui de répondre clairement a l’inquiétude économique mais il bénéfice encore de cet effet politique. L’expert prédit que cette confiance pourrait s’éroder bientôt, quand les Russes réaliseront qu’il n’y a plus d’argent.

Cet avis est partagé par de nombreux experts de l’institut de sondage russe VTsIOM qui prédisent de grands mouvements de protestation face à la détérioration de la situation économique.

Mais pour le journaliste Andreï Kolecnikov, auteur de l’article Pain, pomme de terre, vodka publié sur le site russe Gazeta.ru , le gouvernement cherchera naturellement à éviter des manifestations de masse "en combattant les illusoires "cinquième colonne", et en essayant de distraire le public avec toutes sortes de conflits à l'étranger, en particulier les guerres commerciales et des campagnes d'information contre les ennemis présumés de la Russie".

Pour lui, les craintes du gouvernement d'une "révolution de couleur" comme celle qui a eu lieu en Ukraine sont sans fondement car au lieu de manifester, les gens ordinaires vont se serrer la ceinture comme ils le faisaient sous le régime soviétique. Ils vont se mettre en mode "veille", s'adapter à la "nouvelle normalité". Ils vont rogner sur leurs attentes de la vie, du gouvernement et de tout le reste, ainsi que sur leur consommation personnelle.

La classe moyenne pour l'absence de changements majeurs

Marina Krasilnikova du Centre Levada estime même que la classe moyenne russe espère profondément l'absence de changements majeurs. Ce scénario correspond à l'analyse du sociologue Seymour Lipset, qui a fait valoir que les citoyens font des demandes politiques et se permettent le luxe de l'analyse seulement une fois qu'ils ont atteint un certain niveau de bien-être. Une hypothèse confirmée par la nature des dernières grandes manifestations de l'opposition en Russie, en 2011-2012, dirigée par la classe moyenne russe qui a bénéficié de la prospérité de la décennie précédente.

Comme le rappelle Andreï Kolecnikov dans son article, le gouvernement russe bénéficie également du fait que la plupart de la population a tendance à voir l'Etat en tant que fournisseur de prestations symboliques, telles que la prise de contrôle de la Crimée, plutôt que comme une source d'avantages tangibles ou d’arbitrages justes.

En bref, les Russes ont pris l'habitude de survivre sans l'intervention du gouvernement, et même appris à supporter ses règlements. La "stabilité Poutine" des deux premiers mandats du président a cédé la place à la stabilisation négative, mettant en danger le développement du pays, et les Russes sont en train de, à nouveau, se tourner vers leur régime alimentaire traditionnel de pain et de pommes de terre.

0


0
Login or register to post comments