Cinéma: "L’Etat russe devrait soutenir les projets indépendants"

Entretien avec le jeune réalisateur russe, Alexandre Hant qui vient de faire ses débuts en salles avec "Comment Vitya Chesnok emmena Liocha Shtyrlya à l’hospice", un surprenant road-movie tragi-comique russe salué par la critique.

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Alexandre Hant

Russie Info a rencontré le réalisateur Alexandre Hant pour évoquer l’héritage soviétique du cinéma russe, son développement actuel et sa recherche d’une identité qui lui soit propre.

Russie Info : Qu’est-ce que le cinéma russe pour vous?

Alexandre Hant : Je pense que c’est un concept qui est né à cause du rideau de fer qui, à l’époque soviétique, a formé des courants qui se différenciaient d’autres courants artistiques, que ce soit dans la musique ou les arts visuels, en particulier le cinéma. C’est parce que nous étions une sorte d’île isolée dans sa propre réalité que le cinéma soviétique a inventé ses propres méthodes, sa propre forme, et existait dans sa propre réalité.

C’est sans doute pour cela qu’il était si inventif. Il me semble que les lois fondamentales de la dramaturgie, du langage cinématographique sont les mêmes partout, mais les accents, les thèmes, les histoires, ont leur spécificité.

Le cinéma soviétique était gigantesque, du point de vue de la quantité de films produits, et par les moyens dont il disposait. Prenez par exemple les films de Youri Ozerov sur la Seconde Guerre mondiale : l’Etat pouvait mettre l’armée à disposition du film pour recréer des scènes de bataille à grande échelle avec des chars, des avions.

Enfin, le système de production en lui-même était spécifique, tous les films étaient commandés par l’Etat. Je pense que ce sont tous ces petits éléments qui se sont additionnés pour façonner le cinéma soviétique.

Russie Info : Dans quelle mesure le cinéma russe actuel est-il un héritier du cinéma soviétique ?

Alexandre Hant : Il me semble que le cinéma russe contemporain ne s’est pas encore formé, qu’il n’existe pas encore en tant qu’ensemble cohérent. Nous nous raccrochons parfois à la période soviétique en nous efforçant d’en extirper des exemples, de faire des remakes de vieux films soviétiques ; ou bien nous essayons d’imiter le cinéma américain. Nous n’avons pas encore de système, et d’idées… c’est d’ailleurs un problème global de notre époque : nous avons du mal à nous définir nous-mêmes. Mais je pense que nous ne sommes qu’au début du chemin, et si le cinéma russe ne meurt pas bientôt alors nous arriverons à trouver notre propre définition.

Russie Info : Comment imaginez-vous ces étapes à venir, et le rôle que vous pourriez y jouer ?

Alexandre Hant : Pour moi, l’exemple à suivre est celui d’Ingmar Bergman, qui a su sortir des genres stéréotypés et a façonné non seulement son propre cinéma, mais aussi plus largement tout le cinéma suédois. Je pense que sa très grande productivité est la clé pour parvenir à obtenir ce genre de résultats. Il faudrait que nous fassions beaucoup plus de films. C’est cela qui finira par mener à ce que nous trouvions les sujets, les questions douloureuses, ou les genres, qui nous permettront d’inventer une forme d’expression qui parlera à notre spectateur. Car notre relation avec notre spectateur est un problème.

Le spectateur comprend, ressent que notre cinéma est faux. Le cinéma russe actuel ne représente pas la vérité. Très souvent, c’est ce que l’on entend chez les spectateurs : "ça n’arrive jamais", "ce n’est pas la vérité". Pourtant, le cinéma n’a pas vocation à dire la vérité, il retranscrit la vision d’un auteur.

Mais le spectateur exige une sorte de vérité intérieure, et cette vérité intérieure n’existe pas pour l’instant. Je peux parfaitement imaginer un film mal tourné, avec de mauvais acteurs, mais qui soit profondément honnête dans son essence. Nous savons très bien jouer, très bien tourner, mais nous n’avons pas encore trouvé cette essence honnête.

Russie Info : Mais elle existait avant ?

Alexandre Hant : Oui, elle existait. Et c’est d’ailleurs symptomatique chez les réalisateurs qui sont passés du cinéma soviétique au cinéma russe : on a l’impression qu’ils ont été remplacés, je ne sais pas comment l’expliquer.

Russie Info : Peut-être que l’Union soviétique, en tant que pays, avait un objectif et une raison d’être très concrets, alors que la Russie moderne cherche encore les siens ?

Alexandre Hant : Oui, je pense qu’il nous manque un ensemble de valeurs. Je ne veux pas parler d’idéologie car ce mot est connoté, mais plutôt un élan qui permette à tous de savoir où nous allons et que nous y allons tous ensemble. Aujourd’hui, cet élan nous manque.

Russie Info : À propos d’idéologie, que pensez-vous de la situation autour du film Matilda, dont une partie de la société exige l’annulation ?

Alexandre Hant : Certaines personnes commettent des actions scandaleuses en se cachant derrière le prétexte du film Matilda, mais il y a toujours des gens comme ça, qui s’offusquent de n’importe quoi qui leur déplaise dans la vie culturelle. Mais selon moi, le principal problème est que ces gens peuvent aujourd’hui agir sans être sanctionnés. Ils ont l’impression d’être dans leur droit, ils pensent que leur vérité est supérieure à la loi, et ils vont même plus loin. Ils se réclament de la loi, affirment que c’est leur droit de manifester ainsi leur point de vue. Mais pour moi, c’est tout simplement de la folie, rien de plus. Et je suis bien sûr très mécontent de voir que ce genre de situations se multiplie. Matilda n’est pas le seul exemple, on en voit de plus en plus. Tout ceci va mener les producteurs, le Ministère de la Culture, le Fonds de la Cinématographie, à mettre en place de plus en plus de limites cachées aux films.

En ce moment-même, avec le lancement de mon film, je sens que les producteurs sont inquiets, ils se demandent s’il est bien nécessaire d’attirer l’attention sur un point ou un autre. Tout le monde a peur qu’il se passe quelque chose qui se reflète négativement sur le film. Personne ne veut prendre de risque. J’espère que ce n’est qu’une situation temporaire et pas une tendance.

Russie Info : Aujourd’hui, ressentez-vous que dans le cinéma, ou de façon plus large dans la culture, certains sujets sont déjà tabous ?

Alexandre Hant : Le problème, c’est qu’il n’existe en théorie aucun interdit : tout le monde nous explique qu’il n’existe aucune censure, que nous nous censurons nous-mêmes ; et c’est en partie vraie. Mais si l’on prend justement l’exemple de Matilda, on voit que ce genre de sujets tabou commence à apparaître. Le sujet de la religion, c’est terminé, il est intouchable. Il est devenu impossible de critiquer la religion au cinéma. En tant qu’athée, plus le temps passe, plus j’ai l’impression de faire partie d’une minorité qui ferait mieux de ne pas s’exprimer.

Russie Info : Revenons au développement du cinéma russe. Pensez-vous que la politique culturelle de l’Etat aille dans la bonne direction ?

Alexandre Hant : Mon film a été réalisé grâce au financement du Ministère de la Culture, mais la situation n’est certainement pas optimale. Si l’on adoptait une démarche mieux organisée, en particulier au niveau législatif, il y aurait plus de possibilités. Je considère que toutes les conditions d’un changement sont réunies, mais ceux qui pourraient introduire ces changements refusent de le faire, car la situation actuelle leur convient.

Russie Info : Quels changements ?

Alexandre Hant : Par exemple, soutenir le mécénat au cinéma : que les gens soutenant le cinéma reçoivent des crédits d’impôts, que l’on mette en place des politiques régionales. Par exemple, dans la région de Kaliningrad, si l’on tourne un film, jusqu’à 70% des dépenses de production il me semble, sont remboursées au studio. C’est bien sûr une excellente mesure, qui permet d’économiser énormément. Ce ne sont pas tant de grands changements que nous avons besoin, mais d’une augmentation d’échelle : actuellement l’argent privé n’irrigue pas assez le cinéma.

Russie Info : Vous affirmiez également que le cinéma russe a besoin de plus de nouveaux films. Que faudrait-il faire pour encourager plus de jeunes réalisateurs comme vous à tourner en Russie ?

Alexandre Hant : Je pense qu’il faudrait faire un pas décisif pour montrer que l’Etat soutient les projets indépendants, les jeunes auteurs, les débutants, le cinéma expérimental… un cinéma qui ne cherche pas à faire du profit. Mais l’immense majorité des subsides de l’Etat est attribuée par le Fonds de la Cinématographie à des projets commerciaux.

Cependant, la situation évolue dans le bon sens : au dernier festival du cinéma auquel j’ai assisté, j’ai vu beaucoup de films indépendants tournés sans soutien du gouvernement comme par exemple Tesnota. J’ai l’impression que le cinéma indépendant à petit budget a le vent en poupe, qu’il va peut-être parvenir à briser le mur entre les spectateurs, à attirer et intéresser le public des cinémas au cinéma de genre. Et ce sera alors le début d’une construction dans le cinéma en général.

Bande annonce du film d'Alexandre Hant, "Comment Vitya Chesnok emmena Liocha Shtyrlya à l’hospice".

En salles au cinéma Illusion de Moscou jusqu’au lundi 25 septembre seulement.

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