Cinéma : 4 films pour le Jour de la Victoire en Russie

En Russie au mois de mai, les salles de cinéma ont coutume de projeter des films sur la Seconde Guerre mondiale. Outre les classiques soviétiques, les réalisations contemporaines continuent la tradition à leur manière. Rencontre avec leurs réalisateurs.

Photo Elena Chagaeva

Depuis l’époque soviétique, les films sur la Grande Guerre patriotique sont un genre particulier en Russie. A l’origine conçus pour la propagande, ils ont pris un accent antimilitariste dans les années 50, en abordant une réflexion plus profonde sur les destins brisés et sur les conséquences de la guerre, dans un pays où chaque habitant était touché.

Les histoires personnelles sont au centre de ces films, avec des personnages ordinaires, pas toujours triomphants, qui cherchent à sauver leur humanité et leur capacité à vivre une vie normale tout en transmettant la mémoire historique aux spectateurs.

Dans les années 90, le public russe s’est passionné pour les productions hollywoodiennes qui proposaient des genres relativement inconnus en URSS comme des thrillers, des westerns, des films d'épouvante. Et le thème de la Seconde Guerre mondiale avait pratiquement disparu des écrans.

Les réalisateurs russes ne s’y intéressaient pas non plus et parmi les 2300 films qu’ils ont produits de 1994 à 2015 seulement 32 parlaient de ce sujet, c’est-à-dire moins de 3 films par an (selon les données de kinopoisk.ru).

En 2019, il y en a 8, d'après le site du ministère de la Culture, dont 4 sortis début mai. Ces films sont tous différents mais continuent les codes du genre, et leurs histoires seraient toutes basées sur des faits réels.

Russie Info a rencontré leurs réalisateurs.

La Guerre d’Anna (Война Анны)

Genre : Drame. Le film a gagné les prix de plusieurs festivals russes en 2018

Sujet : Anna, une fillette de 6 ans, perd ses proches lors d’une fusillade contre des juifs. Emmenée dans une kommandatur allemande, elle réussit à s’enfuir et se cache dans le conduit d’une cheminée inutilisée. Là, Anna passera plus de deux années, toute seule. Toujours entre peur et faim, toujours dans le silence et la solitude, Anna n’a d’autre soutien que les souvenirs de sa famille et son imagination d’enfant, et réussira à garder son humanité.

Le réalisateur Alexey Fedortchenko : J’ai lu cette histoire dans le live journal. Il s'agissait d'une petite fille qui s'était cachée dans une kommandatur nazie jusqu’à ce que le village soit libéré par l’Armée rouge. La petite fille a été placée dans un orphelinat où elle a grandi et travaillé comme nounou. C’était un vrai sujet pour un film, mais je n’ai commencé le tournage qu’après avoir trouvé une fin plus métaphysique. L'idée était de dire que c’était une enfant qui avait gagné la Seconde Guerre mondiale.

J’ai essayé de trouver mon propre langage par rapport aux films soviétiques sur ce thème, bien que leur psychologie me soit proche. Ce sont toujours des histoires personnelles qui forment le sujet central du film, en dehors de rares exceptions trop propagandistes.
Mes préférés sont : Le Père du soldat, et Quand passent les cigognes. Ce sont des films très intimes mais qui influencent le spectateur beaucoup plus que n’importe quels blockbusters patriotiques.

Le Couloir de l’immortalité (Коридор бессмертия)

Genre : Drame

Sujet : 1943, le blocus de Leningrad. En plein hiver et sous les bombes, les habitants de Leningrad construisent un chemin de fer en direction des territoires libres. Deux jeunes filles participent au chantier, puis accompagnent l’équipe du train la nuit sous le tir ajusté des Allemands, pour fournir des produits de première nécessité à la ville assiégée et tenter d’évacuer ses habitants.

Les 33 kilomètres du chemin de fer ont été construits pendant 17 jours par 5 mille habitants de Leningrad, essentiellement des femmes et des enfants. Le nom officiel de cette ligne était La route de la Victoire, mais ceux qui conduisaient les trains l’appelaient le couloir de la mort. Des 600 personnes qui y ont travaillé, 400 ont péri.

Le réalisateur Feodor Popov : J’ai appris cette histoire en lisant un petit article historique, et elle m’a frappée : le thème est global et exclusif, et tout à fait méconnu ! J’ai contacté l’auteur, nous avons écrit le scénario ensemble et obtenu un financement.
Au moment du tournage, notre banque a fait faillite et nous nous sommes retrouvés sans un sou en poche. Nous avons alors lancé un crowdfunding, ce qui a transformé le film en un véritable projet social.

Le soutien que nous avons reçu est difficile à mesurer en argent car de nombreux volontaires ont contribué en participant aux travaux. Il s'agit de personnes très diverses : des descendants de survivants au blocus de Leningrad, des cheminots ... Le générique les mentionne tous !

th_photo3.jpg
Photo du film
Le Couloir de l’immortalité

th_photo2.jpg
Photo du film
Le Couloir de l’immortalité

Direction : Paris (На Париж)

Genre : Aventure.

Sujet : C'est l'histoire incroyable d’officiers soviétiques qui ont fait la guerre ensemble et, ayant gagné Berlin, décident de se rendre à Paris pour célèbrer la Victoire. Pour cela, ils prennent une voiture allemande et filent à la rencontre de l’amour et d’aventures passionnantes dans la ville de leur rêve.

Réalisateur Serguey Sarkisov : Le film est basé sur la biographie du tankiste Alexander Milukov, héros de l'Union soviétique. Le tournage s’est passé en Russie et en Pologne.
Je peux dire que les Russes ont toujours un faible pour la culture française et particulièrement pour Paris qu’ils perçoivent comme une ville de rêve, et une ville de fête. Ce n’est pas pour rien que les héros du film souhaitent s’y rendre.

J’ai voulu faire un cinéma positif parlant de la Victoire et non des atrocités de la guerre. Destination : Paris est un film sur l’euphorie des vainqueurs qui n’ont pas perdu leur humanité, leur fougue et leurs rêves.

Je pense, par contre, que mon film ne sera pas correctement distribué à l’étranger car son esprit et sa stylistique sont trop russes. Cependant, j’ai essayé de faire un cinéma moderne et intéressant pour la jeunesse. Il est important de produire de bons films vivifiants.

th_na_parij_2.jpg
Photo du film
На Париж

th_na_parij_3.jpg
Photo du film
На Париж

Merci à grand-père pour la Victoire (Спасибо деду за победу)

Genre : Comédie.

Sujet : La première visite d’un garçon chez ses grands-parents abkhazes déclenche une série de situations comiques. Le grand-père, pour blaguer, ment sur son rôle dans la Seconde Guerre mondiale et jure qu’il a raccourci les moustaches d’Hitler. Les histoires du grand-père sont trop irréelles pour y croire, mais elles donnent au garçon le courage de régler ses propres problèmes.

Le réalisateur Taïmouraz Taniya : Un de mes grands-pères a fait la guerre mais il n’aimait pas en parler. Le deuxième n’est pas allé au front parce qu’il était trop jeune à l’époque, mais je ne le savais pas quand j’étais petit. Un jour, je lui ai parlé des vétérans et, sans doute parce qu’il a été vexé, il m’a raconté que pendant la guerre il avait arraché les moustaches d’Hitler. Cette histoire est la base de ma comédie que nous avons tournée presque entièrement en Abkhazie.

Nos grands-pères nous ont offert la liberté au prix de leurs sacrifices, pourtant je ne voulais pas consacrer mon film à la guerre. Je l'ai dédié à un vétéran qui ne souhaite pas transmettre sa douleur à son petit-fils, mais lui offre en échange, son âme, son humour et ses valeurs familiales sans lesquelles – j’en suis sûr - il était impossible de survire à l’époque. Et sans lesquelles il est impossible de survivre maintenant.
(Interview tirée de la page FB du film, Taïmouraz Taniya n’ayant pas été disponible pour une rencontre.)

moustache.jpg
Photo du film
Спасибо деду за победу

0


0
Login or register to post comments