Chute du rouble: et maintenant?

La chute du rouble s’est accélérée récemment et semble atteindre des niveaux sans précédent. Les explications de Jean-Louis Truel.

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La chute du rouble s’est accélérée récemment et semble atteindre des niveaux sans précédent.

Jean-Louis Truel est dirigeant de la société de conseil International Business Development et Vice-président du Cercle Kondratieff.

Il met en évidence, pour Russie Info, les différentes étapes de la dépréciation du rouble et ses conséquences à court et moyen termes.

La dépréciation du rouble s’est faite en plusieurs étapes :

Une érosion régulière en 2013. Le cours est passé de 40,7 roubles pour un euro en début d’année à 45,2 au 31 décembre. Le même phénomène s’est produit pour les principales devises des pays émergents – hormis la Chine. Il peut s’expliquer par des arbitrages des marchés liés à la politique monétaire américaine.

Une chute brutale de janvier à mars 2014. En janvier le cours de la devise russe a soudainement décroché pour s’établir à 49 roubles pour un euro le 19 février 2014 et continuer à descendre jusqu’à 50,9 roubles le 16 mars. L’évolution est largement liée à la dynamique propre des marchés financiers internationaux, mais aussi au ralentissement de la croissance russe. On remarquera que la plus forte dépréciation du rouble s’est produite en très large partie avant l’aggravation de la crise ukrainienne et la mise en place des sanctions américaines et européennes.

Un rétablissement partiel d’avril à septembre. Paradoxalement, en dépit des incertitudes politiques et des sanctions, la situation s’est améliorée pour le rouble entre mars et août, pour se stabiliser dans la fourchette 46 - 47 en juillet-août.

Une chute accélérée depuis septembre. Une nouvelle dégradation, encore plus brutale, s’est produite à partir de septembre, pour atteindre un paroxysme fin octobre-début novembre. La monnaie a chuté jusqu’à 52 roubles pour un euro mi-octobre, puis à 58 roubles le 7 novembre, avec un pic à 60 roubles sur une journée. La baisse du rouble a été encore plus accentuée par rapport au dollar : de 36 roubles pour un dollar fin août à plus de 46 au 7 novembre.

A cette dépréciation, il y a des facteurs objectifs : confirmation de la faiblesse de la croissance, baisse marquée du cours du pétrole à partir d’août, incertitudes géopolitique. Cependant, l’ampleur récente de la baisse peut être largement attribuée à des mouvements spéculatifs, d’autant que la Banque Centrale russe n’a pas fait une priorité de la défense à tout prix du rouble.

Ce n’est pas sans rappeler la baisse de fin 2008 ou le rouble avait perdu près de 25% en 3 mois. A l’époque la spéculation avait été nourrie par les opérateurs internationaux mais aussi en partie par certaines entreprises russes qui utilisaient les fonds « anti-crise » mis à la disposition pour intervenir sur les marchés financiers.

Deux questions se posent : jusqu’où ira le rouble et quelles conséquences pour la Russie ?

Jusqu’où ? La baisse du rouble est aussi brutale qu’en 2008-2009, alors que la chute du prix du pétrole est nettement moindre et que la situation économique est certes médiocre mais non catastrophique. Autant la correction de 2013, voire l’évolution jusque mi 2014, si on la lisse de ses mouvements erratiques, avait une justification de fond, autant la composante spéculative est devenue déterminante.

Si l’on se réfère aux nombreuses crises monétaires internationales de ces dernières années, il se produit généralement un rééquilibrage partiel au bout de quelques mois, une fois les gains spéculatifs engrangés. C’est ce qui s’est produit en 2009, où le le rouble a regagné sur 18 mois la moitié de la valeur perdue dans un environnement économique plus défavorable qu’à l’heure actuelle.

Evolution du cours du rouble par rapport à l’euro depuis 2005

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Evolution du cours du rouble par rapport à l’euro depuis 2005
(source : Finances.net)

Il est probable qu’une telle correction se produise dans le cas présent par l’effet des prises de bénéfices. On s’orienterait alors vers l’effacement du pic « hyper spéculatif » (58 roubles pour un euro) pour remonter dans une zone comprise en 48 et 52 roubles pour un euro.

Quelles conséquences ?

A court-terme le problème principal tient à la brutalité des mouvements de change.

La chute du rouble a causé et continue à causer des difficultés pour de nombreuses entreprises. C’est notamment le cas de celles qui avaient des emprunts en devises bien que dans l’ensemble les entreprises russes semblent moins exposées qu’en 2009. Les opérations de refinancement sont plus coûteuses, et dans certains cas plus difficiles à cause des sanctions financières.

Surtout, les entreprises qui avaient des achats contraints à l’étranger subissent un surcoût brutal et inattendu. On l’a constaté dès janvier dans les secteurs de l’habillement, c’est aussi le cas des assembleurs automobiles, dont les composants sont achetés à l’étranger, ou des entreprises utilisant des biens d’équipement spécifiques non produits en Russie. La rechute depuis août a accentué ce phénomène.

La consommation de produits importés - comme des produits nationaux - a chuté à partir de mai-juin, par exemple dans l’automobile ou dans les biens de consommation courante. On peut l’attribuer à la répercussion de la baisse du rouble et une dégradation du climat général.
La hausse brutale des coûts et la faiblesse de la demande pourraient créer un accroissement des défaillances d’entreprises, donc un risque pour le système bancaire. Pour l’instant, à l’inverse de 2009, aucune entreprise de taille significative ne semble touchée. Les injections de capitaux publics, par des achats ou des aides, jouent probablement une part dans cette résistance.

Enfin, la dépréciation du rouble a entrainé une reprise de l’inflation. Elle devrait dépasser 8% en 2014, et rester à ce niveau au moins en 2015.

Cependant, il n’y a pas, à priori de risque de crise financière majeure comme en 1998 : l’Etat a des créances en devises et non des dettes comme à l’époque et les exportations énergétiques sont payées en dollars, ce qui atténue un peu l’impact de la baisse du cours du pétrole sur le budget. De plus, à l’inverse de 2008-2009, la crise est principalement monétaire et ne s’accompagne pas (encore) d’une récession.

Moyen et long-terme

Plus que le cours du rouble, le facteur principal qui conditionne l’évolution de l’économie russe est le cours du pétrole. Si le prix du pétrole chute trop, le gouvernement ne sera pas en mesure de faire face à ses engagements budgétaires pour relancer l’économie. Le cours communément cité pour maintenir le budget en équilibre est de 100 $ par baril. De fait, il semble que si le prix du baril reste au-dessus de 80 dollars la situation est encore gérable pour le gouvernement sur le plan budgétaire, éventuellement avec une contribution du fonds de réserve.

Dans ces conditions, et avec un euro autour de 50 roubles – et un dollar à 40 – les conséquences négatives de la dépréciation pourraient être absorbées, sous réserve d’injection massive de capitaux publics pour soutenir les secteurs en difficulté.

Une question ouverte est l’impact de la baisse du rouble pour faciliter l’objectif des pouvoirs publics de reconquête du marché intérieur.

Dans l’immédiat, la faiblesse de la production locale dans de nombreux domaines n’a pas permis de tirer profit de la dépréciation monétaire, à l’exception de certaines productions agricoles, notamment les céréales.

A plus long terme, un rouble faible pourrait jouer comme un puissant incitatif à développer les productions domestiques comme l’incitent à le faire de nombreux programmes publics, notamment dans l’agriculture. Ces programmes pourraient aussi pousser au développement d’investissements productifs étrangers : chinois, coréens, indiens, turcs, mais aussi européens.

Dans ce cas, la relative passivité de la Banque Centrale pourrait s’expliquer par une attitude de « bening neglect », laissant la monnaie se déprécier pour favoriser une reprise à moyen-terme.

La clé du problème réside dans l’ampleur et la vitesse de variation du taux de change - sa volatilité est un phénomène plus pénalisant que sa chute.
Pour réduire ce risque, indépendamment même de l’effet des sanctions, la crise actuelle va très probablement conduire les autorités à réduire autant que possible leur dépendance par rapport aux marchés financiers internationaux.

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