Charlie Hebdo : la réaction de journalistes russes

Des journalistes russes réagissent pour Russie Info après l’attentat qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo.

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Dessin de Tignous ©Charlie Hebdo

L'attentat meurtrier contre la rédaction de Charlie Hebdo a fait 12 morts, dont ses caricaturistes vedettes Charb, Cabu, Tignous et Wolinski, et 11 blessés. La France est sous le choc et ce jeudi est décrété jour de deuil national. L’émotion ressentie se traduit aussi à la Une de tous les journaux français avec l’apposition du slogan Je suis Charlie.

Russie Info s’est intéressé à montrer les réactions de quelques journalistes russes. Ces témoignages ne reflètent en aucun cas la position de la rédaction.

Elena Razvozzhaeva, journaliste pour le quotidien Nevskoë Vremia à Saint-Pétersbourg :

"J’ai du mal à croire qu’une caricature, un simple dessin, puisse provoquer une telle réaction et inciter une telle haine. En Russie, nous n’avons pas la culture des bandes-dessinées politiques, des caricatures. Nous avions pendant la période soviétique un journal satirique qui s’appelait Krokodil mais il ne peut pas être comparé à Charlie Hebdo, ni même au Canard enchaîné. Bien évidemment, il était censuré et se conformait au programme officiel du Parti.

Mais ce qui me surprend beaucoup dans cette tragédie, c’est que ce ne sont pas des islamistes d’origine étrangère qui ont commis cet attentat mais des Français qui ont été radicalisés en France."

Maria Panina, journaliste à l’AFP à Moscou :

"C’est un choc. Chaque mort est terrible mais quand ce sont des professionnels, des journalistes tués dans leur métier, le choc est encore plus profond. Personne ne peut être tué pour son opinion. Et en Russie, on se souvient évidement du meurtre d’Anna Politkovskaïa assassinée pour ses positions et parce qu’elle faisait son travail.

Il est inimaginable de penser que des hommes armés puissent ouvrir le feu en pleine réunion de rédaction dans un pays européen et démocratique. Les Russes et mes collègues vivent cet évènement comme un drame, ils parlent avec émotion. Tous ici partagent le slogan Je suis Charlie. Encore une fois, c’est inimaginable dans un monde moderne que l’on puisse tuer quelqu’un juste parce qu’il pense différemment. C’est une véritable tragédie.

Mais je pense aussi que les journalistes oublient parfois que la liberté ne veut pas dire que tout est permis. On peut ne pas être d’accord avec la Religion et le dire, mais a t-on le droit de se moquer de tout ? Bien souvent les journalistes se prennent pour des juges et oublient parfois que leur plume peut blesser les gens. Ici, la caricature existe depuis l’époque soviétique mais on l’applique avec légèreté, comme un moyen de montrer son attitude envers les autorités. Elle n'est ni provoquante ni incisive. En Russie, on peut rire de tout mais sans méchanceté. Quoi qu’il en soit, ces meurtres sont inqualifiables."

Vladimir Bolchakov, ancien journaliste à la Pravda :

"Je suis journaliste depuis 40 ans et je peux dire que cet acte terroriste m’a profondément choqué. Je suis effondré comme tous les Français.
En Russie, les éditions satiriques n’existent pas. Mais dans ce domaine, il y a certains sujets qu’il ne faut pas toucher, surtout quand il s’agit des musulmans. Les caricaturistes le savent et se mettent en danger. Ce genre de journalisme comporte de gros risques mais il est néanmoins très important.
Le risque islamique existe aussi en Russie auprès des civils comme des journalistes. Souvenez-vous d’Anna Politkovskaïa, assassinée par des islamistes alors qu’elle enquêtait sur la Tchétchénie. Et je n’exclus pas qu’un jour ils s’en prennent à des rédactions. Mais la peur ne doit pas arrêter le travail du journaliste.

Je me rappelle avoir eu peur, une fois, dans mon travail. Je faisais un article sur le livre que Gorbatchev avait publié après le putsch. J’avais mis en lumière une différence de texte entre l’édition française et l’édition russe. Après cela, la Pravda a reçu des lettres de l’assistant de Gorbatchev dénonçant l’article et menaçant de représailles le journal."

Viktor Ilyukhin, web reporter :

"La liberté d’expression est violemment menacée par cet acte de terrorisme. Nous sommes tous choqués. Je ne sais pas comment on peut protéger les journalistes car il y a beaucoup de médias satiriques en Europe. Il faut se battre, c’est la guerre. Or, les journalistes ne savent pas se battre autrement qu’avec des mots. Les armes ne sont pas égales."

Pauline Narychkina, productrice et journaliste :

"Vous savez pour beaucoup de Russes, la France s’est laissée envahir par les musulmans. Ils ne sont donc finalement pas surpris par cette manifestation de violence, et sont même dans l’expectative d’une guerre civile. Autour de moi, certains disent qu’ils ne sont pas étonnés que Charlie Hebdo ait été leur cible, sous-entendant "ils l’ont un peu cherché" parce que la religion est un sujet auquel on ne touche pas. C’est tabou en Russie."

Hugo Natowicz, journaliste-styliste à Ria Novosti et traducteur :

"Au delà du choc évident, lié au fait que la Russie est elle-même régulièrement la cible d'attentats islamistes, les médias russes se sont concentrés sur la signification de l'attentat pour les relations entre l'Europe et la Russie, très mises à mal par la crise ukrainienne. Les commentateurs et officiels russes ont beaucoup appuyé ces derniers mois sur le fait que la rupture Russie-Occident faisait le jeu de groupes islamistes au Moyen-Orient (EI) et affaiblissait en outre tous les acteurs dans la lutte contre les islamistes à leur retour au pays.
Vladimir Poutine a donc rappelé par le biais de son porte-parole que la lutte contre le terrorisme nécessite "unité et coopération" au niveau mondial. C'est, selon la lecture des autorités russes, un rappel des menaces communes auxquelles sont confrontées Europe et Russie, et des risques que font peser les divisions actuelles sur le continent.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le journal Kommersant s'interroge même sur les conséquences de l'attentat sur la crise ukrainienne. Cet attentat risque de réduire l'attention portée à la crise ukrainienne, et peut-être même de faire échouer ou annuler la rencontre d'Astana (prévue le 15 janvier), qui devait être décisive et dépendait largement du dirigeant français qui risque d'être déstabilisé politiquement, aucun attentat d'une telle ampleur n'ayant entaché la présidence de Sarkozy.

En Russie, on a immédiatement établi le lien avec l'affaire des caricatures de Mahomet au Danemark (Jyllands-Posten), qui avait constitué une "première" en termes d'attaque djihadiste contre la liberté d'expression sur le sol européen. Une problématique importante à la lumière des liens forts de Moscou avec le monde musulman, et de la position russe dans la lutte contre le terrorisme."

En hommage aux victimes de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, France 3 diffuse le film inédit "CARICATURISTES", demain vendredi 9 janvier à 22h45.

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